29 février 2004 - 1er dimanche
de Carême "C"
Deut 26, 4-10; Rom 10, 8-13; Luc 4, 1-13
H O M É L I E
J’aimerais
interpréter cet Évangile à la lumière d’un texte biblique autre que les trois
lectures que nous venons d’entendre. Il
s’agit d’un passage de la Lettre aux Hébreux
qui dit que le Christ a partagé notre condition humaine « afin de
réduire à l’impuissance, par sa mort, celui qui détenait le pouvoir de la mort,
c’est-à-dire le diable, et de délivrer ceux
qui, par crainte de la mort, passaient toute leur vie dans une situation
d’esclave » (Heb. 2, 14-15).
L’être
humain, qui est mortel, a une peur naturelle de la mort. S’il se laisse dominer par cette peur, il
détourne de leur finalité propre des réalités bonnes en elles-mêmes et s’efforce
de se perpétuer, soit physiquement en satisfaisant tous ses désirs physiques
jusqu’à la boulimie, soit socialement par l’exercice du pouvoir engendrant des
empires – petits ou grands – soit mentalement dans le nom ou la réputation
qu’il espère laisser derrière lui. Et
c’est ainsi que, dit l’auteur de la Lettre aux Hébreux, il passe toute sa vie esclave, par peur de la mort.
Ce
sont les trois tentations auxquelles a été soumis Jésus, dans ce récit
hautement symbolique de Luc (qu’on retrouve également chez les autres
Évangélistes). Il serait ridicule de
faire de ce récit une lecture fondamentaliste, et penser que le démon par
exemple a réellement pris Jésus et l’a porté comme en hélicoptère sur le sommet
du Temple en lui suggérant de sauter sans parachute dans le torrent du Cédron
une centaine de mètres plus bas. Les
tentations que décrit ici l’Évangéliste sont celles que Jésus rencontrera tout
au long de sa vie publique de la part de ses ennemis qui seront une véritable
incarnation du diable. Si le démon lui-même
se retire pour un temps, il reviendra
à la fin, au moment de la dernière Cène, pour entrer en Juda.
Tout
au long de son ministère Jésus, qui est venu pour rétablir la fraternité entre
les hommes brisée par le péché et pour nourrir de pain et d’amour les pauvres,
les malheureux et les affamés, refusera
toujours d’utiliser Dieu ou sa divinité à son profit.
Pour
Luc, la tentation centrale, qui, en fait, contient les deux autres, est celle
du pouvoir : Le
démon montre à Jésus « tous les royaumes de la terre », lesquels lui appartiennent... Dans le texte
grec de Luc, il d’agit bien de tous les royaumes de l’oikoumenè, c’est-à-dire du monde
habité ou plus précisément de toutes les régions alors sous la domination de
l’empire romain, qui est un empire « païen » que Luc considère comme
pervers et satanique. Luc a effet une
vision très pessimiste du pouvoir politique qui essaye d’établir des empires ou
de dominer les hommes au nom de dieu ou des divinités. (Si l’on regarde la
scène socio-politique actuelle au niveau mondial, on
est porté à avoir une vision aussi pessimiste que celle de Luc...).
L’appel
de l’Évangile en ce début de Carême est un appel à nous libérer de l’esclavage
dans lequel nous enchaîne la peur de la mort.
Donc un appel à accepter notre mortalité, dont nous faisons l’expérience
tout au long de notre vie, sachant que cette mortalité sera vaincue dans notre
résurrection, dont celle de Jésus est le gage.
Chacun de nous, selon sa vocation propre, doit découvrir au jour le jour
comment vaincre cette peur de la mort.
Pour nous, les moines, par exemple, nos voeux de célibat, de pauvreté et
d’obéissance sont des moyens pour nous aider à acquérir la liberté en nous
dégageant graduellement du désir de nous perpétuer soit physiquement, soit dans
un empire matériel, soit dans l’exercice de notre autonomie pour établir une
réputation ou un nom. Pour vous qui vivez dans le mariage, ou d’autres
vocations dans le monde, les moyens sont différents... Mais tous nous devons
rechercher cette liberté intérieure.
Le Carême
nous est donné pour cela.