28 mars 2002 – Jeudi Saint

Ex 12, 1...14;  1 Co 11, 23-26; Jn 13, 1-15

 

 

H o m é l i e

 

            Les premiers mots du passage de l’Évangile que je nous venons d’entendre introduisent non seulement les discours de Jésus à la dernière Cène, mais tout le récit de la passion et de la mort de Jésus, jusqu’à sa dernière parole sur la croix : «Sachant que l’heure était venu pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout . » 

 

            Saint Jean, dans son récit, après cette phrase que je viens de citer, établit tout de suite un contraste entre cet « amour jusqu’au bout », et l’intention de Juda, inspiré par le démon, de le livrer par amour pour l’argent.  D’une part, Jésus qui aime jusqu’au bout et transmet ainsi la vie, et, d’autre part, Judas qui aime l’argent jusqu’au bout et se détruit lui-même tout en causant la mort de son maître.

 

            Le dernier repas de Jésus avec ses disciples, tel qu’il est décrit par saint Jean, était un repas ordinaire (« au cours d’un repas », dit-il) et non le repas rituel de la Pâque.  D’ailleurs Jean ne manque pas de souligner que c’est non pas à travers des sacrifices ou d’autres gestes rituels que Jésus nous a sauvés mais à travers sa vie même.  Et même lorsqu’il veut enseigner à ses disciples le sens de l’autorité et du service, il le fait par le geste bien concret du lavement des pieds.  Cela n’empêche pas que chacun des gestes de Jésus a une signification symbolique.  En quittant son vêtement, Jésus se défait de son autorité et de sa préséance, et en se ceignant d’une linge, il adopte l’attitude du serviteur ;  mais lorsqu’un peu plus tard, il reprend son vêtement, il ne se défait pas de la tenue de serviteur qu’il a adoptée.  Il maintiendra l’une et l’autre.  Il est le « maître » et « seigneur » qui sert.

 

            L’attitude chrétienne de charité et de respect de l’autre ne consiste pas à gommer toutes les différences entre les personnes.  Au contraire elle demande le respect des différences.  On ne respecte vraiment l’autre que lorsqu’on le reconnaît différent de soi et que l’on respecte et estime cette différence.  Ce qui crée l’égalité entre des personnes différentes, c’est l’amour.  C’est la leçon que Jésus donne à Pierre et que Pierre a tant de difficulté à comprendre et surtout à accepter.  Pierre est disciple et Jésus est le maître.  Jésus n’ignore pas cette différence ;  au contraire il la souligne ;  mais en même temps il établit entre eux l’égalité que seul l’amour peut créer.  Ce n’est que s’il accepte d’être servi par son maître que Pierre pourra partager sa vie.  « Si je ne te lave pas, tu n’auras point de part avec moi. »

 

            Il y a des différences très grandes entre les personnes au sein d’une communauté comme au sein de l’Église, de même qu’il y en a entre les nations et les peuples.  Ces différences sont une richesse et tout effort de les faire disparaître est une forme d’oppression et toute tentative de les ignorer est une forme de mépris.  Par ailleurs les souligner pour justifier des inégalités de traitement est tout aussi injustifiable.  Lorsque des autorités civiles justifient les traitements inhumains infligés à une catégorie de prisonniers en disant : « ce ne sont pas des gens comme nous »,  nous sommes aux antipodes de l’Évangile. 

 

            La mondialisation ou la globalisation enseignées par Jésus consiste à laver les pieds de tout le monde : « Je vous ai lavés les pieds, dit Jésus ;  vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres ».  L’amour pratique et concret symbolisé par ce lavement des pieds est ce qui établit l’égalité dans la dignité entre des personnes et des peuples qui se reconnaissent différents et respectent leur différence.  Pierre a mis du temps à le comprendre ; mais une fois qu’il l’aura compris, il donnera sa vie par amour pour Jésus et ses frères.  Demandons pour nous aussi la grâce de comprendre toujours mieux ce à quoi Jésus nous invite lorsqu’il dit : « C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. »

 

 

Armand VEILLEUX