Kressmann Taylor
 
Inconnu à cette adresse
Certaines amitiés sont si anciennes et tellement fortes, que rien ne pourrait en venir à bout. Rien, sauf l'inimaginable. C'est ce qu'en 1938, Kressmann Taylor fait découvrir au monde libre. 
Cet ouvrage est prémonitoire et nous introduit dans la correspondance que deux amis, marchands de tableaux, vont échanger une fois séparés par la distance.
Martin veille sur la famille de Max, demeuré de l'autre côté de l'océan. Mais voilà que vient s'interposer une tragédie intime et collective : l'Allemagne nazie. Est-ce une raison pour tout remettre en cause ? Comment réagir face à la trahison ?
L’Allemand Martin Schulse est rentré en Allemagne et envoie des nouvelles à son ami juif, Max Eisenstein, resté en Californie.
La fin justifie-t-elle les moyens ? A lire la lettre de Martin le 25 mars 1933, il semblerait que oui ! Il a appris à son retour en Allemagne les souffrances endurées par les Allemands : le pain de plus en plus rare, les corps de plus en plus maigres et les esprits malades. 
Ils étaient pris jusqu’au cou dans les sables mouvants du désespoir. Ils allaient mourir et un homme leur a tendu la main et les a sortis du trou. Tout ce qu’ils savaient alors, c’est qu’ils survivraient. Ils étaient possédés par l’hystérie de la délivrance, et cet  homme, ils le vénéraient. Un souhait cependant : « qu’il soit un chef digne de ce nom et non un ange de la mort »
Un si grand peuple ne pouvait pas rester éternellement sous le joug du reste du monde.Après la défaite, les Allemands avaient plié l’échine pendant quatorze ans, ils avaient mangé le pain amer de la honte et bu le brouet clair de la pauvreté. Ils se redressaient, conscients de leur pouvoir ; ils relevaient la tête face aux autres nations. « C’est en chantant que nous parcourons nos vallées, nos muscles durs vibrent, impatients de s’atteler à un nouveau labeur ; et nos montagnes résonnent des voix de Wotan et de Thor, les anciens dieux de la race germanique »

Martin reconnut, dès cette date, que quelques-uns devaient souffrir pour que des millions fussent sauvés. Il visait les juifs qui pleurnichaient sur leur peuple. C’était conforme au caractère sémite. Ils se lamentaient, mais ils n’étaient pas assez courageux pour se battre en retour. C’était pourquoi il y avait eu des pogroms.

Il avait demandé à Max de ne plus lui écrire : le courrier était contrôlé au point qu’il dut essayer de faire sortir clandestinement la lettre du 12 février 1934 en la confiant à un Américain qu’il avait rencontré à Berlin. Tout ce que Max lui envoyait ne lui parvenait plus directement. On l’avait convoqué et fait comprendre que les conséquences pouvaient être fâcheuses !

Max ne se rendait pas compte, lui qui habitait San Francisco, des dangers encourus pour un Allemand de fréquenter un juif ! Et quand il lui demanda d’avancer la date de l’exposition, il reçut pour toute réponse 
« Inconnu à cette adresse »… 
 


 
 
 
On est captivé parce que le traitement apporté par l’auteur est exceptionnel. Ce qui change la donne, c’est l’angle nouveau et absolument inattendu, le roman de cette femme extraordinaire abordant les relations qu’entretenaient les églises et les universités allemandes. Le cadre historique apporte un contexte explosif à ce qui était à l’origine un fait divers. Voilà le travail du romancier, voilà son inestimable cadeau littéraire inspiré d’une mauvaise « surprise » au retentissement planétaire, qui durera six ans de 1939 à 1945.

La vie de Kathrine Kressmann Taylor est un peu à l'image de ses romans : hors du 
commun. Née en 1903, elle fait des études de lettres et de journalisme à une époque 
où les femmes sont minoritaires dans les universités. A San Francisco, elle partage sa vie entre l'écriture et ses trois enfants.

Puis, pendant la Seconde Guerre mondiale, le F.B.I. et la C.I.A. lui organisent des rendez-vous secrets avec l'homme qui deviendra le héros de Jour sans retour. Elle a toujours été si discrète qu'en 1995, son éditeur américain ignorait que l'auteur d 'Inconnu à cette adresse vivait encore. Kathrine Kressmann Taylor s'est éteinte le 14 juillet 1997.

 
Jour sans retour

Ecrit quatre ans plus tard en 1942, le second livre de Kressmann Taylor, dont on rappelle qu'elle était une mère de famille américaine sans ambition particulière, nous indique que cet ouvrage est la transcription d'un récit autobiographique, tel qu'il lui fut rapporté par un jeune pasteur allemand réfugié aux Etats-Unis. 

On y apprend que, pour faire de l'Eglise un outil de propagande, les nazis tentèrent de confisquerle contrôle de l'Eglise luthérienne et de placer leurs hommes à la tête d'une Eglise Unie. Ce qui sembla réussir en apparence se heurta à une résistance secrète, notamment de la part de Karl Hoffmann, étudiant en théologie, fils de pasteur et futur pasteur luthérien qui voyait ses concitoyens allemands céder peu à peu aux charmes ou aux menaces des sirènes hitlériennes. 

Lorsque le régime commença à s'en prendre aux églises allemandes, piliers du peuple et de la société, la résistance des pratiquants tenta de s'organiser. Sous ses yeux, Karl vit son père, leader de l'opposition luthérienne, se faire battre à mort. Prenant la suite, il donna un retentissant prêche antinazi et dut bientôt fuir le pays pour échapper à la Gestapo. Il se réfugia aux Etats-Unis.

Kressmann Taylor nous avait habitués aux coups de théâtre. Cette fois, la surprise de ce récit bien-pensant et convenu qui relate l'avènement du pouvoir nazi dans le milieu de l'Eglise évangélique, c'est la postface rédigée par son fils, soixante ans après les événements. 

Charles Douglas y révèle que le véritable héros de l'histoire, un certain Léopold Bernard, exilé en Amérique, et ordonné prêtre en 1940, avait compris le danger représenté par les sympathies pro-allemandes de citoyens américains, prêts à livrer les réfugiés à l'ambassade d'Allemagne. Terrifié, il s'était adressé au FBI. 
 

 
Bernhard Leopold Wilhelm
Leopold Wilhelm Bernhard est né le 15 juin 1915 à Berlin. Il était issu de deux vieilles familles aristocratiques allemandes. Sa mère, Franziska, descendait des Bokelmann de Lubeck (Thomas Mann raconte leur histoire dans Les Buddenbrook). Son père, Alexander, colonel dans l’armée prussienne, était revenu de France à pied après l’armistice du 11 novembre 1918 ; par admiration pour cet homme imposant, les Français lui avaient permis de conserver son sabre (dans le roman, le personnage du père s’inspire d’un pasteur berlinois que Leopold admirait profondément). Comme tant d’autres dans l’Allemagne de l’entre-deux-guerres, Leopold Bernhard fut un enfant chétif, de santé fragile. 

Ses parents étaient aisés, mais l’inflation des prix était alors telle qu’il leur était difficile de se procurer de quoi manger à leur faim. Leopold souffrit longtemps des effets de la malnutrition. Sa belle-fille se souvient que, des années après, il avait encore en horreur la bouillie d’avoine. Très jeune, il perdit ses dents, il souffrit de rhumatismes articulaires et d’une déformation de la colonne vertébrale, sans parler d’une méningite contractée à New York dans les années 1940. Un de ses collègues américains se rappelle pourtant un homme vif et plein d’énergie : « A l’époque où nous l’avons connu, Leopold était malade, mais il n’avait rien de maladif, il n’était pas même voûté ». 

Leopold fit sa scolarité au Bismarck Gymnasium de Berlin, puis entra en mars 1933 à l’université de Zurich. Il suivit les cours des éminents théologiens Carl Barth et Emit Brunner, avant d’obtenir son diplôme en octobre 1936. Parce que Hitler avait suspendu toutes les ordinations, et parce que sa résistance active à la mainmise des nazis sur l’Église avait mis sa vie en danger, Leopold reçut d’Otto DeBelius, évêque de Berlin/Brandebourg, cet ordre sans réplique : « Allez-vous-en ! »
S’étant procuré un visa d’étudiant, il arriva aux États-Unis en 1938 et entra au séminaire de New York. Son père et sa mère vinrent ensuite lui rendre visite et il tenta de les convaincre de rester. Mais ils regagnèrent Berlin; quand la guerre éclata, ils s’installèrent à Dresde, où son père croyait être « à l’abri, puisqu’il n’y a rien à bombarder ». Ils périrent, ainsi que la sœur de Leopold, dans le bombardement du 13 février 1945. 

C’est à Philadelphie que Leopold rencontra sa future épouse, Thelma Kaufmann (Erika est une pure invention). Thelma était cantatrice, spécialisée dans la musique d’église; elle s’intéressait aux lieder allemands, mais comme elle avait besoin d’améliorer sa prononciation, elle s’adressa au séminaire luthérien de New-York. On lui répondit : « Nous avons quelqu’un, et il a réellement besoin d’argent. » Le coup de foudre fut réciproque et ils se marièrent en janvier 1940 à Philadelphie. Ils n’eurent pas d’enfants, mais elle avait une fille d’un premier lit, également prénommée Thelma ; Leopold l’adopta et l’aima comme sa propre fille. 
Leopold fut finalement ordonné pasteur le 22 mai 1940 à Pittsburgh par le synode de la United Lutheran Church in America, mais il eut du mal à trouver une paroisse; dans la hiérarchie luthérienne, beaucoup avaient des sympathies pour l’Allemagne et considéraient tout exilé comme un renégat. Il finit par occuper une cure à Gary (Indiana), dans une paroisse bilingue où vivaient beaucoup de Saxons favorables à Hitler : quand l’invasion de la Tchécoslovaquie fut annoncée, il y eut des cris de joie. 

Un soir, Leopold découvrit dans l’église un groupe de paroissiens qui projetaient un film sur l’invasion de la Pologne par les nazis afin de récolter des fonds pour soutenir l’Allemagne. Il éteignit le projecteur, ordonna aux participants de se disperser, confisqua l’argent, puis blâma les coupables du haut de sa chaire. Peu après, un paroissien agonisant le mit en garde sur son lit de mort: « Vous êtes en grand danger d’être tué. » Leopold apprit que, grâce aux groupes de sympathisants, l’ambassade d’Allemagne arrêtaient les fugitifs réfugiés aux États-Unis et les rapatriait de force. Il contacta le FBI, qui l’envoya dans une obscure paroisse au fin fond de l’État de New York. 

Par l’intermédiaire du FBI, Leopold rencontra dans le plus grand secret la romancière Kressmann Taylor pour lui raconter son histoire, qui, avec les adaptations nécessaires, deviendrait le roman Jour sans retour
Avec l’appui officieux du gouvernement et le soutien de fonds privés, Jour sans retour devait être inscrit sur la liste des best-sellers, au catalogue du Book-of-the-Month Club, et une adaptation cinématographique était prévue, mais tout fut annulé après l’attaque japonaise sur Pearl Harbor : il n’était désormais plus nécessaire de renforcer les sentiments antifascistes des Américains. 

Durant la guerre, et même après, Leopold jurait que rien ne le ferait retourner en Allemagne. Il disait à ses amis: « Il faudra cent cinquante ans pour que l’Allemagne retrouve son âme. » Il devint citoyen américain, non sans peine !

Au sein de l’Église luthérienne américaine, Leopold ne tarda pas à se distinguer. Après Gary de 1939 à 1940, il fut pasteur à Cohocton (New York) de 1940 à 1942, à Jersey City (New Jersey) de 1943 à 1945, à Brooklyn de 1945 à 1951, à Baltimore de 1951 à 1954, à New York de 1954 à 1960, à Chicago ( à la mission du centre médical ) en 1960, puis à Columbus ( Ohio ) de 1960 à 1969. 

Il fut envoyé à Buffalo de 1969 à 1971, puis dans deux églises de Washington: St Peter, de 1971 à 1976, puis Reformation, où il fut nommé assistant aux « affaires publiques » pour la Lutheran Church’s Division of Mission in North America (qui assurait la liaison entre l’Église et le gouvernement américain), de 1976 à 1985. Il participa à quantité de comités, tant pour l’Église luthérienne que pour des organismes œcuméniques.

Le révérend Leopold Bernhard est mort d’une maladie des reins le 2 mars 1985. Robert et Blanche Jenson, ses amis, ont passé plusieurs années à classer la masse d’écrits et autres documents retrouvés dans son bureau, à présent déposés aux archives du séminaire luthérien de Gettysburg (Pennsylvanie). On y étudie encore ses sermons et son influence se prolonge de mille manières. 

Si intéressants qu’ils soient, les détails de la vie de cet homme ne pourront jamais révéler l’impact qu’il eut sur son époque et sur les générations suivantes. Les individus informés engendrent d’autres individus mieux informés, les pasteurs sages et courageux inspirent d’autres pasteurs plus compétents. Une influence se répand dans une multitude de directions inconnues; il est impossible de mesurer celle d’un homme comme Leopold Bernhard, dont le courage et la foi face à la tyrannie ont modelé la résistance au nazisme et la vie aux États-Unis, où son influence, peut-être aussi cachée que son ancienne identité, pourrait bien s’exercer encore sur beaucoup de générations à venir. 

 
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Le bruit des bottes s'entend au loin. Mirage pour les uns, spectre pour les autres. Leçon de danse pour tous . C'est la Polka du pas de l'Oie.
Je me souviens.

Gide revient de l'URSS et clame sa déception. Malraux, la plume en bataille, lutte pour l'Espagne frivole. Aragon termine « Les Beaux Quartiers » et Bernanos, ce joyeux drille, s'éclate avec « Le Journal d'un Curé de Campagne ». Je n'oublie pas ton écrivain préféré, Saint-Exupéry. Cet idéaliste aux yeux étoilés parle d'une " Terre des Hommes ".

Les philosophes tonnent, clament, s'élèvent véhémentement. Expliquent, contestent, refont le monde qui fuit, s'éparpille, s'effrite devant eux.

Monde bulle, monde illusoire, illusion de monde. Ils désirent tous et d'une même voix un autre monde dans lequel, toi enfant de ce siècle, devrais pouvoir t'ébattre, non te battre.
Le Monde en effervescence tremble.

Le monde littéraire découvre MEIN KAMPF. Sacré Adolf ! Quel coup de pub !…disent trop hâtivement les gens. Il y a un malaise derrière ce livre, un" Je-ne-sais-quoi " de déroutant qui chamboule, effraie. Mais, le monde inquiet veut croire à la liberté chérie. On fait semblant, on vit comme si. Pour se donner belle contenance, on fredonne 
« Froufrou ».

Les gens biens vont au café concert.
Les petites gens vont au café bistrot.
La peur s'installe. La perplexité du début cède le pas à l'angoisse.
L'auteur de « Mein Kampf : argus de malheur, s'agite, vocifère, menace de plus en plus et gueule :
LIBERTE , HARMONIE , ORDRE.

Il rugit, glapit « Les Peuples ont le droit de disposer d'eux-mêmes » et c' est l'ANSCHLUSS.

On scande :
PEUPLE , SOL , RACE
Tayaut ! Tayaut ! Tayaut. Tombe la Pologne
Tayaut ! Tayaut ! Tayaut. Tombe Dantzig
Tayaut ! Tayaut ! Tayaut. Tombent la Moravie et la Bohème.

Mussolini légifère sur l'antisémitisme. Staline, pour avoir la Paix, signe un pacte de non-agression avec Hitler. Jules ROMAINS supplie « Grâce encore pour la Terre ».
L'orage gronde dans les cours. Des éclairs strient un ciel noir et y écrivent VENGEANCE !
Je fais silence, élague ici et là ma mémoire, essaie d'alléger mon récit, mais comment taire la Rhénanie ? La France et Léon Blum ? L' Espagne torturée, ensanglantée, résiste.

Des clameurs dans les rues, des gémissements dans les foyers.
 
 

Quartier général de la Gestapo à Berlin

Avancent les chemises noires.
Avancent les chemises brunes.
Avance l'ordre Nouveau.
Avance, oui encore, avance la misère issue de 30% de dévaluation.
Quatre ans plus tard. Demain ? Qui sait ? 

A l'aube, quel bruit, quel appel m'a réveillé? Je ne sais. Je me revois debout tenant la clenche de la porte de ma chambre que je venais d'ouvrir. Mots incompréhensibles. Mes parents s'embrassent sur le palier. Des soldats allemands les séparent. Mon père dévale les escaliers à coups de bottes, à coups de crosse. Muselé par l'incompréhension de mes quatre ans, je n'ai pas peur. Nous sommes en 1940. Mon père est prisonnier de guerre. Il reviendra cinq ans plus tard.