20 octobre
2002 -- 29ème dimanche ordinaire « A »
Is
45,1.4-6a ; 1 Th 1,1-5b ; Mt 22,15-21
H O M É
L I E
Lorsque les Pharisiens, les Scribes
et les Prêtres amenèrent Jésus à Ponce Pilate pour le faire condamner et exécuter
par les autorités romaines, ils utilisèrent contre lui l’accusation suivante :
« Nous avons trouvé cet homme mettant le trouble dans notre nation : il empêche de payer le tribut à César... »
(Luc 23,2). En réalité le fait le mieux attesté historiquement concernant
Jésus de Nazareth c’est qu’il a été jugé et exécuté par les Romains sous une
accusation de haute trahison. Il est
donc important d’analyser attentivement l’événement rapporté dans l’Évangile
de ce matin, puisque c’est l’événement qui sera utilisé par les autorités
juives pour le faire exécuter comme un agitateur politique.
Jésus est très compréhensif à l’égard
de la faiblesse humaine et il manifeste une compassion choquante à l’égard
de toutes sortes de pécheurs. Mais
il y a une chose qu’il ne peut supporter ; c’est l’hypocrisie. Il ne pouvait pas supporter l’hypocrisie des
autorités juives qui leur faisait opprimer politiquement, socialement et économiquement
leur propre peuple au nom de la religion. Et il ne supporterait certainement pas l’hypocrisie
qui consisterait de nos jours à voir dans l’Évangile le fondement d’une soi-disant
distinction entre politique et religion qui permet dans bien des cas à nos
attitudes dans l’ordre social et économique de ne pas être influencées par
l’Évangile. En réalité une telle distinction
(qui est autre chose que l’autonomie de chacune des sphères d’autorité) est
un concept moderne et purement païen.
Le peuple d’Israël vivait sous la domination
des Romains. Les indices sont nombreux
dans l’Évangile nous montrant que Jésus désirait tout autant que les Zélotes,
les Pharisiens, les Esséniens, et n’importe qui d’autre, qu’Israël soit libéré
de cet impérialisme romain. Mais sa
préoccupation allait bien au-delà de celle de tous ces groupes. Il voulait
aller jusqu’à la racine de toute oppression et de toute domination :
le manque de compassion de l’homme pour l’homme.
Si les Juifs continuaient de manque de compassion les uns pour les
autres, seraient-ils plus libres après s’être défaits de l’occupation romaine ?
Si les Juifs continuaient de fonder leurs vies sur les valeurs mondaines
d’argent, de prestige, de solidarité de clans et de pouvoir, l’oppression
romaine ne serait-elle pas tout simplement remplacée par une oppression juive
tout aussi implacable ?
Jésus était préoccupé de libération
d’une manière beaucoup plus vraie que ne l’étaient les Zélotes. Eux voulaient un changement de gouvernement
(on dirait aujourd’hui un « changement de régime » !) de romain
à juif. Cela ne faisait pas de problème
à Jésus. Mais il voulait que ce changement
affecte toutes les dimensions de la vie.
Il voyait ce que personne d’autre ne voyait : que l’oppression
et l’exploitation économique des Juifs venait de l’intérieur plus que de l’extérieur.
La classe moyenne juive, qui se rebellait contre Rome, opprimait elle-même
les pauvres et les non-instruits. Le
peuple ordinaire souffrait plus de l’oppression des Scribes, des Pharisiens,
des Sadducéens et des Zélotes que de celle des Romains.
Les protestations de cette classe moyenne contre les Romains étaient
hypocrites. Et c’est là le point central
de la fameuse réponse de Jésus à la question à savoir s’il est légitime de
payer l’impôt à César.
Dans la pratique, l’occupation romaine
signifiait taxation romaine. Dans
l’idée des Pharisiens, payer des impôts à l’occupant romain signifiait donner
à César ce qui appartenait à Dieu, c’est-à-dire la propriété d’Israël.
Mais Jésus voyait bien que tout cela était une simple rationalisation,
une excuse hypocrite pour leur avarice. Cela n’avait rien à faire avec le
véritable problème.
Dans leur question, ils demandent s’il est permis
de payer l’impôt à l’empereur. Dans
sa réponse, Jésus ne parle pas de payer, mais de rendre. « Rendez à César ce qui est à César, »
leur dit-il. Cette réponse montre
que Jésus voyait le motif réel derrière tout le problème qu’ils faisaient
avec cette question des impôts. Ceux
qui se posaient cette question étaient eux-mêmes en possession de la monnaie
romaine. Ces pièces de monnaie portaient
l’effigie et le nom de César. Ce n’était pas l’argent de Dieu ; c’était l’argent de César. Si
vous refusez de rendre à César ce qui appartient à César, ce ne peut
être qu’à cause de votre amour de l’argent. Mais, ajoute Jésus : « rendez aussi à Dieu ce qui appartient
à Dieu » c’est-à-dire rendez-lui son peuple, que vous avez accaparé
et dont vous avez fait vos esclaves. Si vous désiriez vraiment rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu,
vous vendriez toutes vos possessions et vous les donneriez aux pauvres ; vous renonceriez à votre pouvoir et votre prestige.
Le véritable problème était celui de
l’oppression elle-même, et non le fait que l’empire romain osait opprimer
le peuple choisi. La racine de toute
forme d’oppression est le manque de compassion.
Considérées en ces termes, les contraintes qui consistaient à payer
des impôts aux autorités romaines plutôt qu’aux autorités juives étaient minimes
en comparaison des contraintes que souffraient les pauvres et les pécheurs
juifs aux mains de leurs riches et « vertueux » concitoyens. Toutes ces contraintes devaient être éliminées,
mais Jésus était beaucoup plus sensible aux souffrances auxquelles étaient
soumis les pauvres et les pécheurs comme nous le révèlent plusieurs récits
de l’Évangile.
Jésus ne reproche pas aux Pharisiens
d’être trop « politiques ». En
un certain sens, il leur reproche d’être trop « religieux », c’est-à-dire
d’opprimer leurs frères et soeurs au nom d’une religion sans amour.
Qui sait ? Peut-être sommes-nous aussi parfois trop « religieux »...