COLLABORATION DE LA POLICE ANVERSOISE AUX ARRESTATIONS DES JUIFS
EN 1942

par Sylvain Brachfeld

[version revue et augmentée – avril 2006]
Institut de Recherche sur le Judaïsme Belge (IRJB)

YZKOR – IN MEMORIAM
à tous les hommes, femmes, enfants, bébés
et vieillards qui ont été envoyés à la mort suite
aux rafles opérées à Anvers par la police locale.

Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, le judaïsme anversois vit avec la mémoire de la déportation des habitants juifs de la ville, dont une grande partie fut arrêtée par la police locale.

La responsabilité de ces arrestations n’a jamais fait l’objet d’une enquête et, suite à une désinformation qui dure depuis plus d’un demi-siècle, on a prétendu que le bourgmestre d’alors Monsieur Léon Delwaide, aurait comparu en jugement et été acquitté. Une certaine presse juive anversoise continue même, contre toute logique, de défendre  à ce jour ce bourgmestre de guerre.

Les agents de police impliqués ont en majorité obéis aveuglément aux ordres de leurs supérieurs, la plupart ne se doutant probablement pas de la portée de leur acte. Certains ont mis un zèle et une brutalité dans l'accomplissement des arrestations. Par contre il y a eu un essai très louable de la part de certains policiers conscients et patriotes, d’avertir les Juifs de la rafle du 27 août 1942.

Ce n’est qu’avec la parution du livre de Lieven Saerens : “Vreemdelingen in een Wereldstad, een geschiedenis van Antwerpen en haar joodse gemeenschap 1880-1944”, Lannoo, Tielt 2000, (Etrangers dans une ville mondiale, l'histoire d'Anvers et sa communauté juive 1880-1944)  basé sur une recherche minutieuse et sur des documents de l’époque, que la vérité et les faits ont enfin vu le jour .
Avec la parution en septembre de cette année, du rapport intermédiaire de la CEGES (Centre d'Etudes et de Documentation Guerre et Sociétés contemporaines), sur "Les autorités belges, la persécution et la déportation des Juifs", beaucoup de nouveaux détails ont été révélés, dont nous allons essayer de résumer quelques extraits.

La police anversoise a tenu à présenter sa version des faits dans un livre paru en 2004. GARDES IN DE OORLOG, De Antwerpse politie in WO II [Gardes pendant la guerre, la police anversoise dans la 2e G.M.] par Walter de Maesschalk, Editions De Vries-Brouwers 2004. Cet ouvrage ne fait que confirmer les faits, mais cherche à minimiser la responsabilité des chefs de la police; tout en confirmant que la justice ne s'est pas penchée après la guerre sur le rôle du bourgmestre, ni du Commissaire principal De Potter.


Jewish tailors, Antwerp, Belgium
Brachfeld Sylvain
photo courtesy of Yad Vashem
The Holocaust Martyrs' and Heroes' Remembrance Authority
Jerusalem

La situation en Belgique jusqu’aux arrestations et aux déportations

Au mois de mai 1940, quand les Allemands envahirent la Belgique, la communauté juive du pays comptait entre 60.000 et 80.000 personnes. Environ 94% des Juifs en Belgique ne possédaient pas la nationalité belge. Parmi eux se trouvaient de nombreux réfugiés d’Allemagne et d’Autriche ayant fui leurs pays avec la montée du nazisme.
Les jours suivant l’invasion du 10 mai, deux millions de Belges partirent sur les routes de France dans l’espoir d’échapper aux Allemands. La plupart ont été rattrapés par l’avance des soldats allemands dans leur Blitzkrieg et rentrèrent en Belgique. Parmi eux aussi de très nombreux Juifs.

Les lois anti-juives

La Belgique occupée a été gouvernée par un gouverneur militaire, le général Von Falkenhausen de la Wehrmacht (remplacé en juillet 1944 par le Gauleiter Crohé). L’administration du pays était assurée par la Militärverwaltung (administration militaire) sous la direction du général Reeder. Dès le milieu de l’année 1942, les Juifs dépendaient de plus en plus des services policiers allemands, de la Sicherheitzdienst (S.D.) [Service de sécurité] et de la Sicherheitzpolizei (Sipo) [Police de sécurité]. Le responsable de la Gestapo à Anvers et des déportations des Juifs anversois était le SS-Oberscharführer Erich Holm, Sipo-SD Aussenstelle Antwerpen. C’était également de la Sipo que dépendaient directement les camps de Breendonk (camp de détention, de travail - et de meurtres - aussi bien pour des Juifs que des non-Juifs résistants et prisonniers politiques) et de Malines (la caserne Dossin, camp de rassemblement des Juifs avant leur déportation). D’autres sections s’occupaient du pillage des biens juifs, des devises et des bijoux, de l’enlèvement des meubles ou des objets d’art.

Au début de l’occupation tout portait à croire qu’on allait laisser les Juifs tranquilles. Mais très vite, en octobre 1940, la première loi anti-juive parut sous la forme de l’interdiction de l’abattage rituel. Celle du 28 octobre, ordonnant aux Juifs de s’inscrire dans un registre spécial des Juifs et d’enregistrer leurs affaires commerciales, était bien plus dangereuse. A cette occasion, on estampilla les cartes d’identité d’une lettre ‘J’ ou du mot ‘Juif’ ou ‘Jood’ à l’encre rouge, ce qui identifiait immédiatement toute personne juive.
Nous n’allons pas décrire systématiquement toutes les lois anti-juives destinées à isoler lentement, mais sûrement, les Juifs du reste de la population, à restreindre leurs libertés, à briser leur moral et surtout à enlever leurs moyens de subsistance, pour disposer d’eux plus facilement au moment de les déporter. Elles furent promulguées entre octobre 1940 et septembre 1942. La plus spectaculaire fut celle de juin 1942, obligeant les Juifs, à partir de l’âge de six ans, à porter une étoile jaune sur leurs vêtements avec la lettre ‘J’ ou les mots ‘Jood’ ou ‘Juif’. Contrairement à ce qui se passa à Bruxelles, où les bourgmestres des communes ont refusé de distribuer les convocations pour  venir chercher les étoiles de David, les autorités municipales anversoises ont accepté de le faire. Les étoiles furent délivrées par le bureau de l’état civil. L’administration se chargea même de marquer les cartes d’identité de ceux qui venaient recevoir ces étoiles jaunes.
Le fait de rayer les Juifs du Registre de commerce, leur enleva d’un coup toute possibilité de tenir un commerce et de gagner leur vie dans un nombre très important d’activités. Les diamantaires devaient remettre leurs marchandises et recevaient en échange un reçu dénué de toute valeur! Les détenteurs de devises furent logés à la même enseigne.

Les déportations et la résidence forcée au Limbourg en 1941

Entre le 21 décembre 1940 et le 12 février 1941, 3.273 Juifs anversois, tous de nationalité étrangère, furent déportés vers la province du Limbourg et placés dans 40 communes. Ils étaient chaque fois accompagnés aux trains, de même que pendant le voyage, par des policiers anversois. La police s’occupa également de rechercher et d’arrêter les personnes convoquées qui ne s’étaient pas présentées. Pour la première fois des policiers anversois furent mis à la disposition des Allemands pour arrêter des Juifs.
En effet le 23 décembre 1940, le commissaire en chef de la police anversoise ordonna d’aller arrêter à domicile les Juifs qui n’avaient pas répondu à la convocation de se rendre au Limbourg. Ce même jour, le bourgmestre de guerre d’Anvers, Léon Delwaide, s’est déclaré prêt à héberger les “récalcitrants” parmi les “Juifs du Limbourg” dans un des dépôts de la ville. Comme une partie des Juifs ne partirent pas de leur plein gré et avaient abandonné leur domicile, le gouverneur de la province d’Anvers, Jan Grauls, proposa en janvier 1941, de faire arrêter les “récalcitrants” quand ils viendraient chercher leurs timbres de ravitaillement, ce que chacun devait faire une fois par mois. Nous voyons donc une collaboration avec les Allemands et des initiatives de la part de la police, du bourgmestre Delwaide et du gouverneur Grauls.
Les déplacés du Limburg restèrent en résidence forcée dans des villages, généralement chez les habitants, et devaient se présenter chaque jour à la police locale. A partir de mars 1941, un premier contingent des expulsés rentra à Anvers. Les autres suivirent petit à petit, mais aux hommes il fut interdit d’habiter à Anvers et la plupart partirent à Bruxelles. Il semble que toute cette initiative émanait des autorités allemandes locales.

Un mini-pogrom à Anvers

Le 14 avril 1941, pendant la fête de la Pâque juive, des militants des organisations pro-allemandes ‘Volksverwering’, ‘Zwarte Brigade’, ‘De Vlag’ et de la ‘SS Vlaanderen’, entreprirent une action de terreur dans les quartiers juifs d’Anvers. Lors de ce pogrom, deux synagogues furent brûlées et les rouleaux de la Tora jetés dans la rue avec les livres de prière pour en faire un bûcher. Les Allemands interdirent aux pompiers d’intervenir. La maison du rabbin Rottenberg fut attaquée. Le rabbin et sa famille purent se sauver, mais tout le mobilier et tous leurs biens furent dévastés par les flammes.
Il est intéressant de voir comment les demandes d’indemnisations des commerçants juifs ont été traitées. Dans son livre « Vier jaar Burgemeester van Antwerpen », Leon Delwaide prétend qu’il a fait accepter par le Collège des échevins  que les propriétaires juifs devaient être dédommagés  par la ville. Selon Saerens, au début les autorités de la ville déclinèrent toute responsabilité, disant que la police n’était pas équipée d’armes à feu pour s’opposer aux manifestants anti-juifs. En outre, des soldats allemands avaient participé à la manifestation, ce qui rendait difficile une intervention de la police locale. Les dégâts devaient être vus comme actes de guerre et tombaient sous la responsabilité du service des dégâts de la guerre. Le 14 juillet 1941, le Tribunal de première instance d’Anvers réfuta ces arguments, disant que la police avait eu le temps d’acquérir les armes avant les faits et n’avait pas pris les mesures nécessaires pour éviter des rassemblements, soulèvements et bagarres. Aucune disposition n’avait été prise, alors que les autorités savaient que la sécurité était menacée par une campagne antisémite et que des actes, comme le bris d’étalages, avaient déjà eu lieu. Le tribunal ordonna à la ville de payer les indemnisations et, en octobre 1941, il fut décidé de payer les dégâts, mais un ordre de la Feldkommandantur interdit les paiements aux Juifs. On voit donc clairement que ce n’est pas le bourgmestre qui a décidé de payer les dégâts aux Juifs, contrairement à ce qui été prétendu plus tard.

Les travaux forcés et les arrestations

Par le décret du 15 mai 1942, les hommes entre 18 et 60 ans et les femmes entre 20 et 55 ans furent obligés, sous peine d’être déportés dans un camp de concentration en Allemagne, d’accepter tout travail qui leur serait offert par l’Office du Travail, organisme belge collaborant avec l’ennemi. Il n’y avait aucun appel contre une convocation, aucune excuse possible. Les Juifs, réduits pour la plupart au chômage, étaient obligés d’accepter le travail. Dès le 8 mai à Anvers, et plus tard à Bruxelles et dans le reste du pays, des Juifs furent convoqués au bureau des Offices du Travail.

Les hommes - et plus tard également des femmes dans les usines d’armements de la F.N. à Herstal - furent envoyés aux travaux forcés, surtout dans les camps de l’organisation Todt de Dannes-Cammiers en France, en face des côtes britanniques, pour la construction du ‘Mur de l’Atlantique’, et à Charleville-Mézières dans les Ardennes françaises. A chaque départ d’Anvers, à savoir les 13 juin, 14 juillet, 15 août et 12 septembre, la police locale accompagnait les Juifs à la gare. Au total 2.252 hommes furent envoyés au nord de la France, dont probablement 1.300 originaires d’Anvers.
Le 22 juillet, les Juifs portant l’étoile jaune furent arrêtés systématiquement aux stations de Bruxelles, de Malines et d’Anvers et envoyés au camp de Breendonk, puis à la caserne Dossin à Malines, laquelle fut ouverte comme camp de rassemblement le lundi 27 juillet 1942. Le 4 août partit le premier convoi vers Auschwitz, transportant 998 personnes dont 140 enfants en dessous de 16 ans. Sept personnes de ce transport sont revenues vivantes. Plus de 25.000 Juifs de Belgique suivront ce chemin vers la mort, dans 26 convois, échelonnés du 4 août 1942 au 31 juillet 1944. Le 27e convoi  n’est pas parti et les prisonniers ont été libérés le 4 septembre .
Même le service de la « population » de la vile d’Anvers, qui est sous la direction d’un échevin et du bourgmestre, a collaboré avec les Allemands. A la mi-juin 1942, sous l’orde du Feldcommandant Nadrowski, ce service devait préparer des listes de Juifs qui étaient de nationalité allemande où de territoires qui avaient été « reconquis » par les Allemands et qui résidaient à Anvers depuis le 27 novembre 1941, ou les Juifs allemands qui à partir de cette date avaient quitté la ville. Berlin fut avisé que tous les devoirs administratifs avaient été exécutés.

Les convocations au “travail forcé” à Malines

Par l’intermédiaire de l’Association des Juifs en Belgique - A.J.B, les Allemands envoyèrent des convocations aux jeunes gens de 16 à 22 ans pour venir se présenter à la Caserne Dossin à Malines, munis de denrées alimentaires non périssables pour 14 jours, ainsi que de vêtements de travail “pour aller travailler dans les pays de l’Est”. Le but était de faire croire qu’il s’agissait d’une mise au travail et d’avoir des victimes dociles qui se présentent pour les transports de la mort.

Des 10.000 convoqués seulement 3.900 se rendirent à la caserne Dossin. Pour les autres et leurs familles commençait la difficile recherche de cachettes et d’un changement d’identité. Pratiquement personne n’était préparé à entrer dans la clandestinité et il fallait faire vite. Les Allemands ne disposaient pas de services d’ordre suffisants pour arrêter de porte à porte les 6.000 réfractaires. Plus tard, des familles entières reçurent des convocations pour se présenter au travail obligatoire, mais les résultats n’étaient pas satisfaisants car la plupart se dérobaient.
Les Allemands décidèrent de passer à des arrestations nocturnes massives dans des quartiers à forte concentration juive, à Anvers et à Bruxelles. Dans la capitale belge, ce sont les Allemands qui ont fait les arrestations, tandis que les différentes rafles anversoises furent exécutées avec la collaboration de policiers locaux, aidés de SS flamands.