15 mai 2002 – à l'Abbaye d'Igny

 

Homélie pour la messe de funérailles de Mère Lutgarde LEHALLE

abbesse d'Igny (1951-56) et de La Clarté-Dieu (1956-1974)

 

 

Selon le calendrier monastique, nous célébrons aujourd'hui la fête de saint Pachôme, qui incarna plus qu'aucun autre l'esprit de la grande tradition monastique de caractère cénobitique.  C'est pour nous l'occasion de nous rappeler que, dans une communauté monastique, un décès est toujours un événement important non seulement pour la personne qui passe sur l'autre rive de l'éternité, mais pour toute la communauté au sein de laquelle elle a vécu, surtout lorsqu'elle y a vécu de très nombreuses années. Dans le cas de certaines personnes, comme Mère Lutgarde, plusieurs communautés en sont affectées.

 

Lorsque la jeune Marcelle LEHALLE entrait à Igny en 1935, la communauté était encore très jeune, ayant été fondée seulement six ans auparavant, par un groupe de 32 sœurs venues de Laval, mais elle était pleine d'une vitalité exceptionnelle.  Quelques années après l'entrée de Mère Lutgarde, Igny envoyait deux groupes de moniales relever la communauté d'Échourgnac : un premier groupe de 10 en 1940 et dix autres en 1945.  Lorsque Mère Lutgarde devint abbesse, en 1951, la communauté comptait environ 95 religieuses et c'était l'époque où notre Ordre commençait à répondre avec entrain, courage et un peu de sainte folie, à l'appel du Saint Siège à aller porter la présence de communautés contemplatives dans les Jeunes Églises.  C'est ainsi que la jeune abbesse partait quatre ans plus tard avec quelques compagnes pour étudier un projet de fondation au Congo Belge, des projets semblables de fondation à La Réunion et au Ceylan n'ayant pas abouti.  Mère Lutgarde devenait l'année suivante la première abbesse de la nouvelle communauté de Notre-Dame de la Clarté-Dieu au Kivu. 

 

Commençait alors également une longue collaboration – j'oserais presque dire une longue complicité – entre les communautés de La Clarté-Dieu et de Mokoto en Afrique ainsi qu'entre les deux maisons fondatrices, Igny et Scourmont, en Europe et tout particulièrement entre Mère Lutgarde et Dom Guerric.  Une collaboration qui date maintenant de près d'un demi-siècle. Bien que de retour à Igny depuis 1996, Mère Lutgarde est demeurée jusqu'à sa mort une moniale de Notre-Dame de La Clarté-Dieu, à laquelle son cœur était resté attaché. 

 

L'histoire de la Clarté-Dieu et celle de Mère Lutgarde furent liées à celle du Congo.  La communauté fut souvent menacée.  Une première fois en 1964, lorsque la bataille faisait rage dans la nuit du 19 au 20 août dans le voisinage, et une deuxième fois en 1996, lorsque plusieurs sœurs devaient fuir pour se réfugier à Igny avant de repartir quelques années plus tard pour le Rwanda où est en train de prendre naissance une nouvelle communauté de l'Ordre.

 

             L'entrée de Mère Lutgarde dans la patrie céleste est donc pour toutes les communautés concernées : celle d'Igny, celle de La Clarté-Dieu à Murhesa et à Kibungo, celles de Scourmont et de Cîteaux (maison-mère d'Igny depuis 1945), mais aussi pour tout l'Ordre cistercien, l'occasion de réfléchir un peu sur le sens de cette histoire que nous sommes en train de vivre. 

 

Nous sommes vraiment un peu comme les disciples d'Emmaüs.  Les années que nous vivons ne sont pas les années fastes d'après la Deuxième Guerre mondiale.  Si l'Ordre continue de se répandre dans les Jeunes Églises, les fondations ne se font plus avec la même exubérance (qu'on pense par exemple à la communauté de Laval, qui envoyait 32 fondatrices à Igny en 1929, la même année où elle en envoyait 6 au Japon, après en avoir envoyé 23 à Ste-Anne d'Auvray quelques années auparavant).  Les novices n'entrent plus à la douzaine, comme alors, dans aucune de nos communautés.  Nos fondations du Kivu ont été fragilisées par une guerre qui n'en finit plus de finir.  Nous avons souvent la tentation de dire, comme les Disciples d'Emmaüs, "Nous pensions que… et voici que…"  Le Temps actuel de l'Église ne correspond-t-il pas à ce qu'on vécu les Disciples de Jésus après le départ de Jésus et tout spécialement entre l'Ascension et la Pentecôte?

 

Si nous avons le courage de la lucidité, d'accepter de vieillir en tant que communautés, et même en tant qu'Ordre, tout aussi bien que comme individus, nous pouvons être sûrs qu'un Compagnon de voyage se joindra toujours à nous, sur chacune de nos routes.  Nous lui dirons probablement, surpris de sa naïveté, "Tu es bien le seul à ne pas voir ce qui se passe".  Et, lorsque nous le reconnaîtrons dans la fraction du Pain – le pain de sa Parole et de son Eucharistie,  nous aurons le courage de retourner à la chambre haute pour être conduits de nouveau en Galilée à la montagne de la Séparation (= Ascension) et recevoir de nouveau notre mission.

 

Le décès d'un membre d'une communauté est toujours pour la communauté concernée, la fin d'une histoire et le début d'un chapitre nouveau.  Cela est vrai pour toutes les personnes;  cela est vrai tout spécialement pour celles qui ont été appelées à exercer des responsabilités plus importantes.  Aujourd'hui une page est tournée dans l'histoire d'Igny et de La Clarté-Dieu, et aussi, indirectement, dans l'histoire de toutes les autres communautés concernées, et de l'Ordre. 

 

Remercions le Seigneur pour toutes les grâces dont a été émaillé le chemin parcouru par et avec Mère Lutgarde et demandons à l'Esprit de Pentecôte toutes ses grâces de force et de lumière pour bien écrire le chapitre qui commence pour chacun de nous.

 

Armand VEILLEUX