Lundi,
26 février 2002 – Lundi de la 2ème semaine de Carême
Daniel
9:4-10; Luc 6:36-38
Bien chères sœurs,
J'espère bien qu'aucune d'entre vous ne pensera que j'ai choisi cette
lecture de Daniel spécialement pour la messe d'ouverture de la Visite Régulière
: "Nous avons péché, nous avons commis l'iniquité, nous avons fait le
mal…" C'est bien la première lecture du lundi de
la deuxième semaine de Carême! et elle reprend un thème très important tout
au long du Carême, mais qui vaut évidemment
aussi pour une Visite Régulière : celui de la conversion.
La conversion, telle qu'elle nous est présentée dans les Évangiles,
comprend deux éléments essentiels : la conviction d'être pécheur, d'avoir
été infidèle à l'amour de Dieu, et d'avoir besoin de pardon et de guérison,
et, d'autre part la conviction non moins forte que Dieu est miséricordieux,
qu'il ne désire rien d'autre que nous pardonner et qu'il veut que nous retournions
vers lui. Nous trouvons tout cela dans ce beau texte
du prophète Daniel : "À nous la honte au visage… parce que nous avons
péché… Au Seigneur notre Dieu, les miséricordes et les pardons."
Si Dieu est si bon pour nous, il nous faut évidemment l'être les uns
à l'égard des autres. C'est la recommandation
que Jésus nous donne dans l'Évangile que nous venons de lire : "Montrez-vous
compatissants, comme votre Père est compatissant." Cette compassion, elle implique de ne pas juger,
de ne pas condamner. Elle exige aussi
d'être prêts à donner et à nous donner. D'autant
plus que notre capacité de recevoir est égale à notre capacité de donner.
C'est pourquoi Jésus dit "de la mesure dont vous mesurez on mesurera
pour vous en retour."
Cette dernière phrase de Jésus doit être bien comprise. Il ne faut surtout pas la comprendre comme si Dieu était un comptable
et qu'il avait programmé son ordinateur pour calculer la mesure dans laquelle
chacun d'entre nous donne aux autres et nous appliquer la même règle.
Non! le sens est tout différent. En
réalité Dieu est toujours désireux non seulement de nous donner en abondance
la vie et tout ce dont nous pouvons avoir besoin, mais de se donner Lui-même
à nous sans réserve, tout comme il nous a donné son Fils.
C'est nous qui limitons notre capacité de recevoir en limitant notre
ouverture au don.
Cet Évangile, tout comme la lecture de Daniel, est tout à fait bien
indiqué pour la messe d'ouverture d'une Visite Régulière, au cours de laquelle
il s'agit de rechercher ensemble la volonté de Dieu sur notre communauté. Les recommandations de Jésus à ne pas juger,
ne pas condamner et à remettre les offenses sont tout à fait adaptées.
26 février 2002 – mardi de la 2ème semaine de Carême
Isaïe
1, 10.16-20; Matthieu 23,1-12
Il est rare que Jésus parle avec une telle
sévérité. Lui qui est si miséricordieux
face à la faiblesse humaine devient extrêmement sévère devant l'exploitation
de l'homme par l'homme et devant l'orgueil qui consiste à s'attribuer des
titres et des honneurs qui sont réservés à Dieu.
Son attitude habituelle de miséricorde, d'appel à la conversion et
de promesse du pardon, nous la trouvons très bien exprimée dans la lecture
d'Isaïe où Dieu, à travers son prophète, promet le pardon total à quiconque
se convertit, c'est-à-dire cesse d'être tourné vers lui-même pour exercer
la bonté à l'égard des autres. Ce
n'est pas tout de cesser de faire le mal;
il faut effectivement faire le bien, c'est-à-dire : rechercher la justice,
mettre au pas l'exacteur, faire droit à l'orphelin, défendre la veuve. Celui
qui agit ainsi se situe sur le même plan que Dieu;
alors, Dieu l'invite : "Venez et discutons, dit le Seigneur". Et la discussion est totalement favorable au
pécheur. Non seulement ses péchés
lui sont pardonnés; mais ils sont
effacés, ils disparaissent. "Si
vos péchés sont comme l'écarlate, ils deviendront blancs comme la neige. S'ils sont rouges comme le vermillon, ils deviendront
comme de la laine."
Quant à Jésus, qui était Fils de Dieu et qui s'est abaissé pour devenir
l'un de nous, il s'est fait le serviteur de tous et il nous appelle à nous
faire les serviteurs les uns des autres.
Il ne peut supporter ceux qui, exerçant un service, l'utilisent pour
se mettre au-dessus des autres et en retirer une gloire personnelle. Ce n'est pas sans humour qu'il décrit la superbe
des Pharisiens et des Scribes, qui recherchent la première place partout et
font tout ce qu'ils peuvent pour se faire remarquer par les ornements de leurs
vêtements. Il reconnaît leur autorité,
c'est-à-dire le service qu'ils sont appelés à rendre : ils "occupent
la chaire de Moïse", dit-il. Il appelle le peuple à respecter cette autorité, même lorsqu'ils
ne vivent pas selon leur enseignement. Cependant
la première et principale chose qu'il leur reproche c'est d'utiliser cette
autorité pour opprimer le peuple par des lois et des obligations écrasantes
qui n'ont rien de commun avec la volonté de Dieu.
Pour quiconque exerce un service d'autorité, ces paroles de Jésus restent
toujours un avertissement sévère. Pour
tous et toutes, elles restent un appel au service mutuel désintéressé à l'image
du Fils de l'Homme qui s'est fait le serviteur de tous. Pour nous tous, elles sont aussi, avec les paroles d'Isaïe, un appel
à la conversion en même temps qu'une promesse de pardon.
Armand VEILLEUX
27 février 2002 – mercredi
de la 2ème semaine de Carême
Nous
sommes à peine au milieu de la deuxième semaine de carême, et déjà l'ombre
de la croix, mais aussi la lumière de la résurrection, se dessinent à l'horizon.
Jésus entreprend sa longue montée vers Jérusalem, qui le conduira au
Calvaire et il commence à préparer les Douze à ces événement tragiques, mais
ils n'y comprennent rien. Ils s'attendent à ce que, d'une façon ou d'une
autre, Jésus établira un royaume terrestre et chacun pense à la place qu'il
aura dans ce nouvel univers politique. Les
deux fils de Zébédée font intervenir leur "maman" pour obtenir de
bons postes dans le gouvernement de Jésus. Celui-ci en profite pour donner à tous, encore une fois, une leçon
sur le sens de l'autorité conçue comme un service et non comme un pouvoir.
Nous retrouvons dans ce texte de Jésus la même distinction entre autorité et pouvoir qui nous est apparue dans plusieurs textes liturgiques des dernières semaines, en particulier dans l'Évangile d'hier concernant l'attitude des Scribes et des Pharisiens, qui utilisaient leur autorité pour imposer au peuple des fardeaux insupportables. Ici, Jésus compare les "chefs" ou les "grands" des nations avec ceux qui veulent être "grands" dans le royaume des cieux. Les grands des nations, dit Jésus, les tiennent sous leur pouvoir et sous leur domination. "Il ne doit pas en être ainsi parmi vous", dit Jésus. Dans tout groupe humain, y compris dans une communauté religieuse – ou encore dans une paroisse – il y a mille et une façons d'essayer d'exercer le pouvoir sur les autres, indépendamment du fait que nous ayons ou non une responsabilité ou une autorité. C'est là une tentation humaine universelle.
Jésus trouve légitime que quelqu'un veuille être "grand"
ou même "le premier", mais à une condition. "Si quelqu’un
veut être grand parmi vous, -- dit-il --qu’il soit votre serviteur, et si
quelqu’un veut être le premier parmi vous, qu’il soit votre esclave". Toute communauté chrétienne authentique est
basée sur la notion – ou plutôt la réalité – du service. Et la raison en est fort simple. C'est que " le Fils de l’homme est venu
non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude.
"
Puisque le Carême est un temps de conversion,
c'est l'occasion pour chacun et chacune d'entre nous d'examiner nos propres
attitudes en ce domaine. Dans quelle
mesure sommes-nous disposés à servir ? Et
servir, ne l'oublions pas, implique que l'on se fasse le "serviteur"
(ou la "servante") des autres. Jésus dit même "esclave". Et dans quelle mesure y a-t-il encore en nous
un besoin ou un désir d'acquérir ou de conserver un "pouvoir" –
peut-être fort subtil – sur les autres.
L'exemple de Jésus, comme celui de
Jérémie (voir la première lecture) nous rappelle que l'ouverture totale au
service peut comporter de grandes souffrances.
Mais les premiers mots de l'Évangile nous rappellent aussi que si nous
suivons Jésus jusqu'au bout sur la voie du service et sans doute aussi de
la souffrance, nous le suivrons également sur celle de la Résurrection.
Armand VEILLEUX
28
février 2002 – jeudi de la 2ème
semaine de Carême
Jérémie
17, 5-10; Luc 16, 19-31
Abbaye N.-D. de la Paix à Chimay
H
O M É L I E
Un aspect important du récit que nous venons d’entendre
– et cela est le cas de presque toutes les paraboles de Jésus – c’est que
nous sommes confrontés simplement aux faits, et que nous – comme les auditeurs
immédiats de Jésus – devons déduire des leçons et des règles de vie de ces
faits eux-mêmes. L’Évangile nous
livre les faits bruts et laisse à chacun de nous d’en tirer les conclusions
pour sa propre vie, et nous tous ensemble, pour la société qui est la nôtre.
Les faits racontés sont qu’il y avait un riche et un pauvre ;
et il n’est pas dit s’il s’agissait d’un bon ou d’un mauvais riche et d’un
bon ou d’un mauvais pauvre. Cela
est secondaire. L’Évangile nous
dit simplement qu’il y avait un riche et un pauvre et comment ils se conduisirent
l’un en présence de l’autre durant leur vie. (Un détail intéressant à noter est que le pauvre
a un nom ; il est une personne ; il s’appelle Lazare, un nom qui
veut dire « Dieu aide ». Quant
au riche, il n’est pas nommé. Il
représente tous ceux qui se sont laissés aliéner par leur avoir). Les prophètes – comme Amos -- avaient parlé
fortement contre l’oppression des pauvres et l’avaient condamnée. L’attitude de Jésus est différente. Il s’adresse dans cette parabole directement
aux Pharisiens et se place en quelque sorte sur leur terrain. Le riche n’est pas décrit comme quelqu’un qui
commet l’oppression et l’injustice. Il
est tout simplement riche et il jouit de ses richesses, sans se poser aucune
question. Le pauvre est tout simplement
pauvre. Il ne demande rien, même
s’il aimerait bien manger de quelque chose qui tombe de la table
du riche.
Vient ensuite le renversement des rôles, après la mort
de l’un et de l’autre. (Ce thème du renversement des rôles après la mort
revient très souvent dans l'Évangile de Luc).
Le pauvre qui gisait par terre, est emporté par les anges dans le
sein d’Abraham (la conception du ciel chez les Pharisiens). Quant au riche, qui reposait sur des divans
somptueux pour manger, il est tout simplement mis en terre. Il n’était pas méchant, mais il a vécu toute
sa vie dans l’inconscience. Il s’est
lié aux réalités d’ici-bas qui l’ont totalement absorbé, et il y reste après
sa mort. Il en souffre terriblement,
maintenant, et voudrait épargner cette souffrance à ses frères, en leur
envoyant des messagers. Ce serait
inutile, lui répond Abraham. Ils
ont Moïse et les prophètes. S’ils
ne les écoutent pas ils n’écouteraient pas quelqu’un qui reviendrait d’entre
les morts.
Cette dernière partie du récit est sans doute la plus importante,
car elle souligne la racine de tous les maux : l’aveuglement.
Et cela doit nous interpeller particulièrement aujourd’hui.
Nos yeux sont-ils ouverts ?
La majorité des Chrétiens vivent dans les pays les plus riches du
monde et ils sont en général fort peu éveillés aux injustices structurelles
et systémiques de notre temps. Ceux
qui sont conscients de ces injustices sont les pauvres des pays opprimés. Ils en sont non seulement conscients mais de
plus en plus décidés à en rendre conscients les habitants des pays riches,
y compris par des méthodes brutales et cruelles.
Même si l’on ne peut approuver les méthodes et même s’il faut condamner
la violence – toute violence, de quel que côté qu’elle vienne – il faut
quand même savoir entendre leur message. N'est-ce pas la mission des contemplatifs/ves
de savoir lire les signes des temps à la lumière de l'Évangile?
Armand VEILLEUX