25 décembre 2001

Is 9,1-6 ; Tt 2,11-14 ; Lc 2,1-14

 

 

Homélie pour la Messe de Minuit

 

            Lorsqu’on a suivi un peu les événements internationaux des derniers mois, marqués d’une violence atteignant un degré qu’on n’avait pas connu depuis longtemps, sans compter toutes les tensions -- politiques et autres -- plus proches de nous, il est parfois difficile de ne pas perdre foi en l’humanité et on pourrait se demander quelle idée Dieu a bien pu avoir de se faire homme !

 

Tout récemment, en la fête de saint Ambroise, le Cardinal Martini de Milan, reprenant une réflexion faite peu auparavant par Enzo Bianchi, disait que l’attaque du 11 septembre sur l’Amérique avait été une “apocalypse” – dans le sens étymologique du mot.  Cet événement tragique a « levé le voile » (c’est le sens du mot « apocalypse ») sur ce que nous sommes devenus comme société et comme humanité.  Ont été soudain rendues plus évidentes que jamais toutes les violences qui peuvent jaillir du coeur de l’homme : celle du 11 septembre étant la conséquence de beaucoup d’autres violences endémiques, et donnant naissance à  une nouvelle chaîne de violence.  Cette apocalypse nous révèle beaucoup de choses sur nous-mêmes, sur ce dont nous sommes capables.  Il y a de quoi perdre confiance en l’humanité et se laisser emporter sans réaction sur la voie suicidaire adoptée par notre société.

 

            L’événement – ou plutôt le mystère – que nous célébrons cette nuit, est la seule réalité qui soit à même de nous conserver ou de nous redonner l’espérance et la confiance en l’humanité, ainsi que le goût de vivre -- et même de vivre en plénitude.  Reprenons rapidement chacun des trois textes bibliques que nous venons d’entendre pour voir quel message ils nous donnent.

 

Le premier texte est d’Isaïe, qui écrivait à une époque aussi tragique que la nôtre, dans un temps de guerre et d’oppression, durant le règne du roi Achaz. Au milieu de ces vicissitudes et de ces calamités, Isaïe annonce une période de paix :  “Toutes les chaussures des soldats qui piétinaient bruyamment le sol, tous leurs manteaux couverts de sang, les voilà brûlés:  le feu les a dévorés.”  Sur quoi pouvait bien se fonder son optimisme et son espérance ?  Sur la vision qu’il avait de la naissance d’un enfant :  « un enfant nous est né, un fils nous a été donné ».  Il dit bien : “un enfant nous est né” et “un fils nous a été donné.  Ce qui signifie que l’enfant qu’il annonce sera l’un des nôtres, qu’il partagera notre humanité.  Si le Fils de Dieu est devenu fils de la femme, si Dieu est devenu l’un d’entre nous, pleinement homme, cela veut dire que notre humanité est beaucoup plus belle et digne que tout ce que nous voyons en nous et autour de nous.  Isaïe annonce un temps de paix et conclut : “Voilà ce que fait l’amour invincible du Seigneur de l’univers”.  Lui seul en effet peut vraiment établir la paix en nous et entre nous.

 

            Face à la violence et à la folie guerrière dont l’homme est capable, Paul nous appelle, dans sa lettre à son disciple Tite, à vivre dans le monde “en hommes raisonnables, justes et religieux”.  En ces temps où la raison semble être mise en suspens, dans la poursuite de la violence et de la contre-violence, écoutons cet appel à être des hommes et des femmes “raisonnables”.

 

            Nous avons entendu Isaïe et Paul.  Écoutons aussi ce nous dit Luc, dans son langage à la fois mystique et évocateur.  Ne cherchons surtout pas dans ces premiers chapitres de l’Évangile de Luc une description historique, en quelque sorte journalistique des faits.  Luc veut plutôt, par un habile mélange d’images et d’évocations, nous livrer un message théologique.   Cet enfant, qui est nôtre, tout en étant le fils du Très Haut, il nous est donné par une toute jeune femme, Marie.  Elle nous l’offre en nourriture en le déposant dans une mangeoire.  Et dès le moment même de sa naissance, il assume avec Marie et Joseph le sort des réfugiés et des déplacés de tous les temps, y compris ceux qui de nos jours fuient les bombes d’un bout à l’autre de leur pays, pour être repoussés à toutes les frontières. Il n’y a pas de place pour eux à l’hôtellerie de la société des nations.

 

            Homme comme nous, cet enfant sera victime des attaques des siens.  Il a même été exécuté par eux.  Et pourtant à aucun moment de son existence il n’a répondu à leur violence par quelque violence que ce soit. Et c’est là la source de notre espérance et de notre joie.  C’est à nous, aussi bien qu’aux bergers que l’ange du texte de Luc proclame : « je viens vous annoncer une bonne nouvelle, une grande joie pour tout le peuple :  Aujourd’hui vous est né un Sauveur ».

 

La naissance de Jésus est une déclaration de paix faite par le ciel à la terre – et sans attendre que la terre n’ait cessé toute violence.  Cette naissance est le moment fort du dialogue entre Dieu et l’humanité.  Elle nous invite au dialogue – à vivre dans un dialogue constant avec Dieu d’abord, mais aussi avec tous ceux qui nous entourent, et même avec tous ceux qui semblent être nos ennemis ou nos opposants, aussi bien dans notre milieu familial, communautaire, social et politique, qu’au niveau mondial.  En ces jours où tant de soi-disant prophètes parlent de conflits de civilisation -- impliquant qu’une de ces civilisation doit éradiquer et détruire l’autre (ou les autres) pour survivre -- Jésus, sur sa paille, nous invite au dialogue.  Il est la Parole ultime que Dieu adresse à l’humanité.

 

            Comment ne pas rappeler les paroles si admirables du Père Christian de Chergé de Tibhirine, qui après une vie toute consacrée au dialogue et au respect de l’Autre, percevant qu’il pourrait bien mourir victime d’une violence aveugle, se réjouissait déjà de pouvoir enfin voir l’autre – y compris celui qui lui trancherait la gorge – avec les yeux de Dieu. 

 

            Que cette « apocalypse » qu’est la naissance de Jésus, cette irruption de Dieu en notre humanité, déchirant tous les voiles et nous révélant notre dignité et notre vocation d’enfants de Dieu, nous rende tous capables de voir des enfants de Dieu en tous ceux et celles que nous rencontrons et avec qui nous entrons en relation.

 

Armand VEILLEUX