Vidéothèque Magazine n°18 avril-mai 1990

L’âge de toutes les audaces 
Sophie Marceau

Les étiquettes sont tenaces. Pour beaucoup, Sophie Marceau reste l’enfant gâtée du cinéma français. Elle a pourtant déserté La boum depuis longtemps, se plongeant avec passion dans des univers différents et des personnages forts comme chez Zulawski. Guidée par une soif d’apprendre, elle s’est souvent exposée avec audace, continuant d’avancer toujours plus loin afin de trouver sa place et non pas celle désignée par le système. Aujourd’hui à l’affiche de Pacific Palisades, l’actrice se glisse dans un personnage qui croque la vie avec appétit, comme elle.

“Faire des films difficiles m’a permis de me retrouver...

Le scénario de Pacific Palisades est écrit par une fille de vingt trois ans, comme vous. Aviez-vous envie de parler de votre génération ?
Oui, c’est un peu un retour. Je suis passée par des moments excessifs jusqu’au jour où j’ai senti que je pouvais faire des compromis entre plusieurs directions. Je pouvais me servir de mon expérience d’actrice tout en n’oubliant pas mon âge qui est celui du personnage. J’avais envie de passer par cette étape. J’ai aimé ce film un peu marginal qui ne raconte pas d’histoire précise. J’ai trouvé sa démarche particulièrement moderne.

Il est entièrement centré sur votre personnage...
C’est le véhicule du film. J’adoré ça parce que tout est concentré sur vous. Pour un acteur, c’est génial. Vous ne servez pas une cause, c’est la cause qui vous sert. Toutes les situations, les mouvements de caméra, les regards sont penchés sur Bernadette, mon personnage. On la regarde observer les autres. Trouver une belle intrigue à raconter semble de plus en plus dur aujourd’hui. La grande crise du cinéma passe par le manque d’histoires. Donc, plutôt que d’essayer d’en raconter une mauvaise, il vaut mieux s’en dispenser, suivre juste un personnage et trouver un ton.

Avez-vous apporté beaucoup de vous-même dans ce personnage ?
Bernard Schmitt ne m’a pratiquement pas dirigée, il était à l’écoute, très attentif. Il m’a dit: “tu fais ce que tu veux, je suis là pour te regarder, pour te rendre jolie et pour ne surtout pas rater les moments que tu me donneras.” J’ai créé seule ce personnage mais le réalisateur était toujours là pour m’écouter.
Certains cinéastes à qui on donne beaucoup ne le voient pas ou s’en moquent, pas lui. Comme j’ai un grand sentiment d’échange et de professionnalisme, si je sens qu’on m’observe bien je désire être la plus jolie et la meilleure possible. Nous nous comprenions parfaitement avec Bernard. J’ai beaucoup travaillé sur ce rôle. C’est encore un film un peu désordonné mais il représente un vrai travail parce que jouer la gentillesse, la patience et l’ouverture sur les autres, ce n’est pas facile.

La gentillesse n’est pas très à la mode...
Ce n’est pas du tout à la mode. Une chose me perturbe dans les films actuels: au fond, ils sont vaguement méchants, c’est à dire vaguement pervers, vulgaires, cyniques. Je n’aime pas ça du tout. Je n’ai rien contre la violence ou la crudité mais j’en ai beaucoup contre la méchanceté. Certains films ont subi des échecs parce que jugés trop niais, trop pleins d’espoirs.
Voilà pourquoi j’aime Pacific Palisades. On peut lui reprocher un tas de choses mais au moins il a la particularité d’être gentil, pas dans le sens nunuche. Simplement il regarde profondément les autres. Aujourd’hui en 90, j’ai envie de tels sentiments.
Pourquoi on abat le mur de Berlin, pourquoi en a-t-on marre de toute cette bêtise? Parce qu’on souhaite retrouver des valeurs plus belles, plus humaines. Le film pose un regard gentil sur un monde pas simple, pas beau. C’est là que réside sa modernité.

Sa vision de l’Amérique est plutôt caricaturale...
Oui, c’est vrai. C’est un film très français! En théorie, c’est caricatural mais en fait tous les gens qui représentent l’Amérique y sont très humains, attachants. Quand Bernadette râle, elle en veut à l’Amérique, pourtant l’image des Américains qu’elle connaît se révèle assez jolie.

Elle symbolise aussi la Française qui estime que ses valeurs sont les meilleures.
Tout à fait. D’ailleurs les Américains se sont amusés en voyant le film. Il y a le petit clin d’œil “on est mieux parce qu’on est français” mais également on se regarde comme xénophobe. Ce n’est pas une bataille cruelle, la vision caricaturale marche dans les deux sens.

Vous avez fait votre apprentissage d’actrice à travers des films souvent difficiles. Pourquoi ?
En étant projetée dans un film à gros succès comme La boum, je me suis un peu perdue parce qu’on m’identifait à ce rôle qui n’était pas moi. Soudain, faire des films plus difficiles m’a permis de me retrouver. Il est vrai qu’à un moment donné j’ai peut-être trop voulu aller dans ce sens-là. Avec le temps, on apprend que la vie est faite de compromis, qu’on peut mélanger des choses différentes. On vous colle une personnalité et par réaction on veut absolument faire le contraire ou aller à fond dans ce qu’on vous dit. Dans tous les cas, on n’est jamais soi-même. J’essaie de me retrouver et de ne pas aller dans le sens des autres. Un acteur doit posséder une base solide et une personnalité bien définie pour aborder tous ses rôles. Pacific Palisades est le premier film où j’ai vraiment l’impression de m’appuyer sur cette base. Après avoir été ballottée à gauche à droite, j’ai maintenant acquis une personnalité sur laquelle je me reposerai toute ma vie.

Vous êtes entrée dans le cinéma à treize ans. Est-une chance ou un danger de commencer si jeune ?
Quand on débute très jeune, les gens ont du mal à vous voir vieillir, ils ne supportent pas cette étape. Quand vous êtes jeune, vous pouvez être possédée par les autres, vous êtes inoffensive. Les gens ont un pouvoir sur vous, vous leur appartenez, ils aiment çà. Vous pourriez être leur fille ou leur sœur. Ils ont un rapport simple avec vous. En vous regardant grandir et prendre votre indépendance, ils sont dans la position de parents voyant leur fille partir.
C’est une étape difficile car soudain ils ne font plus partie du jeu. Pour cette raison, c’est difficile de commencer très jeune. En même temps, c’est formidable parce qu’on apprend vite, on ne perd pas de temps. Plus tard, on a beaucoup d’expérience derrière soi tout en étant encore très jeune. C’est mon cas aujourd’hui à vingt trois ans et dix ans de carrière, cela m’épate! On perd beaucoup de temps quand on est jeune. On doit suivre ses études, s’instruire, on est protégé par l’école et la famille, puis on se retrouve dans la vie à vingt cinq ans, paumé. Moi, j’ai connu une chance terrible: j’ai pu me cultiver tout en étant dans la vraie vie.

Cela ne vous a-t-il pas fait vieillir trop vite ?
Mais non, on ne vieillit jamais assez vite. Et j’adore ça. Plus je vieillis plus je rajeunis. A quinze ans, j’étais morose, triste, j’imitais les vieux pour faire croire que ‘j’étais adulte. Maintenant je prends les libertés de mon âge, je revendique ma jeunesse, j’ai envie de dire: “je ne sais pas, j’ai encore beaucoup de choses à apprendre”. La vie est courte, si on peut en savoir le plus possible le plus tôt possible, c’est génial.

Comment votre public a-t-il évolué depuis vos débuts ?
D’abord j’ai l’impression qu’il est très jeune. Ce sont des gamins de douze ans qui m’arrètent dans la rue. C’est drôle parce qu’ils avaient deux ans quand j’ai commencé. D’une façon ou d’une autre, le public en général a toujours été très fidèle. Il m’a fait comprendre clairement qu’il refusait certaines choses, qu’il ne me suivrait plus si je ne changeais pas. Il m’en veux sur un tas de points. Certains diront que je me prends trop au sérieux, d’autres que je ne fais pas le poids, mais ils sont toujours là. Je reçois des milliers de lettres depuis dix ans, c’est formidable. Ce sont des preuves qui ne trompent.pas. Il ne faut pas non plus être trop sûre de soi parce que tout peut s’arrêter du jour au lendemain, je le sais. Quelques furent mes erreurs ou mes excès, je crois que les spectateurs ont toujours pigé que cela venait d’un truc vrai, qu’à aucun moment je n’ai baratiné. Ils devaient penser que c’était un passage obligatoire et ils avaient raison.

Les critiques par contre n’ont pas toujours été tendres avec vous. Comment expliquez- vous ces éternels malentendus entre vous et eux ?
Parce que je ne leur ressemble pas, je les gène sûrement. C’est peut-être prétentieux de dire cela mais je le ressens ainsi. Ils n’ont pas envie d’être trop gentils, cela deviendrait trop facile pour moi! Ils ne peuvent pas non plus être trop vaches parce qu’ils n’en ont pas les moyens. En dix ans de carrière j’ai fait onze films où j’étais plus ou moins bonne mais jamais très mauvaise. Cela les ennuie de dire que je suis bien.

N’admettent-ils pas votre alternance entre un cinéma très commercial et un cinéma d’auteur ?
Tout à fait. Si j’avais continué à suivre le trajet qui avait été tracé avec La boum, ils auraient pu au moins l’expliquer. Pour ou contre, leurs positions auraient été claires. Je ne les aurais pas perturbés. Mais j’ai changé et je change encore à chaque film. Ils ne me contrôlent pas, ils n’aiment pas ça du tout. Ils ne savent plus s’il faut dire que j’étais bien dans La boum et mauvaise dans le Zulawski ou l’inverse. J’ai rarement vu un journaliste me trouver bonne ou mauvaise dans les deux. Ils aiment les étiquettes et j’y échappe. Finalement, je suis plutôt contente de cette situation parce ce que je ne leur dois rien et ils ne me doivent rien. C’est tant mieux. Je ne tiens pas à devenir l’habituée des magazines de cinéma, celle qu’on aimera systématiquement. Parfois c’est rageant parce qu’on aimerait être plus reconnue, on trouve cela injuste. Mais au fond, je me sens bien ainsi, je n’ai pas d’obligation envers eux, je reste complètement libre.

Et votre réputation d’actrice difficile ?
Je ne suis pas une actrice difficile ! Je suis super à l’heure, je connais toujours mon texte, je bosse comme une folle. Je sais simplement ce que je veux. Certains ont dit que j’étais difficile parce que nous n’avions pas le même point de vue sur le personnage. Je pense que c’est quand même l’acteur qui détient réellement le savoir sur le rôle, le metteur en scène étant la pour le mettre en condition, pour le remettre en place s’il s’en échappe. C’est lui le détonateur mais c’est moi qui dois venir avec mon bagage. Le travail se fait à deux et chacun doit être attentif à l’autre. J’écoute énormément les gens avec qui je travaille, je suis très vulnérable.
Simplement je ne suis pas quelqu’un qu’on manipule. J’apporte beaucoup de moi, une présence qu’il faut savoir diriger. Cela fait peur aux metteurs en scène qui ne sont pas de vrais directeurs d’acteurs. Ils disent alors que je suis difficile car ils se retrouvent face à un trop gros poids à supporter, à diriger.

Vous n’êtes pas vraiment malléable...
Je le suis dans le chemin sur lequel nous sommes tombés d’accord et je n’en sors jamais. Que je me plante ou que je gagne, je me tiens à la ligne fixée dès le départ. Cela ne doit pas partir dans tous les sens. En fait, je ne suis pas assez difficile ! Certains réalisateurs réagissent comme tant d’hommes qui aiment les femmes emmerdantes qui leur ruinent la vie! Je suis en définitive trop facile, trop gentille sur un tournage.

Votre travail avec Zulawski (L’amour braque, Mes nuits sont plus belles que vos jours) n’a jamais été vraiment admis par le public...
C’est vrai. Les gens qui ont vu ces films ont été surpris mais ils ont compris pourquoi je les avais tournés. Ils m’en ont souvent parlé en m’abordant dans la rue. Même s’ils n’ont pas été de grands succès, ces films les ont marqués.

Ces films forts ont-ils représenté des expériences douloureuses pour vous  ?
Jamais, au contraire. Le métier d’acteur est fascinant. Si on le pousse très loin, cela peut aller jusqu’à la transe. Je crois qu’on ne doit pas dépasser certaines limites. Avec Zulawski c’était ainsi.
Il m’a fait sortir des émotions fortes mais toujours au service d’un rôle, jamais il n’a dépassé la limite. Je ne l’aurais pas voulu. De toute manière, il ne le fera jamais car il sait combien cela peut devenir dangereux. Quand l’acteur a conscience de ce qu’il donne, c’est formidable parce ce que cela reste de l’actorat. On qualifie souvent les films de Zulawski d’hystériques, c’est une erreur. L’hystérie signifie un état qu’on ne contrôle pas. Dans ses films, tout est contrôlé jusqu’au moindre détail. Les comédiens sont là pour donner, il est là pour leur procurer la clé, pour les aider à s’ouvrir. Ses films montrent des sentiments excessivement poussés qui peuvent choquer parce qu’en dehors de la norme. C’est un art exacerbé mais cela demeure du travail qui ne tombe jamais dans l’anti-contrôle.

Au contraire de Pialat avec qui vous avez tourné Police...
Lui, ce qui l’intéresse c’est de vous voler. Je me suis révoltée contre lui pour cette raison. Je veux bien donner en tant qu’actrice mais je ne suis pas là pour montrer ma propre personne. Il y a malentendu. On peut alors sombrer dans tous les excès, montrer “le fond de sa culotte”!
C’est une violation qui dépasse les règles de ce métier. Certains comédiens jouissent complètement de cette méthode, pas moi. Bizarrement, les gens acceptent mieux de voir cet exhibitionnisme qu’un acteur jouer au plus haut de son art dans un film de Zulawski qui se révèle par contre d’une grande pudeur.

Pialat a-t-il réussi à vous voler beaucoup de choses ?
J’ai eu du bol. J’ai refusé de rentrer dans son jeu, cela me dérangeait. Comme mon rôle était celui d’une menteuse, j’ai menti tout le temps pour ne pas me montrer. Je crois qu’il était content de moi, même s’il a raconté le contraire après.
J’ai joué son jeu sans perdre le mien. Je n’ai jamais été plus loin que ma propre morale. Je n’avais plus honte de mentir puisque c’était le caractère du personnage. Cela m’aurait été impossible pour un autre rôle, je me serais sentie malhonnête par rapport à mon métier.

Où placez-vous la frontière entre l’exhibitionnisme et la pudeur ?
L’acteur est là depuis toujours pour expliquer le monde ambiant, pour récolter les bonheurs et les souffrances afin de les transmettre. Il aime observer les autres et ensuite être observé à travers ses personnages. L’exhibition qu’il a n’est pas sienne puisqu’il imite les autres. La pudeur arrive au moment où il réalise qu’il met de lui-même dans sa façon d’interpréter, il ne doit pas alors se dévoiler en tant que personne.
Une actrice qui se dénude dans un film, cela peut être justifié et très joli. Si elle écarte les jambes, ce n’est pas bien parce cela va trop loin. Le métier d’acteur ne consiste pas en cela.

Pensez-vous que l’on s’attache trop au physique des actrices ?
On devrait être aussi difficile pour un acteur que pour une actrice. Il semble normal que l’on soit difficile là-dessus, sinon n’importe qui ferait du cinéma. C’est terrible ce que je dis, c’est élitique. Il faut être un peu différent, être photogénique (cela n’a rien avoir avec la beauté). C’est injuste mais on n’a jamais prétendu que le cinéma était un métier juste.

On se montre toujours plus indulgent envers les défauts masculins...
Oui, mais c’est normal. Une femme est quand même faite pour être jolie, pour plaire. Les qualités dé séduction sont différentes chez un homme, on ne lui demande pas forcément d’être beau.
Il plaît par son intelligence, son humour, son vécu. Une femme idiote, à la rigueur ce n’est pas grave, c’est un bel objet de désir. C’est totalement différent pour un homme.

Vous le pensez vraiment !
Oui. Bien sûr cela ne suffit pas dans la vie. Pour vivre avec une femme il vaut mieux qu’elle ait quelque chose dans la cervelle. A l’écran ce n’est pas trop grave. Il faut s’attacher au physique parce qu’être acteur suppose une certaine responsabilité par rapport au public. Des tas de gens viennent vous voir et ont envie de rêver.

Vous préférez un cinéma qui fasse rêver...
Je n’aime que cela. Je vais voir des films récents parce que cela fait partie de mon métier mais je m’y ennuie rapidement. Je n’y trouve pas l’enthousiasme que je ressens à la vision des vieux films des années 40, 50 et 60. Je me sens complètement transportée par les films de Garbo, Fonda, Taylor, Cooper...
Je trouve de moins en moins cette magie dans les films d’aujourd’hui. Mais elle va revenir, il faut tout faire pour !

Propos recueillis par Danièle Parra

Fort Saganne     Pacific palissade     «Mes nuits sont plus belles que vos jours» aux côtés de Jacques Dutronc