Fête du Christ Roi 2004
Profession solennelle de frère Faustin à Scourmont
H o m é l i e
(profession solennelle de frère Faustin
DUSABE)
Cher frère Faustin,
Chers frères et soeurs,
La fête d’aujourd’hui, qui
est celle de la seigneurie du Christ, Seigneur des temps et des hommes, est
certainement tout adaptée pour une consécration monastique, dans laquelle
Dieu se consacre un moine pour son règne.
La parole du larron disant
à Jésus : « Souviens-toi de moi quand tu viendras inaugurer ton
Règne » est c’est doute ce qui a motivé le choix de ce texte de saint
Luc comme Évangile pour le fête du Christ Roi.
Or, les premiers mots du Prologue de la Règle de saint Benoît constituent
peut-être le meilleur commentaire de cet Évangile. Benoît dit : “ À toi s’adressent mes propos, qui que tu sois,
qui, renonçant à ta volonté propre, afin de servir le Christ Seigneur, le vrai roi, assume les armes très fortes
et glorieuses de l’obéissance.”
Benoît parle du Christ Roi,
mais l’image qu’il utilise n’est pas celle d’un roi majestueusement assis
sur son trône, avec ses sujets et ses esclaves à ses pieds. Son image a une certaine saveur militaire (comme
beaucoup du langage ascétique primitif, à commencer par les textes de saint
Paul). Il s’agit d’un roi qui est descendu
dans la bataille, contre les puissances des ténèbres. Il s’est humilié, il s’est anéanti, il s’est
fait obéissant jusqu’à la mort et même à la mort de la croix. Il a renoncé à son égalité avec Dieu; il a renoncé à tous ses droits et ses privilèges,
pour adopter cette forme la plus parfaite de l’amour qu’est l’obéissance.
Et c’est pourquoi le Père l’a exalté et lui a donné la grâce d’être
fait Kyrios, Seigneur.
Dans le texte évangélique
que nous avons entendu, Luc établit un contraste extrêmement frappant entre
la compréhension de Jésus qu’a ce pauvre larron et l’incompréhension totale
qu’ont de Lui tous les autres. Le peuple
avait d’abord suivi Jésus et avait même voulu le faire roi ; puis, manipulé
par les docteurs de la loi et les chefs du peuple, il avait réclamé sa mort. Et maintenant ce pauvre peuple – qui ne sait
plus – « reste là à regarder ».
Mais alors, tous les autres se déchaînent et, finalement, disent tous
la même chose. Les chefs ricanent et
disent : « Il en a sauvé d’autres, qu’il se sauve lui-même ».
Les soldats se moquent de lui et disent : « Si tu es le roi des
Juifs sauve-toi toi-même ». Le
premier larron dit de même « N’es-tu pas le Messie ? Sauve-toi
toi-même ».
« Sauve-toi toi-même »
répètent-ils tous. Comme si Jésus était
venu pour se sauver lui-même et non pour sauver tous ceux qui étaient perdus.
On l’invite à montrer sa puissance en descendant de la croix.
Mais il est justement monté sur la croix pour manifester sa faiblesse
– notre faiblesse -- qu’il avait assumée.
Ils sont tous trop conscients de leur pouvoir et de leur valeur personnelle
pour se rendre compte qu’ils ont besoin d’être sauvés. Ils ne peuvent imaginer rien d’autre qu’un roi
plein de pouvoir et de puissance, alors que la fonction première du roi que
Dieu avait donné au Peuple à l’époque de Samuel était de défendre les pauvres,
les petits, la veuve et l’orphelin ; à faire justice aux faibles et aux
opprimés. Jésus n’a rien à leur répondre.
Avec eux il n’a certainement rien à perdre, mais rien à gagner non
plus. Il a simplement prié son père
de leur pardonner, car ils ne savent ce qu’ils font.
Le deuxième
larron est l’un de ces pauvres qui se savent pauvres. Se sachant en besoin de salut, il sait reconnaître
un sauveur. Lui non plus n’a rien à
perdre ; mais il a tout à gagner.
Il parle à Jésus avec la familiarité touchante de ceux qui ne connaissent
pas de masques et devant qui personne ne peut en porter.
Il ne s’embarrasse pas de « Seigneur » ou de « Maître »,
de « Monseigneur » ou de « Révérend ». Il appelle Jésus simplement par son « petit
nom » comme le font tout naturellement des compagnons de prison ou de
champs d’exécution. « Jésus, dit-il,
souviens-toi de moi quand tu viendras inaugurer ton royaume. »
Cher Faustin, si tu es venu
au monastère, c’est que tu t’es reconnu un de ces pauvres qui ont besoin d’être
sauvés. Tu es venu au monastère de
Mokoto pour y chercher une vie de stabilité et de recherche de Dieu dans la
paix du cloître. Immédiatement, les
circonstances dramatiques qu’a vécu la communauté de Mokoto et la région du
Kivu ont fait que tu as dû t’exiler au Cameroun pour terminer ton noviciat,
avant de revenir à Keshero et devoir en repartir
de nouveau pour Scourmont. Ne voulant
rien préférer à l’amour du Christ, tel que le recommande la Règle de Benoît,
et convaincu que c’est le même Seigneur que l’on sert sous toutes les latitudes,
et ne voulant plus retarder ton engagement définitif au Christ dans la vie
monastique, tu as décidé de lier définitivement au Christ dans la communauté
de Scourmont, où tu vis depuis plus de quatre ans et qui est heureuse de t’accueillir.
La communauté de Scourmont
a la grâce d’avoir des maisons filles sous diverses latitudes, en particulier
au Congo, en Afrique. La présence en
son sein de frères africains, et la présence ici aujourd’hui de plusieurs
moines et moniales de diverses communautés expriment une dimension très précieuse
de notre Ordre, celle d’être une grande communauté de communautés. Ce qui fait que lorsque des circonstances amènent
l’un ou l’autre d’entre nous à passer d’une maison à l’autre, au sein de notre
Ordre, il n’y a pas vraiment de dépaysement, car nous sommes toujours dans
la même grande communauté, et surtout nous servons tous le même Seigneur.
« Souviens-toi de moi... »
dit le larron de l’évangile à Jésus. C’est le souvenir qui relie au Christ
les croyants de tous les temps, c’est-à-dire ceux qui se souviennent de lui
et de la recommandation qu’il leur a faite : « Faites ceci en souvenir
de moi ». Mais c’est aussi, et
avant tout, le souvenir que Lui, Jésus, a de tous les siens, qui les relie
à Lui.
C’est ce souvenir que Jésus
a de nous qui établit un pont entre l’éternité et notre vie d’ici bas.
Le royaume éternel de Dieu est alors instauré dans le moment
présent : « Aujourd’hui,
avec moi, tu seras dans le Paradis. » C’est à cet « aujourd’hui »
que nous relie notre célébration eucharistique.
Nous faisons mémoire de lui, parce que nous savons qu’il se souvient
de nous.
Notre vie de prière continuelle
consiste à vivre sans cesse en présence de Dieu, à conserver présent en nos
coeurs le souvenir de Jésus. Mais cela
n’est possible que parce que Jésus se souvient lui-même de nous.
Avec le brigand de l’Évangile qui, « fidèle à son métier de voleur »
selon un charmante expression de s. Jean Chrysostome,
« vole par sa confession le royaume des cieux », nous aussi,
bande de brigands que nous sommes, disons-lui : « Souviens-toi de
nous quand tu viendras dans ton royaume ».