Hundertwasser
Hundertwasser est né à Vienne le 15 décembre 1928. Sa réputation internationale, déjà solidement établie à la fin des années soixante au terme d’une carrière trépidante initiée par un long séjour décisif à Paris, auquel fera suite une série continue d’expositions, de discours-manifestes et de happenings-performances - sera définitivement consolidée par le tour du monde de ses oeuvres dans les musées des cinq continents.
En  1972 survient la mort de sa mère, à laquelle l’artiste était profondément attaché. C’est vraiment l’amorce du grand tournant, « die kehrtwendung » (ce sera le titre du discours qu’il tiendra par deux fois en 1979, à Vienne et à Pfäffikon en Suisse). Son art s’identifie de plus en plus étroitement aux options fondamentales de sa vision du monde. En 1968, Hundertwasser a acheté en Sicile un vieux voilier en bois, le « San Guiseppe T », qu’il rapporte à Venise. II le restaure et le rebaptise « Regentag ». De 1968 à 1972, le bateau est ancré dans la lagune de Venise: il recevra à maintes reprises la visite de Hundertwasser, qui vient autant pour y vivre et y travailler que pour naviguer en cabotage sur les côtes de l’Adriatique. 1972: Hundertwasser publie son manifeste « Ton droit à ta fenêtre - ton devoir d’arbre » et intervient spectaculairement dans une émission de TV en faveur d’une meilleure qualité de l’habitat: toits couverts de végétation, aménagement individuel des façades. Cette manifestation illustre la reprise de l’activité idéologique militante, après la pause de méditation et de recyclage existentiel sur le Regentag.
Après le manifeste de la moisissure contre le rationalisme en architecture de 1958, qui est sa prise de position fondamentale en matière de sociologie de l’habitat, il faudra attendre dix ans pour que Hundertwasser affine et précise son parti pris naturiste, avec son « Discours dans le nu » et le manifeste « Los von Loos » (loin de Loos). « Le droit de fenêtre » vient ainsi compléter le dispositif de morale pratique de Hundertwasser: la moisissure est la métaphore du pouvoir créateur de la nature. L’image puissante va se cristalliser en concepts structurels successifs. L’homme, s’il veut rester en harmonie avec la nature, doit prendre conscience de son droit le plus inné: le droit à l’aménagement individuel de la façade de sa maison. « L’ornement est un crime » a dit Adolf Loos en 1908 à Vienne en réaction aux excès floraux du Jugendstil. L’architecture rationaliste a repris le message pour en faire son credo. Hundertwasser veut rassurer l’habitant et susciter en lui le désir d’user de son droit de fenêtre, en prenant ouvertement fait et cause pour la valence décorative de l’architecture.


Le droit de fenêtre inaugure toute une série de gestes performants qui vont compléter la recette du bonheur sur terre version Hundertwasser: « Inquilino Albero » (Milan, 1973) ; « Les toilettes d’humus » (Munich, 1975) ; « Le manifeste de la Sainte-Merde » (Pfäffikon,1979). Après avoir reconstitué le cycle de la matière vivante et précisé les modalités d’accord avec la nature dans les points-clés de son dispositif idéologique, l’art, l’architecture, l’environnement, Hundertwasser va entrer en guerre contre la pollution sous toutes ses formes: pollution de l’air, péril nucléaire, atteintes à la nature, destruction du patrimoine. En 1976, Hundertwasser s’embarque à Tahiti sur le Regentag qui l’y attend. Destination la Nouvelle-Zélande, qui va devenir sa seconde patrie et où il passera désormais une moyenne de six mois par an, à Kaurinui Valley, sur l’île nord, à proximité de Kawakawa. En 1977, Hundertwasser quitte la Nouvelle-Zélande pour l’Amazonie, où il remonte le Rio Negro. On le retrouve à Venise en 1978 où il conçoit « Le drapeau pour la paix au Proche-Orient », et puis au Sénégal où il est l’invité du Président Léopold Sédar Senghor (il fera une série de timbres pour les postes sénégalaises) - ce qui ne l’empêchera pas de mettre au point une série de tableaux nouveaux qui feront l’objet d’une exposition itinérante, au départ de New York (Galerie Aberbach) « Hundertwasser is painting».


Village thermal de Blumau - Styrie
Murs onduleux

1980: le Maire de Washington, Marion Barry Jr, proclame Hundertwasser Day le 18 novembre. L’artiste plante officiellement les douze premiers arbres, sur les cent prévus au Judiciary Square. II offre au maire le premier exemplaire de son affiche « Plantez des arbres - Combattez le danger nucléaire »  qu’il a réalisée pour soutenir la campagne écologique de Ralph Nader, et prononce plusieurs discours dont un devant le Sénat des États-Unis, en faveur de l’écologie, contre l’énergie nucléaire et pour une architecture plus respectueuse de la nature et de l’homme. 1980, c’est avant tout une date-signal dans la carrière de Hundertwasser: la ville de Vienne présente la maquette de la future « Hundertwasser-Haus » à l’angle de la Löwengasse et de la Kegelgasse.

Le critique idéaliste passe à l’action pratique: il va devenir constructeur et affirmer sa vocation de « médecin de l’architecture». Désormais, aux expositions itinérantes de peintures et de gravures qui sillonnent le monde vont s’ajouter les expositions de maquettes d’architecture. Les projets vont succéder aux projets, les campagnes aux campagnes; discours, discussions, meetings vont entretenir la polémique permanente à Vienne et aviver l’hostilité des architectes « rationalistes » qui sont la cible de Hundertwasser et qui lui rendent bien la monnaie de la pièce. Rien n’a changé en fait depuis l’époque militante du manifeste de la moisissure: rien, si ce n’est que Hundertwasser réalise une oeuvre architecturale de plus en plus convaincante dans l’efficience des résultats et la mise en évidence de l’accord de l’auteur avec ses principes. Les irréductibles se figent dans leur refus, la famille Hundertwasser s’agrandit et se développe de jour en jour.



KunstHausWien
Weissgerberstrasse
Vienne - 1989 - 1991

Depuis qu’il a peint sa première spirale, en 1953 dans l’atelier de son ami René Brô, Hundertwasser a scellé la marque de sa vision du monde, de son rapport à la réalité extérieure. Ce rapport s’opère par osmose, à partir de niveaux de conscience successifs, et concentriques par rapport au moi profond. Le symbole pictural illustre la métaphore biologique. Pour Hundertwasser, l’homme a trois peaux: son épiderme naturel, ses vêtements, sa maison. Quand en 1967 et 1968 l’artiste prononce son discours « Dans le nu » pour proclamer le droit de l’homme à sa troisième peau (sa libre intervention sur sa maison), il accomplit le rite de l’entier cycle de la spirale: il retrouve sa première peau, celle de sa vérité originelle, sa nudité d’homme et de peintre, en se dépouillant de la seconde (ses vêtements), pour proclamer son droit à la troisième (sa maison).

Par la suite, à partir de 1972, quand s’amorce le grand tournant idéologique, la spirale des préoccupations majeures de Hundertwasser va se développer. Sa conscience d’être va s’enrichir de nouveaux questionnements, qui vont appeler de nouvelles réponses et susciter de nouveaux engagements. Ainsi apparaîtront les nouvelles peaux qui viendront s’ajouter à l’enveloppement concentrique des trois premières. La quatrième peau de l’homme est l’environnement social (de la famille à la nation, en passant par les affinités électives de l’amitié). La cinquième peau est la peau planétaire. Elle est directement concernée par le destin de la biosphère, la qualité de l’air qu’on respire, l’état de la couche terrestre qui nous abrite et nous nourrit. La spirale visionnaire de Hundertwasser a atteint son ampleur maximale.
Hundertwasser est présent par la vertu éclairante de son art, de ses affiches, de ses discours. Tout est inscrit dans sa peinture, qui est le révélateur de la sensibilité, le livre ouvert du destin: elle traduit l’intuition en images et ces images inspirent les orientations majeures de la pensée et de l’action. Ces orientations, quand elles se concrétisent dans les faits, s’inscrivent parfaitement dans les normes opérationnelles de son esthétique: basé sur l’intelligence empirique, artisanale et organique du rapport homme-nature, son projet de société est un cri d’espoir dans la beauté condition sine qua non du devenir humain. Travailler au contact de Hundertwasser ou habiter ses espaces heureux vous change la vie: les attestations spontanées comme les statistiques officielles en témoignent.


La maison Hundertwasser vue d'en haut

La catastrophe qu’il nous prédit n’est en fin de compte que la dramatisation de son voeu le plus cher: la fin du totalitarisme de la culture globale. Les espaces heureux que nous propose dès aujourd’hui le médecin de l’architecture sont effectivement destinés à assurer le bonheur d’une humanité enfin libérée de la tyrannie rationnelle du fonctionnalisme. Son projet de société s’adresse dès maintenant à tous ceux qui n’acceptent pas de renoncer à leur créativité individuelle, au grand défi existentiel de leur identité, au respect de l’organique intégrité des cycles naturels: ils oeuvrent ainsi pour le triomphe final de la beauté pure sur la laideur polluante. Sa seule arme est son art conçu comme l’entier potentiel humain de sa créativité: un potentiel dont les résultats actuels, pour partiels et ponctuels qu’ils soient, s’avèrent d’ores et déjà indiscutablement probants, en dépit des obstacles et des oppositions qu’ils suscitent.

Tel est le pouvoir de l’art: Hundertwasser nous offre une éblouissante et captivante façon de s’en servir - d’abord pour vivre, au lieu de survivre, et ensuite pour vivre toujours mieux. Le peintre-roi voit le monde comme un tableau toujours plus beau. A l’impitoyable technologie galopante, il oppose le plus simple et le plus sûr des remèdes, le bonheur éternel de la beauté.



Unicité résidentielle à Vienne
Maison Hundertwasser
1983 - 1986





Source :
Hundertwasser
[Pierre Restany]
Taschen – Cologne - 2003