14 juillet 2002 – 15ème dimanche « A »
Is
55,10-11; Rm 8,18-23; Mt 13,1-23
H O M É L I E
L’agriculture ou le jardinage peuvent
être une bonne école de patience, de confiance et d’abandon. Une fois qu’on a travaillé le sol, qu’on y
a déposé les semences et qu’on l’a arrosé, on n’a plus qu’à attendre avec
patience. Durant un premier temps
il n’y a aucun moyen de savoir de façon certaine si la semence croîtra ou
non. Ensuite on ne peut savoir dans
quelle mesure elle croîtra. On peut
agir de diverses manières sur les conditions qui favorisent la croissance,
mais non ne peut intervenir aucunement dans le processus même de croissance. Gardant tout ceci présent à l’esprit, revenons
maintenant à la lecture de l’Évangile d’aujourd’hui.
Les prophètes d’Israël ainsi que Jésus
parlaient à un peuple composé pour la plus grande partie de fermiers et de
pêcheurs. C’est pourquoi, lorsqu’ils
voulaient parler du Royaume de Dieu, ils utilisaient des images et des paraboles
liées à la vie et à la croissance.
Dans la première lecture d’aujourd’hui,
le prophète Isaïe compare la Parole de Dieu à la pluie qui abreuve la terre
et la féconde et ne retourne pas à Dieu sans avoir accompli la mission pour
laquelle elle a été envoyée, c’est-à-dire faire germer la semence et procurer
le pain au semeur. Et dans l’Évangile
Jésus compare cette Parole à une semence.
Une chose remarquable dans l’Évangile
d’aujourd’hui est qu’on n’a pas seulement une parabole, mais à la fois la
parabole et son interprétation. Cela
est très inhabituel, puisque l’usage classique de la parabole comportait une
technique selon laquelle le rabbin ou le maître amenait chaque auditeur à
tirer ses propres conclusions de la parabole. C’est pourquoi les exégètes et les commentateurs
sont assez unanimes à penser que la seconde parte de notre Évangile d’aujourd’hui
– c’est-à-dire l’interprétation – n’est pas de Jésus lui-même mais représente
l’interprétation de l’Église primitive.
Dans le texte de Matthieu, cette parabole
suit immédiatement le récit où les membres de la famille de Jésus voulaient
se saisir de lui et le ramener à la maison, parce qu’ils pensaient qu’il avait
perdu la tête. Cette parabole est
en réalité un réflexion de Jésus sur son ministère. Sa Parole – la Parole de Dieu – est reçue de
diverses façons. Chez certaines personnes,
elle trouve un coeur de pierre et ne croît pas du tout ; chez d’autres,
elle croit avec difficulté, mais elle
croît tout de même. Et quand elle
aura atteint sa pleine croissance, ce sera la Fin. En somme, il s’agit d’un message d’espérance.
Lorsque cette parabole était racontée
dans l’Église primitive, on y ajouta une interprétation qui fut ensuite attribuée
à Jésus. Et, de façon surprenante,
il y a eu un glissement d’accent de la semence vers le sol. Toute l’attention – et la préoccupation – de
Jésus se portait sur la semence même, c’est-à-dire sur le Règne de
Dieu. Pour les premiers chrétiens,
la préoccupation devient graduellement celle d’être une terre aussi
bonne que possible pour recevoir cette semence.
Une telle préoccupation était évidemment
légitime et trouvait un certain fondement dans la parabole elle-même, telle
qu’elle avait été racontée par Jésus. Mais ce glissement montre quand même assez
bien notre tendance humaine à être plus préoccupés de nous-mêmes et de la
façon dont nous recevons la Parole de Dieu que de la Parole elle-même. Jésus se préoccupait de la Parole !
Et son message est précisément que même malgré notre endurcissement
et notre manque de coopération, la semence du Royaume croîtra jusqu’à sa pleine
mesure.
La raison de ce glissement dans l’objet
de notre préoccupation est probablement notre peur innée de la souffrance.
Et pourtant Paul, dans sa Lettre aux Romains, nous rappelle que toute
la souffrance dont nous pouvons faire l’expérience n’est qu’un élément du
processus de croissance vers la plénitude du Royaume de Dieu en nous.
Il s’agit de douleurs normales de l’enfantement.
C’est curieux comme nous trouvons facilement
toutes sortes de bonnes raisons et de prétextes pour nous protéger de la douloureuse
réalité de la croissance et nous réfugier dans l’activité plus sécurisante
qui consiste à préparer le sol. Nous nous sentons plus en sécurité lorsque nous sommes préoccupés
de labourer le sol, d’arracher les mauvais herbes, de retourner la terre de
diverses façons. Nous « faisons »
quelque chose et nous attendons une récompense pour ce que nous faisons.
Tout cela est bon et nécessaire. Mais
l’Évangile et Paul nous rappellent une autre dimension :
le besoin d’attendre avec patience pendant que la semence prend le
temps de croître ; le besoin
de faire l’expérience de la mort de la semence sans être sûrs qu’elle prendra
vraiment racine, sans savoir jusqu’à quel point elle croîtra. Nous ne contrôlons pas la croissance. Et cela est pénible. Sont
pénible aussi bien le processus de croissance que le fait de ne pas pouvoir
le contrôler.
Tout en demeurant conscients du besoin
de pratiques ascétiques, de la nécessité de sarcler le jardin de notre coeur
et d’y arroser les plantes, n’oublions pas de revenir à ce qui, pour Jésus,
était le plus important : la
Parole de Dieu, la semence déposée par le Père dans l’humanité ;
et attendons avec confiance sa croissance en chacun de nous et dans
toute l’humanité. Acceptons aussi de passer à travers les souffrances
qui font partie d’une telle naissance et d’une telle croissance.