Bach au Féminin

 

Festival de Wallonie 2002

 

 

Chanteuse : Maurane

Piano: Arnould Massart

Violoncelle : Marie Hallynck

Narration : Marie Gillain (le 7 juin 2002) et Isabelle Wéry (le 14 septembre 2002)

Mise en scène : Daria de Martynoff

Textes : Daria de Martynoff, Christiane Singer et Colette Nys-Mazure

 

Narratrice : J’appelle féminin, cette qualité que la femme réveille au cœur de l’homme, cette corde qui vibre à son approche.

J’appelle féminin, le pardon des offenses, le geste de rengainer l’épée lorsque l’adversaire est au sol, l’émotion qu’il y a à s’incliner.

J’appelle féminin l’oreille tendue au-delà des mots, qui va à la rencontre du sens, le palpe, l’enrobe.

J’appelle féminin l’instinct qui, au-delà des factions et des opinions, flaire le rêve commun.

 

(…)

 

Narratrice : Tisser, ourler, ravauder le temps, l’élargir ou le rétrécir selon l’urgence, le besoin. A peine sorties de l’enfance, et lancées dans la jungle des villes et des hommes, elles, les filles, trament leur vie, échafaudent leurs amours, fabriquent longuement leurs petits en rêve avant de les concevoir dans leur ventre lisse. Autour d’elles, la sarabande des saisons, des événements, au-delà des murs de la chambre, du jardin, la rue et l’univers. Les routes s’engorgent, et les maisons se construisent, s’effondrent. On repeint les façades, on abat des arbres. La mode change de couleur. Le monde bruit, explose, éclate, recolle ses bris et blessures. Et toujours, un banc ouvre les bras, invite silencieusement une femme neuve à s’asseoir. Elle, attentive aux musiques d’alentours, plus éveillée encore au chant qui sourd d’elle, parce qu’il va venir, l’homme ou l’enfant et que sa joie est à la démesure du cœur, pudique et fervente. Travailler opiniâtrement, elles savent, celles qui vont le long des rangées de lits blancs, des pupitres d’école, celles qui poussent les landaus ou les fauteuils roulants par les rues encombrées de véhicules en infraction, asphyxiées de gaz carboniques. Elles s’y entendent, les postières, les ouvrières à la chaîne, les épicières de quartier, les politiciennes, les assistantes sociales, les présidentes. Au côté de leur compagnon, elles marchent et tracent leur sillage, ouvrent des chemins, relèvent tous ceux qui tombent. A la halte, elles passent une main sur leur front moite, relèvent une mèche lasse, avalent un bref repas et reprennent le collier. Elles font le pain, l’enfant, la statue, le livre. Elles créent la vie et l’entretiennent, la célèbrent. On a cru et construit, aimé et créé, tenu, haleté. On a lutté. On s’est battu de l’aube à la nuit et même au-delà. Mais le malheur a crié plus haut. Nous voilà tous et toutes pantelants, désarmés, affamés, transis, meurtris. Informe magma qui n’a plus d’humain que le nom. Sur le carreau des mines, les ruines d’Hiroshima, les gravats de Berlin, de Vukovar, de Beyrouth ou de Kaboul. Le déluge et l’apocalypse. C’est le désert. Job appelle sur son tas de cendres et, dans les bras de sa mère, l’enfant décharné tourne vers l’écran du soir des yeux vides, des femmes sortent en pleurant la photo de leur fils fugueur, séropositif, emporté par une overdose, suicidé. Femmes des désastres et confins, violées, pillées, laissées pour mortes, elles ont enseveli leurs proches et bercé les blessés. Elles vont se redresser, masser leurs articulations endolories, gratter la terre en quête de racines, rassembler quelques ustensiles ensevelis sous les décombres, allumer un feu, maigres, elles vont militer, alerter l’opinion publique, rameuter la vie.

 

(…)

 

Narratrice : A défaut de transformer le monde, nous pouvons changer le regard que nous portons sur lui. Une attention concentrée et une attention détendue, rêveuse tout à la fois. L’attention concentrée ne se laisse pas distraire de son projet ou de l’objet de sa réflexion, elle résiste à la tentation d’éparpillement en tous sens. Curieusement, lorsque je m’attèle à une tâche, surgissent des idées intéressantes pour d’autres domaines de mon activité. Traversée, sollicitée, je n’arrive plus à choisir entre le désir de tout dire et le souci de ce que je tente de communiquer. J’ai à me recentrer. Cette concentration suppose sobriété, dépouillement, renoncement à ce qui n’est pas essentiel pour l’instant. Viser la cible, en détournant le regard des points extérieurs, elle dégénèrerait en tension, en raidissement presque aussi nocif que la dispersion si elle n’alternait pas avec l’autre attention, la rêveuse, flânant autour de son objet, réceptive à l’inspiration vagabonde, elle laisse venir les pensées les plus utopiques et les accueille avant d’opérer une sélection. Peu soucieuse de donner trop tôt une forme définitive qui figera, elle prend le risque d’errer pour élargir sa vision, la nourrir sans arrière-pensée de rendement immédiat. Croquis d’artiste au fil du voyage, contemplations, notes d’écrivains, apparente inaction, voire demi-sommeil de la création, élan qui prend le temps de creuser et d’élargir. Tant de rêves veillent en nous au sein de la matière et cherchent une forme pour autant que nous ne leur imposions pas d’être utiles immédiatement. Que disons-nous à l’enfant évadé dans son imaginaire, ou à l’homme que nous aimons et qui semble distrait ? « A quoi penses-tu ? » Laisser à chacun son droit de rêve, la clef des songes, un espace impérieusement privé, là surgissent les fleurs de l’imprévisible, d’une beauté incomparable.

 

Maurane : Tu te rends compte, Isabelle, certains osent dire que Bach était conventionnel ! D’autres le qualifieraient presque de synthétiseur de son époque ! Et ils y en a qui ne disent rien et je n’en pense pas moins, puisque pour moi la musique est aussi une question de ressenti. Que se passerait-il si lui et moi, on se rencontrait aujourd’hui ? Nous sommes bien différent, mais quelque fois les antipodes se rejoignent. Dieu sait, on se serait peut-être aimés. Il m’aurait peut-être fait neuf ou dix petits musiciens. La famille Bach - Luypaerts, vous voyez ça d’ici ! De mon côté, en tout cas, de l’amour, de l’admiration, de la fascination pour Jean-Sébastien, il y en a plein. Son œuvre me bouleverse, son œuvre m’apaise, me ressource aussi. Depuis mon enfance, son histoire est entrée dans ma vie et j’aimerais tant aujourd’hui le faire danser à ma façon, mais toujours, soyez sans crainte, avec passion.

 

(…)

 

Narratrice : C’est la nuit et le sommeil se refuse obstinément. Tension nerveuse accumulée, préoccupations majeures, digestion difficile, pleine lune, peu importe ! L’esprit renâcle à s’abandonner, à glisser vers la torpeur et s’obstine à poursuivre son incessant manège. Toutes les méthodes préconisées avortent. Ni la respiration profonde, ni la relaxation systématique, ni le verre de lait chaud, ni la pomme, ni la lecteur apaisante n’y font. Au contraire ! Avec les heures défilant impitoyablement au cadran du réveil, s’accroît l’état de vigilance. Pas un bruit n’échappe à l’attention décuplée. Pas un craquement des boiseries tout près, pas un roulement de voiture au loin. Ce sera une nuit blanche ou noire, c’est selon. Une avalanche de cauchemars éveillés ou une conscience affûtée, favorable à la création, peut-être une bénédiction. On se perçoit dans son lit, allongée dans cette chambre, à l’étage, comme une alvéole dans la ruche de l’immeuble, lui même immergé dans la ville. Point infime sur la carte du pays, à l’échelle du continent, de la planète, lancée dans l’immensité des mondes. Infiniment petit et infiniment grand, dont Pascal a suggéré le vertige que nous ne percevons plus, enlisés que nous sommes dans la fuite des jours, captivés par la cadence du temps. Si ces mesures hors proportions nous rendent à la modestie de notre condition, elles ne nous aident peut-être pas à vivre au quotidien, ni à rejoindre les autres vivants. Combien de femmes, en cette nuit blanche, par le monde accouchent, assistent un mourant, hantent les routes ? Combien d’hommes guettent un fils qui ne rentre pas, tremblent devant le spectre du chômage ? Mais aussi combien d’adolescents jubilent aux aventures de leurs héros ? Combien d’amants se découvrent dans l’éblouissement ? Manteau de la nuit, tous de quart, veilleurs au cœur des ténèbres, l’obscurité se pare de mille feux, bougies allumées dans l’ombre, qui orientent le perdu et réchauffent le transi. Qui disait en riant que si les insomnies d’un musicien, lui font créer de belles œuvres, ce sont de belles insomnies ?

 

(…)

 

Narratrice : Etre un manteau, t’emmitoufler comme un pelage, si l’hiver souffle sur notre Pôle. Etre le mot, celui qui manque à tes langages, lorsqu’un instant d’amour te frôle. Je voudrais être, être toute chose qui puisse faire ta vie plus douce. Etre paupière et te cacher derrière mes voiles, que sur moi tu déposes tes rêves, être dans l’air, un parfum, tendre, qui se dévoile et sur ton cou poser mes lèvres. Je voudrais être, être toute chose qui puisse faire ta vie plus douce. Etre ce drap où tu t’abandonneras souvent et te porter toute la nuit, être la voix, celle qui s’approche tout doucement, te murmurant ce que je suis. Je voudrais être, être toute chose qui puisse faire ta vie plus douce.

 

Maurane : Petits fours, thé de chine, pomme d’amour et amandine. A cinq heures du soir, dans un salon classe, on viendra s’asseoir près du temps qui passe.

 

Narratrice : Friandises, porcelaine, choses exquises qu’on égrène, mouchoirs et lavande, rires, et cetera. On se demande de nouvelles des chats.

 

Maurane : Rendez-vous pour goûters gourmands. Toujours nous.

 

Narratrice : Même dans cent ans.

 

Maurane : Lundi gâteaux.

 

Narratrice : Lundi cadeaux.

 

Maurane : Lundi confits. Toi, complice, en guerre et paix, amitié bis sur javanais.

 

Narratrice : Encore un petit dernier baba au rhum pour le plaisir

 

Maurane : Et pour parler des hommes. Rendez-vous pour goûters gourmands. Toujours nous.

 

Narratrice : Même dans cent ans !

 

Maurane : Lundi gâteaux.

 

Narratrice : Lundi cadeaux.

 

Maurane : Lundi

 

Maurane et Narratrice : confits !

 

(…)

 

Isabelle Wéry  Lorsque j'entends ce prélude de Bach
par Glenn Gould ma raison s'envole

Maurane : vers le port du havre et les baraques
et les cargos lourds que l'on rafistole
et les torchères les grues patraques
les citernes de gasoil

Toi qui courais dans les flaques
moi et ma tête à claques
moi qui te croyais ma chose, ma bestiole
moi je n'étais qu'un pot de colle

Narratrice : Lorsque j'entends ce prélude de Bach
par Glenn Gould ma raison s'envole

Maurane : et toutes ces amours qui se détraquent
et les chagrins lourds, les peines qu'on bricole
et toutes mes erreurs de zodiaque
et mes sautes de boussole
Toi les pieds dans les flaques
moi et ma tête à claques
j'ai pris les remorqueurs pour des gondoles

Et toi

Narratrice : Moi, moi je traîne ma casserole

Maurane : Dans cette décharge de rêve en pack
qu'on bazarde au prix du pétrole
pour des cols blanc et des corbacs
qui se foutent de Mozart

 

Narratrice : et de Bach

Maurane : J'donnerais Ray Charles, Mozart en vrac
la vie en rose, le rock'n roll
tous ces bémols et tous ces couacs
pour Glenn Gould

 

Narratrice : dans ce prélude de Bach.

 

(Sur un prélude de Bach)