24 mars 2002, Dimanche des Rameaux

Is 50, 4-7 ; Ph 2,6-11 ; Mt 26, 14 – 27, 66

 

Homélie

 

Pilate était gouverneur de Galilée.  Son pouvoir n’était pas très grand, mais au sein de l’Empire romain, c’était une position somme toute enviable, que quiconque l’avait obtenue ne voulait pas perdre.  Il n’était pas arrivé à cette situation sans une certaine intelligence.  Il connaissait assez bien le peuple qu’il devait administrer.  Surtout, il connaissait la classe dirigeante, composée des prêtres, des sénateurs (le sanhédrin) et des lettrés (ou « docteurs de la Loi »).  Il savait qu’il s’agissait d’un groupe d’opportunistes, imbus de leur pouvoir, jaloux de leurs privilèges et impitoyables envers quiconque s’opposait à eux.  Il ne se laissait aucunement tromper par les motifs qu’ils avançaient pour faire mettre Jésus à mort.  Il le savait innocent ;  et le rêve (ou le cauchemar) qu’avait eu sa femme durant la nuit précédente, venait le convaincre à nouveau que Jésus était innocent.

 

Si Jésus est innocent, il conviendrait de le relâcher et d’empêcher les chefs du peuple de lui nuire, ou en tout cas de le mettre à mort, ce que la loi romaine ne leur permet pas de faire eux-mêmes.  C’est ce qu’il conviendrait de faire ! Oui, mais voilà ! Ces chefs du peuple, que Pilate méprise souverainement, peuvent lui faire du tort.  Il suffiraient qu’ils fassent parvenir à l’Empereur César un rapport défavorable à son sujet, et il pourrait perdre son poste.  Alors, bien qu’il ne se résigne pas à condamner Jésus à mort, il le livre aux chefs du peuple pour qu’ils le mettent à mort eux-même avec l’aide des soldats romains.  Un compromis qui semble acceptable à sa conscience et qui évite que sa fonction et ses privilèges ne soient mis en danger.  Alors, dans un geste solennel, il se lave les mains.  Geste souvent répété depuis.

 

Depuis tout le temps que l’humanité se lave les mains, il n’est pas surprenant qu’elle les ait encore aussi sales ! 

 

La première lecture, tirée du Livre d’Isaïe, nous présentait l’image du Serviteur de Yahvé, du juste victime de la violence et de l’oppression injuste.  Jésus, dans sa Passion, non seulement est la réalisation de cette prophétie, mais il incarne et représente tous les justes de tous les temps, victimes de l’ambition, de la jalousie, de la convoitise.  Sa mort est la prophétie de la mort de toutes les victimes innocentes des guerres et des oppressions de toutes sortes.  Et Pilate incarne dans sa faiblesse et ses calculs égoïstes tous ceux qui, au long des âges, ne cessent de se laver les mains devant les injustices qu’ils ne peuvent s’empêcher de reconnaître comme telles, mais qu’il serait trop dérangeant de dénoncer.

 

Il suffit d’ouvrir un journal quotidien pour être confrontés à des situations structurelles et systémiques d’injustice, soit près de nous, soit un peu partout autour du globe.  Comme Pilate, le reste de l’humanité s’en lave les mains.  Nous nous en lavons les mains, quotidiennement en refermant le journal.

 

Ce péché est, finalement le même que celui de Judas, mais fait, pourrait-on dire avec moins de conscience, et d’une façon plus hypocrite.  Ce péché est d’une gravité extrême, car il est une faute contre la vie, contre l’humanité destinée à la plénitude de vie.  Ce qu’en dit Jésus, en toute sérénité, au début du récit évangélique que nous venons de lire, a de quoi nous faire trembler jusqu’au fond de notre être. 

 

Le Fils de l’homme s’en va, dit Jésus ; mais malheureux l’homme par qui le Fils de l’homme est livré !  Cette juxtaposition des deux expressions (l’homme et le Fils de l’homme) est frappante.  Le Fils de l’homme c’est l’humanité en qui s’est réalisée pleinement sa vocation, qui est la plénitude de la vie.  L’homme qui s’attaque à cette plénitude, qui la rejette, qui accepte de détruire la vie, ou de payer pour que d’autres la détruise, ou simplement de ne rien dire quand d’autres le font, cet homme – et ce pourrait être chacun de nous, lorsque nous nous lavons les mains – cet homme, dit Jésus, il vaudrait mieux qu’il ne soit pas né !  Non pas parce qu’il sera « puni » pour ce qu’il aura fait ;  mais simplement pour avoir choisi la mort au lieu de la plénitude de vie à laquelle l’humanité est destinée.

 

Ainsi en est-il de quiconque se lave les mains devant toutes les attaques montées contre la Vie. 

Armand VEILLEUX