Le 20ème Bataillon de Fusiliers «Résistance»
Dès la Libération, les autorités belges levèrent diverses formations qui, après une instruction accélérée, furent mises à la disposition des Alliés. Parmi elles, figuraient de nombreux bataillons de fusiliers dont le 20e qui fut composé d'hommes issus, pour la plupart, de mouvements de Résistance. Le 20e Bataillon porte donc le nom et le badge «Résistance», tout comme les 18e et 19e Bataillons de Fusiliers qui formaient avec lui la 15e Brigade «Résistance».
Pour ces anciens Résistants, l'épopée des volontaires de guerre allait être l'occasion de nombreuses anecdotes dont certaines nous ont été rapportées.

L'incorporation à Péruwelz

Le 20e FU fut issu d'un certain nombre de bureaux de recrutement (Liège, Arlon et Mons). De nombreux hommes avaient signé depuis pas mal de temps déjà, mais il est à supposer qu'il n'y avait pas assez de recrues pour former une unité complète, car le Bataillon ne fut constitué que le 10 février 1945 à Hasselt, sous le commandement du Major Paul Louis Nowé, ancien combattant de la guerre 1914-18 et ancien officier de la Brigade Piron. Les cadres ont d'abord fonctionné seuls, puis le 16 mars 1945, les engagés furent incorporés à Péruwelz chez les frères Maristes. Ce n'était guère une tâche aisée pour ceux-ci puisqu'ils hébergeaient toujours des élèves pensionnaires. Le 20e FU prenait la relève du 17e FU qui venait de quitter les lieux.

Ils furent donc 800 volontaires de guerre issus d'ailleurs pour la plupart des mouvements de Résistance des provinces de Flandre Occidentale, de Hainaut (le plus grand nombre), de Liège et du Luxembourg. Détail piquant, un de ceux-ci, René Muller, compte un jour de service de plus que les autres. Il arriva le 15 au lieu du 16 mars. Sans doute qu'il en avait assez de rester inactif chez lui... Tout était préparé pour le transport des hommes par chemin de fer. Il trépignait à un point tel qu'il partit seul. L'appel de l'aventure était si grand... A Péruwelz, il descendit du train tard le soir dans l'obscurité complète. Venant pour la première fois dans cette ville, il parvint quand même à trouver la caserne. Ce ne fut pas une mince affaire ! Il fut le lendemain amplement récompensé de son initiative : le sergent-armurier le contraignit à nettoyer toutes les armes revêtues de leur graisse d'origine. C'était déjà un vieux de la vieille (sic), il fallait tout préparer pour les «bleus» qui s'amèneraient l'après-midi.
C'est ainsi qu'il vit arriver, parmi eux, Pierre Couvreur, pharmacien, à qui survint l'aventure suivante. Nous la rapportons pour montrer l'état d'esprit de ces jeunes hommes. Son père Hector Couvreur, colonel et commandant de la 15e Brigade, avait donné comme instruction au sergent de la compagnie de lui faire subir un entraînement plus serré qu'aux autres. Quelques semaines après, Pierre demanda à être muté avec Albert Greisch pour se dégager de la tutelle paternelle et du drill intensif auquel il était soumis. Il fut désigné pour la 5e Brigade qui se formait en Irlande à ce moment-là. Quinze jours après son arrivée, le commandement général désigna... devinez qui ?... son père comme commandant de brigade. Croyant en être débarrassé, il dut de nouveau subir toute son affection…

L'arrivée même chez les frères Maristes ne fut pas des plus réjouissantes. Il fallut plus de deux heures pour répartir les hommes entre les diverses compagnies. Ils trouvèrent cela désagréable. N'oublions pas que l'on avait affaire à des volontaires et pour eux, passer leur temps à de telles vétilles, devint insupportable. Il y eut d'ailleurs quelques remous. D'autres incidents survinrent. C'est ainsi qu'à la 5e Compagnie, le premier chef Questienne exigea de ses hommes qu'on le saluât réglementairement. L'armée reste l'armée... Personne n'y échappe. Comme il s'obstinait avec zèle dans cette voie, les hommes s'énervèrent. Ils imaginèrent un moyen pour lui faire comprendre qu'ils en avaient assez de ses fantaisies. Au moment de sortir en ville, ils se placèrent en file indienne, distant chacun de 2 m 50 et saluèrent à tour de rôle le gradé. Celui-ci dut lever la main autant de fois qu'il y avait d'hommes qui défilaient devant lui. Il se rendit compte de sa bévue et annula bien à contre-cœur son ordre.

Le premier volontaire a effectué la corvée «patates» fut Yvan Wilmet. Le destin est toujours ingrat aux hommes de bonne volonté ! Il dut composer avec un caporal âgé d'une cinquantaine d'années qui ne sut jamais estimer à leur juste valeur les capacités du premier éplucheur du régiment. Néanmoins, notre pauvre hère fit de son mieux pour accomplir sa tâche, les pelures étant cependant, aux dires des témoins, assez conséquentes. Croyant sympathiser, notre caporal donna ses ordres en patois borain, dialecte tout à fait incompréhensible pour notre héros liégeois. Celui-ci répondit en français : «Vous savez, caporal, je ne comprends rien de ce que vous me dites». Mais l'autre s'obstina à baragouiner le même langage tout en se fâchant. Un témoin de ce dialogue de sourd intervint et fit remarquer à Wilmet qu'il se moquait de lui. Sa réaction fut immédiate : le caporal se retrouva avec une pomme de terre écrasée sur le faciès... Le rapport conserva ce fait éminemment historique en ces termes :«Quatre jours d'arrêt pour gaspillage de tubercules».
Certains motifs de punitions furent savoureux. Rappelons-en certains : «Avoir lancé des épluchures vers les camarades et ce, malgré la défense du sergent de jour» (auteur du délit : Guy Gernay) ; «Rencontré en ville, le bas du pantalon attaché en forme de culote golf» (Achille Gérard) ; «S'être mis nu dans la chambre en présence d'autres soldats» ; «Etant boucher à la cuisine de la troupe, avoir fabriqué une boulette spéciale remplie de poivre destinée au mess sous-officier» (Oscar Petit), etc…


Un groupe de prisonniers de guerre du Stalag 13 B
Nous pouvons y reconnaître : Gaston Fougnies, Fernand Lair, Edmond Nisol,
André Quévy, Albert Defernez, Robert Lelong, Alfred Frappart, etc.
 

L'entraînement accéléré

A l'entraînement, ces recrues tardèrent parfois à devenir de bons soldats. Ils furent contraints d'effectuer de longues marches en portant le masque à gaz. Cet exercice qui pesait à certains faillit entraîner de graves conséquences : beaucoup omettaient d'enlever le bouchon. Ils ne savaient donc plus respirer et la marche ou la course en était devenue d'autant plus pénible. Il faut avouer que l'équipement était assez vétuste et loin d'être moderne et approprié…

Ils s'exercèrent également au tir à Bernissart. Les cibles étaient plantées sur un terril. Or, il n'était pas rare qu'ils s'amusaient à viser le drapeau rouge planté au sommet. C'était bien sûr interdit. Qu'importe ! Ce fanion servait à prévenir du danger les passants qui circulaient à proximité. Le sergent Joseph Peters était passé maître en la matière. Pouvoir contrevenir au règlement, n'était-ce pas stimulant ?

Tous sont unanimes pour reconnaître que l'accueil chez les frères Maristes à Péruwelz fut des plus sympathiques. Il y avait bien la douche froide, mais enfin... En effet, quand les hommes passaient au bain et que le frère responsable se rendait compte - sans doute par souci d'économie - que la consommation d'eau chaude était abusive, il inversait la manette d'arrivée d'eau. Inutile de dire que la toilette se terminait plus rapidement que prévu !
Le 4 avril, l'effectif fut complété par des volontaires recrutés par le bureau de Bruges et provenant principalement des régions de Mouscron et de Comines.

A la disposition des Alliés

Le 28 avril, le bataillon fut affecté au 21 Army Group britannique, ce qui allait provoquer le premier déploiement :

—  1 mai, les 2e et 4e compagnies furent chargées de la surveillance du camp de P.O.W. de Renaix (15.000 entrées en une semaine) et du transfert des prisonniers de la gare au camp.
—  7 mai, la 3e compagnie alla renforcer la 1e compagnie à Enghien, laquelle était arrivée le mercredi 2 mai avec mission d'armer la garde de camps de prisonniers allemands.
—  L'Etat-Major et la 5e Compagnie furent cantonnés à Hamme. Là, ils n'avaient pas été du tout attendus. Rien n'avait été préparé pour accueillir autant d'hommes. Ils semblerait que ce n'était pas à Hamme (Flandre Orientale) qu'ils devaient aboutir, mais à Hamm (Rhin Westphalie)  !

Cette erreur serait peut-être due à une initiative du major Nowé qui, vu l'état insuffisant de l'entraînement de ses troupes, ne tenait pas encore à envoyer ses troupes au casse-pipe. Il aurait certainement pris une position contraire si le Bataillon avait été suffisamment aguerri. Ce n'était pas homme à reculer devant le danger. Il avait travaillé dans la Résistance. Il s'était évadé du camp de Miranda pour rejoindre l'Angleterre et continuer la lutte.
A Hamme, les Fusiliers vécurent dans l'euphorie générale le 8 mai 1945. Des bals populaires eurent lieu durant toute la nuit et ceux qui étaient de garde finirent par ne plus l'être...
Le 10 mai, l'Etat-Major, la compagnie Etat-Major et la 5e compagnie furent envoyés à Lessines. Leur mission consistait à garder un " vehicle Park " anglais, dépendant du 16 Line of Communication. Début juin, les gardes au Kraai-lez-Kwaarmont et à Enghien furent levées. Certaines compagnies dont la 3e et la 1e furent envoyées à Gavere pour y suivre un nouvel entraînement.

A Lessines, les Fusiliers virent un jour arriver d'Allemagne un train ramenant des inciviques et des collaborateurs, toute une catégorie de gens qui étaient, à l'époque, rejetés par la majorité de la population. Un certain nombre de Lessinois et de Fusiliers partirent les attendre à la gare. Il s'ensuivit des échauffourées violentes qui se soldèrent par la mort d'une personne. C'était en somme une revanche…

L'occupation en Allemagne

Le 13 juillet, le Bataillon se trouva rassemblé à Lessines en vue de son transfert en Allemagne, dans la région d'Oberberg, sur la rive droite du Rhin, à l'Est de Bonn, où il fut rattaché à la 13e Brigade «Namur». L'Etat-Major et la 5e compagnie furent cantonnés à Waldbröl, la 4e à Morsbach.

Waldbröl abritait d'ailleurs une construction dont les premiers mètres de mur d'une épaisseur de trois à quatre mètres avaient été édifiés sur une longueur de plusieurs centaines de mètres. Les travaux avaient été stoppés à l'arrivée des Alliés. Il devait s'agir d'une forteresse destinée à entraîner les jeunesses hitlériennes. La région était assez nettement d'obédience nazie. Les volontaires y arrêtèrent encore deux Waffens SS (un Tournaisien et un Liégeois) qui se cachaient dans cette cité.

Les Fusiliers assurèrent des patrouilles et des gardes dans les camps de personnes déplacées (Polonais, Russes blancs...) qui avaient été au service du Reich et qui avaient été abandonnées aussi bien par les autorités allemandes que alliées. Il y eut des incidents avec ces derniers. Ils allaient souvent voler de la nourriture dans les fermes. Il ne faut pas cacher également que des «fantaisistes» du Bataillon visitèrent très «amicalement» certaines maisons civiles pour tenter de dénicher une montre, une radio ou tout autre chose de valeur... Le rôle des Fusiliers était de les neutraliser et de protéger quelque peu la population qui, en échange, avait reçu de l'occupant anglais, l'autorisation de mettre en place un service de surveillance, la nuit. Elle était effectuée par des vieux qui collaboraient avec les patrouilles. Dès la nuit tombante, ils se localisaient les uns les autres avec des sifflets ou des trompettes. C'était chaque fois de fausses alertes. Il fallut alors se passer de leur service.
A Wilbergehütte, les Fusiliers de la 3e compagnie durent faire face à des éléments des Jeunesses Hitlériennes qui avaient vraiment pris le maquis. Etaient-ils aidés par la population ? C'était possible. De toute manière, ils surgissaient de temps à autre. Les Fusiliers en arrêtèrent même un avec son armement et ils durent «nettoyer» plusieurs fois les bois. Ils eurent ainsi la satisfaction d'incarcérer des rexistes qui s'étaient acoquinés avec ces fanatiques.

Verbruderen verboten

La fraternisation avec les occupés était interdite. Les faits parfois cocasses qui suivent, nous prouveront le contraire.

Il existait à Wilbergehütte un mémorial, sorte de tour surmontée d'une croix de Malte. Sans doute servait-elle de guet pour surveiller les bois en période de sécheresse et signaler rapidement les débuts d'incendie. On y avait accès au moyen d'une échelle de fer. Les Fusiliers s'y rendaient souvent pour admirer le paysage environnant. Ils y rencontraient fréquemment une jeune fille en quête de ravitaillement. Elle fixa, un jour, rendez-vous au sommet de cette tour à certains qui le souhaitaient. D'aucuns se portèrent volontaires. Une si belle aubaine ne pouvait être ratée. Ils se présentèrent en se disant : «Ce n'est pas vrai ! Elle s'est laissée prendre au piège ! On va pouvoir rigoler un peu...» Ils montèrent fébrilement pour la retrouver. Mais la fille plus futée qu'eux, parvint à descendre, se cacher, et pendant qu'on la cherchait, à enlever l'échelle ! Tel fut pris qui croyait prendre. Nos Don Juan se trouvaient bloqués au sommet de la tour sans possibilité de redescendre... Les remontrances des supérieurs furent à la hauteur de l'acte d'indiscipline.

Les Allemands devaient rentrer chez eux à 22 heures. Le village était assez dispersé ce qui allait favoriser les intentions toutes «fraternelles» de certains Fusiliers. C'est ainsi qu'à l'occasion de patrouilles, ils entraient dans les habitations et en bons gentlemen prétendaient : «Vous savez, telle maison de tel endroit vous fait dire que vous devez y aller immédiatement. Il s'y passe des choses graves...» C'était bien sûr faux. Ils s'arrangeaient pour que ces personnes se déplacent de l'autre côté du village au moment du couvre-feu. Il suffisait alors de rester sur la route pour les coincer et les arrêter ! Ils avaient ainsi le plaisir de les enfermer pour la nuit au corps de garde. C'était là leur façon de rendre aux Allemands la monnaie de leur pièce.
 

D'autres fois, ils arrêtaient par fantaisie au sommet d'une côte le bus qui roulait au gazogène. Au bas de celle-ci, le chauffeur devait préalablement produire du gaz en suffisante quantité pour la gravir. Le Fusilier Rochefort, devenu spécialiste en la matière, se faisait fort de stopper le véhicule et de réclamer les papiers pour un pseudo-contrôle d'identité. Vérification faite, le bus pouvait repartir. C'était naturellement impossible, la réserve de gaz étant épuisée. Les passagers devaient alors descendre et grimper la côte à pied. Le bus redescendait, le conducteur ventilait son foyer, remontait et rembarquait les gens sur l'autre versant. En somme, les Belges imitaient en cela ce que les Allemands avaient fait en territoires occupés ; quand on sait les tracasseries et les fouilles qu'ils avaient imposées à la population, c'était là bien peu de choses. Les soldats se lassèrent finalement de cette plaisanterie. Ils en étaient eux-mêmes écœurés, n'éprouvant plus aucune satisfaction…
Il y eut également d'autres «brimades», quoique le terme soit exagéré. A Waldbröl, au moment de la corvée d'épluchage des pommes de terre, les petites filles qui avaient la malchance de passer à ce moment-là devant le cantonnement étaient réquisitionnées à cet effet.

A Wilbergehütte, les Fusiliers saluaient au drapeau sur la route face à l'usine même où ils logeaient. Tous les badauds devaient bien sûr s'arrêter au lever des couleurs. Tous les jours, il se trouvait toujours des passants distraits pour poursuivre leur marche. Ils étaient aussitôt arrêtés et libérés après avoir effectué la corvée «patates». Tous les motifs étaient valables pour éviter de faire ce genre de travail…

Une des autres missions des Fusiliers consistait à visiter les véhicules de ravitaillement qui avaient un laisser-passer spécial. Ces camions transportaient également des réfugiés clandestins. Les soldats stoppaient ces transports, contrôlaient les papiers et puis, les laissaient poursuivre leur route, même s'ils savaient que des personnes étaient à bord. Un jour cependant, s'amena un chargement complet de bocaux de prunes en conserves. Maurice Van Ascot et Joseph Rochefort étaient de service. Il leur vint à l'idée de prétendre que des gens se cachaient à l'intérieur. Ils exigèrent alors du chauffeur de décharger tous les bocaux pour confirmer ou infirmer leurs présomptions. Ce n'était bien sûr pas possible. Le conducteur affolé à la perspective de décharger puis de recharger tenta de négocier et leur proposa une partie de la précieuse cargaison, en échange de quoi nos deux soldats le laisseraient passer.

Ceux-ci obtenant la réaction escomptée du chauffeur acceptèrent bien volontiers... Ils reçurent ainsi une bonne dizaine de bocaux, qu'ils s'empressèrent de savourer sur le bord de la route. Seulement, les prunes n'étaient que précuites. A peine avaient-ils terminé de les consommer que de violents maux de ventre les tenaillèrent avec toutes les conséquences intestinales que l'on suppose. Ils en furent incommodés durant plusieurs jours et le médecin leur fut d'un grand secours. La fraternisation «alimentaire» fut loin de porter ses fruits !
 
 


 

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