Numéro 71

Le pousse au crime
Editorial - Sommaire

Sommaire

Editorial

L'orientation lacanienne

Jacques-Alain Miller
Théorie et caprice

Clinique du crime

Christine Le Boulengé
" Et il allait se perdre, seul, dans les forêts du Jura " (L'affaire Romand)

Hervé Castanet
Le lieu du crime ou le corps dans la perversion

Joseph Attié
Le crime que Dostoïevski n'avait pas commis

Alfredo Zenoni
Quand l'enfant réalise l'objet

Jean-Claude Maleval
Meurtre immotivé et fonction du passage à l'acte chez un sujet psychotique

José Rambeau
Propos sur l'impossible consentement à l'innocence

Catherine Lazarus-Matet
Du secret des épouses infernales

Crime, politique et art

Geert Hoornaert
Gynocides

Yves Depelsenaire
Godard, l'image et le crime

Cécile Vanderpelen
Les re-morts de l'histoire : Crime, histoire et représentation

Slavoj Zizek
Quand Straight veut dire étrange et normal : psychotique

Francesca Biagi-Chaï
La Mafia ou la loi sans norme

Françoise Lauwaert
On tue un parent : Lecture de la jurisprudence chinoise de la fin de la période impériale

François Sauvagnat
Une nouvelle figure du crime : le délinquant sexuel

Alexandre Stevens
Le crime irréalisé ?

Schlomo Lieber
La passe et le désir de vivre dans un pays sous enquête

Béatrice Dulck
La présomption d'innocence : les raison d'un mythe

Epinglages

 

Editorial


Le crime en trois temps


" J'ose tout ce qui peut convenir à un homme ; Qui ose plus n'en est pas un. "1 Telle est la réponse de Macbeth à sa Lady qui, pour le pousser à son crime dans un moment d'hésitation, le compare à un chat qui voudrait attraper un poisson dans l'eau sans se mouiller pour autant. Macbeth marque ainsi clairement sa limite par rapport à un crime qui est de l'ordre du parricide (le meurtre du roi), c'est à dire un crime pris dans des coordonnés œdipiennes. Un " j'oserai jusque là, mais pas plus ". C'est ce que nous appelons le temps de l'homme dans le crime : le bon vieux crime dont on croit pouvoir facilement situer les motifs et qui peut se résumer ainsi : un homme tue un autre dans un conflit par rapport au phallus incarné par une femme, l'argent, l'honneur…

Si celui qui ose plus que ce qu'oserait Macbeth n'est pas un homme, nous pourrions dire que c'est…une femme. D'ailleurs dans la version anglaise originale de ce dire de Macbeth, " I dare do all that may become a man ; Who dares do more is not a man ", résonne le passage de La lettre volée de Poe où le Préfet décrit le ministre comme quelqu'un " who dares all things, those unbecoming as well as those becoming a man "2. Nous savons que Lacan s'est arrêté sur cette phrase pour critiquer sa traduction par Baudelaire qui efface ce qui dans la version originale " est beaucoup plus approprié à ce qui intéresse une femme "3. Nous pourrions dire que ce que la traduction de Baudelaire laisse échapper, est la dissymétrie entre ce qui est digne d'un homme et ce qui, au-delà de l'homme, est indigne. En effet, la réponse de Lady Macbeth à son homme, par le frisson qu'elle nous fait subir, désigne ce point d'indignité au-delà de l'homme :

" J'ai allaité et sais
Combien tendre est d'aimer le bébé qui me trait -
J'aurais, tandis qu'il souriait à mon visage,
Arraché le mamelon à sa gencive édentée
Et fait éclater son cerveau, si j'avais juré comme vous
Avez juré. "4

Nous sommes là dans un autre registre. Ici on ne distingue plus l'objet cause du crime. Ce crime est motivé par le seul impératif surmoïque de l'avoir juré. Cette femme déclare être capable de massacrer le plus précieux de ses objets, orientée comme elle est par une jouissance. Ce temps du crime, le temps de la femme, se fiche des motifs. Il ne lui en faut pas. Il s'agit d'une volonté d'horreur sous sa forme pulsionnelle, qui se maintient comme telle. Vous trouverez dans ce numéro de Quarto un texte qui constitue une avancée théorique de Jacques-Alain Miller sur le caprice et les femmes5. C'est ce texte qui nous permet de faire ce repérage.

Le temps de la science, est né avec ce que Jacques-Alain Miller appelle dans le même texte " le désenchantement scientifique du monde ". Ici, plus besoin d'un pousse au crime par le surmoi d'une femme. La science, comme la psychanalyse " irréalise le crime " selon la formule que propose Lacan suite à Alexander et Staub, mais à l'encontre de la psychanalyse elle déshumanise le criminel. Car à irréaliser le crime, la science peut tout à fait concevoir que le criminel n'est pas de l'ordre de l'humain à l'endroit où pour la psychanalyse, il y a toujours du criminel, que cela soit le sujet ou son Autre. Nous avons eu l'occasion, au cours de notre recherche d'entendre le témoignage d'un cas où un sujet, dans un moment d'hallucination, a tué sa femme ayant la certitude que c'est le diable lui-même. C'était sa chère épouse qui l'avait sauvé à plusieurs reprises de ses tentatives de suicide jusqu'à en devenir la persécutrice, un diable qui le maintenaient en vie malgré lui. Ce sujet a réclamé une reconnaissance de sa responsabilité demandant la peine de mort. Or, les psychiatres, sensibles à l'aspect dramatique de ce qui lui est arrivé, ont fait le nécessaire pour diluer sa responsabilité auprès de la loi. Dès lors, il devient impossible de dire qui est dans ce cas le criminel, et par conséquent ce sujet ne trouvera pas la voie vers une inscription sous le registre de la loi commune, contrairement au cas Aimée décrit par Lacan.

Certes, il s'agit là d'une question compliquée. Si pour la justice tout sujet est au premier temps innocent, pour la psychanalyse le sujet est d'emblée un criminel, ne fut-ce qu'irréalisé. De là émane l'embrouille quand on vient parler du crime, car c'est souvent des " grands criminels " comme l'Homme aux rats qui décident du crime et du coupable. Or, la science peut pousser la déshumanisation au point où, non seulement le criminel, mais même le crime n'existe pas. En ce qui nous concerne, cette forclusion du crime et du criminel entraîne les pires manifestations du retour du réel. Il ne s'agit plus là d'une horreur commise par une volonté sans loi. Les effets ségrégatifs de la science, souvent manifestés par une violence extrême infligée à des masses, n'ont pas ces aspects passionnels. " Eichmann " écrit Hanna Arendt " n'était ni un Iago ni un Macbeth ; et il ne lui serait jamais venu à l'esprit, comme à Richard III de faire le mal par principe "6. Pourtant, il s'agit là d'un criminel et d'un crime gigantesques. Les crimes bureaucratiques de ce genre semblent se dérouler comme faits banaux sous le regard de nous tous. Sans commentaire.

Gil Caroz


1. Shakespeare. Macbeth. Traduction de Pierre Jean Jouve. Livre de poche, Paris, 1959.
2. Ce rapprochement est fait dans Edgar Allan Poe : Contes - Essais- Poèmes, Paris, éditions Robert Laffont, 1989, pp.1421-1422.
3. Lacan, Ecrits, p.33.
4. Shakespeare. Macbeth. Traduction de Pierre Jean Jouve. Livre de poche, Paris, 1959.
5. Miller, J.-A. Théorie du caprice. Dans ce numéro de Quarto, N° 71
6. Arendt, H. Eichmann à Jerusalem. Gallimard, 1997, p.459-460.