Les castagnettes

1946


Paroles : Bourvil
Editions Fortin
Enregistré en 1946

Je vais vous parler d'une histoire que j'ai eue en Espagne. 
Avant d'être artiste lyrique, moi, j'étais danseur espagnol, je dansais avec des castagnettes; alors comme j'en voulais 
des vraies, des bonnes, je m'étais dit : je vais aller en chercher en Espagne; 
j'étais allé jusqu'à Bilbao et je revenais à pied vers les Pyrénées parce que je voulais les passer en fraude, 
mes castagnettes. En cours de chemin, je vois une auto qui passe par là ; je me dis, je vais l'arrêter, ce sera toujours ça 
de moins à faire à pied; je ne parlais pas espagnol mais je lui ai dit comme ça: « Stop, stop ! » 
Alors il a bien compris, il s'est arrêté, et je lui ai dit (parce que je parle un petit peu espagnol) : 
« Baillassé à Francia ? ... » (« Allez-vous en France ? ») 
Il me dit : « Si ! ... » 
Je lui répond : « Hockey... », vu que je parle plusieurs langues; je suis monté avec lui, puis on a parlé espagnol. 
Il me disait : « Francia lerross ! ... » Je croyais que ça voulait dire : les roses. 
Mais c'était pas ça !... J'ai bien compris, il faisait comme ça avec sa main (faire un signe de la main); 
puis pour dire bas, il faisait comme ça (montrer avec la main) ; puis pour dire haut comme ça (montrer avec la main), 
et pour dire large comme ça (montrer avec la main); alors, comme j'ai des facilités pour les langues, 
je comprenais tout de suite. 
On a parlé espagnol comme ça pendant deux ou trois heures et, à un moment, il s'est retourné vers moi et m'a dit : 
« Vous Français ? » 
Je lui dis « Oui ! » 
Il me répond : « Moi aussi ! » ...C'est bête, hein ! Je l'avais pris pour un Espagnol et lui aussi. 
Après on a continué notre chemin, mais on ne parlait plus espagnol, c'était pas la peine puisqu'on ne le savait pas, 
n'est-ce-pas ? 
Après ça on arrive à la douane ; c'était plein de douaniers, alors, quand j'ai vu ça, j'ai mis les castagnettes sur le siège 
de la voiture, comme ça ils ne pouvaient pas les voir, mais j'ai eu tellement peur, je me suis mis à trembler, 
que les castagnettes jouaient toutes seules ; alors je suis parti en galopant ; on ne me voyait pas le derrière par la 
poussière ; 
le douanier tirait... tirait, mais il ne savait pas où il tirait. 
Je courais dans les forêts, les broussailles, je me suis retrouvé dans des marais avec de l'eau jusque-là (faire signe jusqu'au ventre); 
mes castagnettes étaient toutes moites parce que je les avais mises dans mes poches. 
Après ça, la nuit est venue : alors c'était triste, vous savez, dans la montagne des Pyrénées, par une nuit sans lune, 
j'étais embarrassé, vous savez... je savais bien qu'il fallait passer par un col, mais quel col ? 
Vous savez, là-bas, c'est des cols raides... des cols montants, puis c'est toujours la même chose, les douaniers se mettent 
dans les cols pour repousser ceux qui veulent passer; alors, comme je savais qu'ils repoussaient du col, 
je n'ai pas été leur demander un renseignement. J'étais embarrassé !... 
J'avais bien entendu dire : si tu te trouves perdu dans la nuit et que tu n'aies pas de boussole, dirige-toi avec le 
grand chariot et le petit chariot, mais... là-bas il en passait jamais... 
Alors j'étais embarrassé, puis dans le lointain on entendait des mugissements - « Hu !... Hu ! » 
C'était la ménagerie du cirque Gavarni, parce qu'il y a un cirque là-bas, heureusement que je le savais, sans ça, 
j'aurais eu peur ! 
J'ai marché toute la nuit, je me suis retrouvé en France sans m'en rendre compte; j'avais perdu mon portefeuille, 
ma montre, un peu tout... sauf mes castagnettes; j'étais content, je n'avais toujours pas été en Espagne pour rien, 
car elles étaient belles, mes castagnettes, et on voyait bien qu'elles étaient spéciales parce que dessus c'était écrit :
« Made in France »

Merci à Jérémie Hansen pour ces paroles

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