La fin du spéléo belge « moyen » ?

Billet d'humeur par Alain Evens...

Parmi les gens qui parcourent le milieu souterrain belge, on peut, en gros, dégager trois « espèces » :

- Le spéléo dit « d’élite ».  C’est celui qui fait de la désobstruction, des premières, de la plongée, des topos, dont le club gère l’accès à des cavités, et qui est en rapport avec les autorités ou les propriétaires.  Rendons-leur un hommage sincère, c’est grâce à eux que l’on connaît mieux le karst belge.  Pour être efficace, ce type de spéléologue doit s’investir en temps et en argent dans sa passion.  Un contexte professionnel et familial favorable ainsi qu’une excellente condition physique sont indispensables.

- A l’autre extrémité, on trouve le tour operator ou assimilé.  C’est celui dont le seul intérêt pour le milieu souterrain est de pouvoir y emmener des personnes contre rémunération.  Il promène des gens sous terre mais n’initie personne à la spéléo ou à la connaissance du milieu souterrain.  Le seul intérêt de la descente réside dans les sensations qu’elle va générer chez ses clients.  Il gère parfois aussi des cavités, mais différemment.  Lui, il achète l’accord des autorités ou des propriétaires.  Face à l’argent, les notions de protection du milieu et autres classements de zones naturelles ne font parfois pas le poids.

- Entre les deux, il reste le spéléo « moyen ».  Celui qui ne peut se permettre une sortie qu’une fois ou deux par mois, celui qui est peut-être aussi limité financièrement ou physiquement.  Il ne peut pas avoir à son palmarès des kilomètres de premières, des topographies, des études karstologique mais il aime simplement se trouver sous terre.  Muni de sa malheureuse clé UBS 1ère vitesse, son plaisir est de visiter et comprendre une grotte, il prend son pied si il trouve une suite cachée dans des éboulis, si il furète dans une galerie qu’il n’avait pas encore repérée et voit que ça continue, même si il sait pertinemment bien que tout ça a déjà été visité et revisité.  Respectueux, il s’arrête ou détourne son chemin pour préserver la blancheur d’une zone au concrétionnement remarquable ou préserver la paix d’une joyeuse bande de niphargus dans un gour qu’il laissera clair.

L’Astragale et moi-même faisons partie de cette catégorie, nous ne le cachons pas.

Mais bientôt, si les choses continuent sur leur lancée, nous devrons arrêter la spéléo en Belgique.

Juste une liste, non exhaustive :

Grotte Nys

Grotte du Chafour

Traversée Enfer-Fissure

Trou Ozer

Trou Wuinant

Grotte du Fayt

Abîme du Fourneau

Grotte Steinlein

Grotte du Try de la Couronne

J’ai eu la chance de commencer la spéléo dans les années 80’s.  J’ai visité ces cavités, librement, parfois moyennant un simple coup de téléphone pour l’obtention d’une clé ou d’un accord.
Maintenant, c’est fini, et cette liste s’allongera.
Pour les unes, les tours operators ont avancé la somme nécessaire et réservé l’accès, pour les autres, les spéléos « moyens » sont considérés comme des polluants.

Exemple probant, sur un site dépendant de la région wallonne, à cette page :

http://biodiversite.wallonie.be/fr/6405-trou-ozer.html?IDD=335545446&IDC=2831

(onglet « conservation ») il est écrit que la « menace » pour le Trou Ozer est « Visites sauvages et dérangement de la faune chiroptérologique  Et voilà ! Un arrêté ministériel de 2000 interdit l’accès à la cavité sauf moyennant une démarche d’une lourdeur intentionnelle.
Par le passé, je suis descendu à plusieurs reprises dans la cavité, admirant, entre autres, l’exceptionnelle morphologie de la roche.
Une restriction saisonnière pour respecter l’hibernation des chauves-souris est normale.  Par contre cette interdiction totale est absurde.
En outre, qui est visé par le terme « sauvage » ? Le trou Ozer est une cavité à prédominance verticale qui demande un minimum de techniques d’équipement (main courante en opposition, fractionnement).  Les visiteurs ne sont donc pas sortis de cars de touristes, sont encore moins des « tours opérators » dont il est question ci-dessus.  Ce sont des spéléos, parfois moyens, mais des spéléos ! Etions-nous les sauvages ?  Je pourrais considérer ce terme comme une insulte personnelle ! Il est en tout cas absolument inapproprié.
Cet arrêté et ses motivations sentent la frénésie environnementale, la séduction politique, ainsi que le mépris et l’ignorance de ce que sont les spéléologues. Mépris de l’Union Belge de Spéléologie et de sa Commission Protection et Accès qui n’ont même pas été informés et ignorance des motivations des spéléologues qui sont certainement plus naturalistes que sauvages.  Mais là, face à des influences politiques, le spéléologue moyen ne fait à nouveau pas le poids… Les naturalistes devraient travailler main dans la main avec les spéléologues (autre que les tours opérators), au moins s'informer sur qui nous sommes au lieu de nous considérer comme des parasites.

Une autre mode croissante est l’accompagnement.  Dans certaines cavités, il est normal et intéressant d’être accompagné par un membre du club inventeur.  Le réseau du bois de Wérimont en est un exemple.  Sa complexité et ses passages exceptionnellement concrétionnés justifient la présence et le briefing de membres du club Avalon.
Par contre, quel intérêt le spéléo « moyen » trouvera-t-il en visitant, par exemple, la grotte du Fayt si on lui tient la main ?  Nous connaissons bien la cavité pour l'avoir visitée plusieurs fois, nous connaissons le cheminement et les zones à protéger.  Si maintenant il faut "suivre le guide" adieu Grotte du Fayt.

Les spéléologues d’élite, par un travail patient et persévérant, découvrent et décrivent de nouveaux réseaux.  Malheureusement, la crainte de visites dévastatrices des tours operators les contraint à tenir secrètes et/ou fermées leurs découvertes ou d’y autoriser de rares visites sous étroite surveillance.  Le spéléologue moyen en fait les frais et, entre les nouvelles découvertes qui restent fermées et les anciennes qui se ferment, il ne lui reste plus grand-chose.

On a parfois l’impression que cette tendance est voulue, ou au moins tolérée, afin de tendre vers une spéléologie belge d’élite.  Cela est dangereux pour l’avenir de notre activité.  Combien de débutants prometteurs se désintéressent de tourner toujours dans les mêmes cavités d’initiation ? En effet, tout spéléologue commence forcément par être moyen.  Un club moyen comme l’Astragale peut parfois être un tremplin pour une destinée spéléologique plus fournie mais ce tremplin devient de plus en plus court…

(Vous pouvez engueuler l'auteur ici)