12 septembre 2004 -- 24ème dimanche "C"

Exode 32, 7-11. 13-14: 1 Tim 1, 12-17: Luc 15, 1-32

 

 

H o m é l i e

 

            Il y a un thème commun à chacune de ces trois paraboles, et une caractéristique qui leur est aussi commune.  Le thème commun est celui de la joie ;  et la caractéristique commune est celle de l’intimité.

 

            Le thème de la joie est évident.  À l’image sévère et même dure que les Pharisiens ont de Dieu, Jésus oppose celle d’un Dieu aisément rempli de joie et qu’il est facile de rendre heureux !  La leçon principale de chacune des trois paraboles est donnée à la fin de la deuxième :  « Il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de conversion. »  Le berger qui a retrouvé sa brebis perdue la prend « tout joyeux » sur ses épaules et dit à ses amis : « Réjouissez-vous avec moi ».  De même la femme qui a perdu l’une de ses dix pièces d’argent dit à ses amies et à ses voisines : « Réjouissez-vous avec moi ».   Et le père qui a retrouvé son fils perdu invite toute sa maisonnée à la joie et prépare un grand banquet. La première partie de cette parabole se termine d’ailleurs par les mots : « ils commencèrent la fête ».

 

            À cette image du Père si facilement rempli de joie et si enclin à festoyer est opposée, dans la deuxième partie de la parabole, celle du fils aîné, qui, aucunement enclin à la joie, s’inquiète lorsqu’il entend « la musique et les danses », et qui s’informe auprès de ses disciples de ce qui se passe.  Apprenant que le Père a préparé une fête pour se réjouir du retour de son frère, non seulement il ne veut pas se joindre à la fête, mais il se transforme même en trouble-fête.

 

            Il est certes encourageant pour nous de savoir que Dieu se réjouit et fait la fête chaque fois que nous revenons à lui après nous en être éloignés (il est donc pratiquement toujours en fête !) ;  mais il nous invite aussi à nous réjouir et à festoyer avec lui chaque fois qu’un de nos frères revient à lui.  C’est la leçon finale de ce récit évangélique : « Il fallait bien festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie. »

 

            La note d’intimité, c’est-à-dire la caractéristique commune aux trois paraboles, et dont j’ai parlé au début, s’exprime essentiellement dans l’usage de l’adjectif possessif.  Le berger de la première parabole n’est pas un homme isolé.  Il a des amis et des voisins, avec qui il a des rapports étroits, de sorte qu’ils sont appelés « ses » amis et « ses » voisins.  De même, la femme de la deuxième parabole invite « ses amies et ses voisines » à se réjouir avec elle.  Le berger ne se contente pas de faire retourner au troupeau la brebis égarée, mais il la porte tendrement sur ses épaules et il appelle ses amis à se réjouir, car, dit-il, j’ai retrouvé « ma brebis, celle qui était perdue ».  Elle est donc devenue « sienne » à un titre particulier, du fait qu’elle s’est perdue. 

 

            C’est cependant dans la parabole de l’enfant prodigue que cette note d’intimité revient avec le plus d’insistance.  Tout d’abord, même si le fils cadet est un faible et un égoïste, qui veut jouir sans tarder de son héritage, il conserve un lien personnel avec son père. C’est d’ailleurs en tant que fils qu’il demande sa part : « Père, dit-il, donne moi la part d’héritage qui me revient ».  Lorsqu’il se retrouve dans la misère, il se dit : « je vais retourner chez mon père ».  À travers toutes ses bêtises et ses péchés, il n’a pas perdu cette relation filiale ; c’est d’ailleurs pourquoi il s’en juge indigne : « je ne suis pas digne d’être appelé son fils... ».  Ce à quoi le père ne répond même pas.

 

            Le malheur du fils aîné est qu’il a perdu cette relation filiale.  Il s’est graduellement transformé en serviteur et a fait de son père un maître : « Il y a tant d’années que je suis à ton service sans avoir jamais désobéi à tes ordres... ».  Et parce qu’il n’a plus de relation filiale avec son père, il n’a plus de relation fraternelle avec son frère.  Il dédaigne d’ailleurs de l’appeler son frère et il le désigne hautainement comme « ton fils que voilà ».  Ce à quoi le père lui répond avec tact : « ton frère que voilà » était mort... etc.

 

            Tout est rassurant pour nous dans cet Évangile, car il nous apprend que même lorsque, à l’image du fils aîné, nous traitons Dieu comme un maître plutôt que comme un père et que nous nous dissocions ainsi de nos frères, Dieu continue de nous dire tendrement, comme au fils aîné de la parabole : « Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi. »

 

            Frères et soeurs laissons-nous pénétrer de la joie d’avoir un tel père, et d’être par ce fait même des frères et des soeurs.  Au cours de ce banquet eucharistique que nous allons maintenant poursuivre, réjouissons-nous et festoyons, car non seulement nous étions perdus et nous avons été retrouvés ; mais nous nous retrouvons tous ensemble dans la même situation.

 

Armand VEILLEUX

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Autre homélie pour le même dimanche en 2001 : en anglais -- en français -- en italien.