26 septembre 2004 – 26ème dimanche « C »

Am 6, 1...7 ; 1 Tm 6, 11-16 ; Lc 16, 19-31

 

 

Homélie

 

            La plupart des paraboles de Jésus sont des enseignements sur Dieu, dans lesquels Il veut montrer qui est son Père, l’enseignement moral étant en quelque sorte secondaire.  Mais d’autres paraboles, comme celle que nous avons dans l’Évangile d’aujourd’hui comportent essentiellement un enseignement moral.  Et la technique de la parabole consiste à amener les auditeurs à s’identifier avec un personnage et à tirer de cette identification toutes les conséquences ou tous les enseignements. C’est donc le cas de la parabole que nous venons d’entendre, celle du pauvre Lazare et de l’homme riche.  Dieu n’y est d’ailleurs même pas mentionné.

 

            Quel est le personnage auquel nous sommes amenés à nous identifier dans ce récit ? Certainement pas l’homme riche ! Ni Abraham.  Serait-ce le pauvre Lazare ?  Non.  Le, ou plutôt les personnages les plus importants de cette parabole, ce sont les cinq frères de l’homme riche, dont il est dit : « Ils ont Moïse et les prophètes ».  Et ces cinq frères encore ici-bas, ce sont nous tous. 

 

            Reprenons un peu les détails de cette parabole.  Il y avait un homme riche et un pauvre.  Il n’est pas dit s’il s’agissait d’un bon ou d’un mauvais riche et d’un bon ou mauvais pauvre.  Non.  Tout simplement l’Évangile nous parle d’un riche bien habillé qui prend des festins somptueux, et d’un pauvre couvert de plaies qui n’a rien à manger.  Le pauvre aurait bien voulu manger les miettes qui tombaient de la table du riche, mais il n’est pas dit qu’il l’ait demandé ni qu’on le lui ait refusé.  Ces deux hommes vivent tout simplement l’un à côté de l’autre et s’ignorent, sans méchanceté et sans jalousie.  La seule note d’intimité est dans le chien qui vient lécher les plaies du pauvre !  (Cela me rappelle la remarque d’un politicien américain qui disait, il y a quelques années : « si vous voulez avoir un ami à Washington, achetez-vous un chien ! » -- On pourrait facilement remplacer Washington par n’importe quelle autre capitale politique).

 

            Le riche n’a pas de nom.  Il représente tous ceux qui se sont laissés aliéner par leur avoir.  Le pauvre a un nom dont l’étymologie est ‘el ‘Azar, et qui veut dire « Dieu secourt ».  Ce qui est sans doute un peu ironique puisque Dieu ne l’a guère secouru ici-bas. Lorsque tous les deux arrivent de l’autre côté, ou « dans le sein d’Abraham » (il n’est pas question du ciel puisque Jésus, parlant aux Pharisiens, utilise leurs catégories), les rôles sont invertis.  Le pauvre, qui gisait par terre, est emporté par les anges dans le sein d’Abraham, c’est-à-dire le Paradis ;  et le riche qui, ici-bas, reposait sur des divans élevés, est enterré.  Il s’est à tel point lié aux réalités d’ici-bas, qu’il y reste enchaîné après sa mort. 

 

            Ce riche n’était pas méchant, mais tout simplement inconscient, tout au long de sa vie.  Il souffre maintenant terriblement et, comme il a bon coeur, il voudrait épargner le même sort à ses frères, et voudrait qu’Abraham leur envoie Lazare pour les sortir de leur torpeur.  C’est alors qu’Abraham répond : « C’est inutile.  Ils sont inconscients.  Ils ont Moïse, c’est-à-dire la Loi et les prophètes.  S’ils ne les écoutent pas il n’écouteraient pas non plus quelqu’un qui ressusciterait des morts ».

 

            Comme je l’ai dit au début, ces cinq frères de l’homme riche, ce sont nous.  Et nous avons non seulement Moïse et les Prophètes, mais aussi le Message de Jésus et son Évangile.  S’il y en a sans doute bien peu d’entre nous qui vivent dans un faste semblable à celui du riche de la parabole, il y en a sans doute bien peu également qui vivent dans une misère semblable à celle de Lazare.  Mais il reste que, de nos jours comme au temps de Jésus, et sans doute encore plus, il y a un fossé entre les riches et les pauvres.  Depuis un bon nombre d’années, surtout depuis l’avancée rapide d’une économie néo-libérale à l’échelle mondiale, ce fossé se creuse toujours plus, aussi bien au sein de chaque pays qu’entre les pays.  Selon des informations toutes récentes provenant de la Banque Mondiale, il y a actuellement plus d’un milliard de personnes qui vivent en dessous du niveau absolu de pauvreté (avec moins d’un dollar de revenu par jour).  Au sein de notre pays, bien peu d’entre nous, je crois, appartiennent soit aux plus riches soit aux plus pauvres ;  mais nous appartenons tous à un des pays riches, alors que la grande majorité des pauvres se trouvent en Asie ou en Afrique. 

 

            Sommes-nous inconscients, comme le riche de l’Évangile d’aujourd’hui, ou bien sommes-nous conscients de toutes les inégalités au sein desquelles nous vivons et dont, sans doute nous profitons. Faisons-nous quelque chose pour y remédier ?  Jean-Paul II, parlant à la Tribune des Nations Unies, il y a 25 ans (2 octobre 1979) faisait allusion à cette parabole du riche et du pauvre Lazare et concluait qu’il était « urgent de [la] traduire en termes économiques et politiques, et termes de droits humains, de relations entre le premier, le deuxième et le tiers Monde ».  Demandons-nous ce que nous faisons et ce que nous pouvons faire pour la traduire dans notre vie de tous les jours.

******

Homélie pour le même dimanche, en 2001 : en français -- in italiano