Fête du Christ Roi 2004

Profession solennelle de frère Faustin à Scourmont

2 S 5,1-3 ; Col 1,12-20 ; Lc 23,35-43

 

 

H o m é l i e

(profession solennelle de frère Faustin DUSABE)

 

 

Cher frère Faustin,

Chers frères et soeurs,

 

            La fête d’aujourd’hui, qui est celle de la seigneurie du Christ, Seigneur des temps et des hommes, est certainement tout adaptée pour une consécration monastique, dans laquelle Dieu se consacre un moine pour son règne. 

 

            La parole du larron disant à Jésus : « Souviens-toi de moi quand tu viendras inaugurer ton Règne » est c’est doute ce qui a motivé le choix de ce texte de saint Luc comme Évangile pour le fête du Christ Roi.  Or, les premiers mots du Prologue de la Règle de saint Benoît constituent peut-être le meilleur commentaire de cet Évangile. Benoît dit : “ À toi s’adressent mes propos, qui que tu sois, qui, renonçant à ta volonté propre, afin de servir le Christ Seigneur, le vrai roi, assume les armes très fortes et glorieuses de l’obéissance.”

 

            Benoît parle du Christ Roi, mais l’image qu’il utilise n’est pas celle d’un roi majestueusement assis sur son trône, avec ses sujets et ses esclaves à ses pieds.  Son image a une certaine saveur militaire (comme beaucoup du langage ascétique primitif, à commencer par les textes de saint Paul).  Il s’agit d’un roi qui est descendu dans la bataille, contre les puissances des ténèbres.  Il s’est humilié, il s’est anéanti, il s’est fait obéissant jusqu’à la mort et même à la mort de la croix.   Il a renoncé à son égalité avec Dieu;  il a renoncé à tous ses droits et ses privilèges, pour adopter cette forme la plus parfaite de l’amour qu’est l’obéissance.  Et c’est pourquoi le Père l’a exalté et lui a donné la grâce d’être fait Kyrios, Seigneur.

 

            Dans le texte évangélique que nous avons entendu, Luc établit un contraste extrêmement frappant entre la compréhension de Jésus qu’a ce pauvre larron et l’incompréhension totale qu’ont de Lui tous les autres.  Le peuple avait d’abord suivi Jésus et avait même voulu le faire roi ; puis, manipulé par les docteurs de la loi et les chefs du peuple, il avait réclamé sa mort.  Et maintenant ce pauvre peuple – qui ne sait plus – « reste là à regarder ».  Mais alors, tous les autres se déchaînent et, finalement, disent tous la même chose.  Les chefs ricanent et disent : « Il en a sauvé d’autres, qu’il se sauve lui-même ». Les soldats se moquent de lui et disent : « Si tu es le roi des Juifs sauve-toi toi-même ».  Le premier larron dit de même « N’es-tu pas le Messie ? Sauve-toi toi-même ». 

 

            « Sauve-toi toi-même » répètent-ils tous.  Comme si Jésus était venu pour se sauver lui-même et non pour sauver tous ceux qui étaient perdus.  On l’invite à montrer sa puissance en descendant de la croix.  Mais il est justement monté sur la croix pour manifester sa faiblesse – notre faiblesse -- qu’il avait assumée.  Ils sont tous trop conscients de leur pouvoir et de leur valeur personnelle pour se rendre compte qu’ils ont besoin d’être sauvés.  Ils ne peuvent imaginer rien d’autre qu’un roi plein de pouvoir et de puissance, alors que la fonction première du roi que Dieu avait donné au Peuple à l’époque de Samuel était de défendre les pauvres, les petits, la veuve et l’orphelin ; à faire justice aux faibles et aux opprimés.  Jésus n’a rien à leur répondre.  Avec eux il n’a certainement rien à perdre, mais rien à gagner non plus.  Il a simplement prié son père de leur pardonner, car ils ne savent ce qu’ils font.

 

            Le deuxième larron est l’un de ces pauvres qui se savent pauvres.  Se sachant en besoin de salut, il sait reconnaître un sauveur.  Lui non plus n’a rien à perdre ;  mais il a tout à gagner.  Il parle à Jésus avec la familiarité touchante de ceux qui ne connaissent pas de masques et devant qui personne ne peut en porter.  Il ne s’embarrasse pas de « Seigneur » ou de « Maître », de « Monseigneur » ou de « Révérend ».  Il appelle Jésus simplement par son « petit nom » comme le font tout naturellement des compagnons de prison ou de champs d’exécution.  « Jésus, dit-il, souviens-toi de moi quand tu viendras inaugurer ton royaume. »

 

            Cher Faustin, si tu es venu au monastère, c’est que tu t’es reconnu un de ces pauvres qui ont besoin d’être sauvés.  Tu es venu au monastère de Mokoto pour y chercher une vie de stabilité et de recherche de Dieu dans la paix du cloître.  Immédiatement, les circonstances dramatiques qu’a vécu la communauté de Mokoto et la région du Kivu ont fait que tu as dû t’exiler au Cameroun pour terminer ton noviciat, avant de revenir à Keshero et devoir en repartir de nouveau pour Scourmont.  Ne voulant rien préférer à l’amour du Christ, tel que le recommande la Règle de Benoît, et convaincu que c’est le même Seigneur que l’on sert sous toutes les latitudes, et ne voulant plus retarder ton engagement définitif au Christ dans la vie monastique, tu as décidé de lier définitivement au Christ dans la communauté de Scourmont, où tu vis depuis plus de quatre ans et qui est heureuse de t’accueillir.

 

            La communauté de Scourmont a la grâce d’avoir des maisons filles sous diverses latitudes, en particulier au Congo, en Afrique.  La présence en son sein de frères africains, et la présence ici aujourd’hui de plusieurs moines et moniales de diverses communautés expriment une dimension très précieuse de notre Ordre, celle d’être une grande communauté de communautés.  Ce qui fait que lorsque des circonstances amènent l’un ou l’autre d’entre nous à passer d’une maison à l’autre, au sein de notre Ordre, il n’y a pas vraiment de dépaysement, car nous sommes toujours dans la même grande communauté, et surtout nous servons tous le même Seigneur.

 

            « Souviens-toi de moi... » dit le larron de l’évangile à Jésus.  C’est le souvenir qui relie au Christ les croyants de tous les temps, c’est-à-dire ceux qui se souviennent de lui et de la recommandation qu’il leur a faite : « Faites ceci en souvenir de moi ».  Mais c’est aussi, et avant tout, le souvenir que Lui, Jésus, a de tous les siens, qui les relie à Lui.

 

            C’est ce souvenir que Jésus a de nous qui établit un pont entre l’éternité et notre vie d’ici bas.  Le royaume éternel de Dieu est alors instauré dans le moment présent :  « Aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis. » C’est à cet « aujourd’hui » que nous relie notre célébration eucharistique.  Nous faisons mémoire de lui, parce que nous savons qu’il se souvient de nous. 

 

            Notre vie de prière continuelle consiste à vivre sans cesse en présence de Dieu, à conserver présent en nos coeurs le souvenir de Jésus.  Mais cela n’est possible que parce que Jésus se souvient lui-même de nous.  Avec le brigand de l’Évangile qui, « fidèle à son métier de voleur » selon un charmante expression de s. Jean Chrysostome,  « vole par sa confession le royaume des cieux », nous aussi, bande de brigands que nous sommes, disons-lui : « Souviens-toi de nous quand tu viendras dans ton royaume ».

  

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Homélie pour le même dimanche, en 2001

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