8 décembre
2001 - Solennité de l'Immaculée Conception
Gen 3,9...20;
Eph 1, 3...12; Luc 1, 26-38
H O M É L I E
à l’occasion de la profession solennelle de sœur
Marie-Madeleine
à l’abbaye de Soleilmont
Chère soeur Marie-Madeleine,
Chères soeurs et frères,
Le but de la vie monastique
– comme d’ailleurs de toute vie chrétienne, mais d’une façon particulière
– est de se laisser graduellement transformer à l’image du Christ. Le temps
liturgique de l’Avent nous rappelle ce mystère, puisque c’est une période
où non seulement nous attendons la venue du Christ, mais où nous célébrons
le fait qu’il est devenu l’un de nous, nous rendant ainsi possible de devenir
à notre tour fils et filles de Dieu.
L’Avent est donc un temps
tout indiqué pour une profession solennelle, par laquelle une personne s’engage
précisément à laisser l’Esprit Saint opérer en elle une telle transformation.
Au cours de cette période, la liturgie nous présente quelques grands
Témoins, dont le premier est évidemment la Vierge Marie.
Nous la rencontrons tout au long de l’Avent, mais tout particulièrement
en ce 8 décembre, où nous célébrons son Immaculée Conception.
C’est bien la conception
de Maire que nous célébrons et non pas celle de Jésus ; et cependant
l’Évangile que nous venons de lire nous raconte plutôt le moment de la conception
de Jésus dans le sein de Marie. Pourquoi ?
– On pourrait facilement penser que cet Évangile a été choisi parce qu’en
aucun endroit des Écritures on ne parle de la conception de Marie et que ce
texte-ci contient l’expression « pleine de grâce ».
Il y a cependant un lien plus étroit entre l’Évangile que nous venons
de lire et le mystère de l’Immaculée Conception de Marie.
Si Marie a pu recevoir en elle-même, en sa chair aussi bien qu’en son
coeur et son esprit, la plénitude
de la divinité, si bien qu’elle est devenue la mère de Dieu, c’est parce qu’elle
était toute ouverture, toute réceptivité, sans obstacle à la grâce et à la
vie et donc sans péché – puisque le péché est justement le refus de la vie.
Si avec Jésus nous arrivons
à la fin des Temps, c’est avec la naissance de Marie que débute cette nouvelle
et dernière période de l’histoire de l’humanité. Lorsque Marie est conçue, une personne est née en qui il n’y a aucun
refus de la vie – en qui il y a ouverture à la plénitude de la grâce.
Luc, dans son Évangile, souligne
ce début. En effet, dans les deux
premiers chapitres de son Évangile, qui sont d’une grande profondeur théologique,
il montre bien ce point de rupture dans l’histoire de l’humanité. Ces deux chapitres ne contiennent pas un agréable
récit des événements qui ont entouré la naissance de Jésus. Luc y présente plutôt tous les grands thèmes
de son Évangile et nous met en présence des principaux personnages de cet
Évangile. Il fait déjà se rencontrer
– alors qu’ils sont encore dans le sein de leur mère – Jean et Jésus – Jean
qui est le sommet de l’Ancien Testament, et Jésus en qui s’ouvre la Nouvelle
Alliance et l’ère nouvelle de l’humanité.
Pour bien comprendre le récit
de l’Annonciation faite à Marie il faut le lire à la lumière du récit rigoureusement
parallèle de l’annonce faite à Zacharie de la naissance de Jean-Baptiste.
Dans l’un et l’autre cas, c’est le même ange Gabriel qui est envoyé
d’auprès de Dieu, portant son message. Dans
le premier cas il se tient à la droite de l’autel de l’encens ; dans
le second cas, il se tient devant Marie. Dans le premier cas il est envoyé
à un vieillard marié à une femme également âgée – un couple stérile.
Dans le second cas il est envoyé à une jeune fille fiancée mais non
encore mariée.
L’arbre généalogique de Zacharie
est impressionnant. Il est de famille
sacerdotale, de la tribu de Lévi, demeurant à Jérusalem, en Judée, dans la
région la plus religieuse d’Israël. Il
est un fidèle observateur de la Loi, servant au Temple et étant entré en ce
jour très spécial pour lui dans le Saint des Saints pour y offrir l’encens
à l’heure du sacrifice du soir, pendant que le peuple attend au dehors.
Dans le cas de Marie, sa propre généalogie n’est même pas mentionnée,
même si elle est fiancée à un jeune homme de la tribu de David.
Elle habite un petit village jamais mentionné dans l’Ancien Testament,
dans la Judée peu religieuse et même presque païenne. Elle est une toute jeune
fille sans importance.
Zacharie est troublé et son
manque de foi lui vaut d’être muet jusqu’à la naissance de son fils. Marie demande tout simplement comment « cela
se fera-t-il », et loin d’être muette elle chante son admirable « Magnificat ».
Zacharie aura la mission d’imposer à son fils le nom de Jean – mission
qui revenait au père. Mais dans le
cas de Jésus c’est sa mère Marie qui lui donnera le nom de « Jésus »
que lui a révélé l’ange. Jean sera
certes « grand aux yeux du Seigneur », le plus grand des fils de
la femme, dira Jésus ; mais Jésus
est le « Fils du Très Haut ». Sur
Jean descendra l’Esprit Saint après sa naissance ; Jésus naît par l’intervention de l’Esprit Saint.
On pourrait allonger cette
liste de points de comparaison. L’idée
centrale est qu’avec le moment de la conception de Jésus une ère nouvelle
de l’histoire de l’humanité est commencée – une nouvelle création remplace
l’ancienne (ce à quoi se réfère la
double mention du « sixième mois » rappelant les six premiers jours
de la création). Cette nouvelle création
a débuté avec la conception de Marie, la nouvelle Ève, mère de tous les vivants.
* * *
Chère soeur Marie-Madeleine,
dans ton double nom il y a celui de Marie, notre mère à tous.
Mais tu portes aussi le nom d’une autre femme très proche de Jésus
-- un autre grand témoin. Marie-Madeleine
avait, comme nous tous, un grand besoin de conversion – car une seule est
l’Immaculée. Et cependant elle révèle
qu’il nous est possible à nous aussi d’arriver à la même intimité avec Jésus
et à la même transformation à son image.
Non seulement Marie-Madeleine a tant aimé Jésus que beaucoup lui a
été pardonné, mais elle a manifesté son affection à grand renfort de parfum
de larmes et de baisers, à tel point que Jésus déclara que partout où l’Évangile
serait raconté cette démonstration d’amour serait rappelé « en mémoire
d’elle ».
Lorsque tu prononceras tes
voeux monastiques d’obéissance, de conversion et de stabilité, dans quelques
instants, comme Marie tu diras à Jésus : « qu’il me soit fait selon
ta parole », et tu accepteras que le Verbe de Dieu naisse en toi et te
transforme graduellement à son image. Par
le voeu de conversion du reconnaîtras comme Marie-Madeleine ton besoin de
purification et de conversion. Par
le voeu de stabilité tu manifestera ton amour envers le Seigneur en te liant
définitivement à une communauté de soeurs qui, par amour du Seigneur, ont
choisi de se mettre au service les unes des autres.
Si c’est dans cet esprit
que tu désires prononcer tes voeux, je t’invite à te présenter maintenant
devant ta mère abbesse...
Armand VEILLEUX