La loi de financement des communautés
Par Hugo Van Droogenbroek
Depuis 1989, lenseignement belge est communautarisé. Les communautés française, flamande et germanophone sont désormais compétentes en matière denseignement et reçoivent à cette fin des dotations financières de lEtat fédéral. Comme le prévoit larticle 175 de la constitution, ces subventions sont fixées par une loi spéciale (cest-à-dire une loi adoptée par deux tiers des députés et une majorité simple dans chaque groupe linguistique). Cest la loi de financement des communautés du 16 janvier 1989 (celle-ci ne concerne que les communautés française et flamande. Le financement de la communauté germanophone est réglé par une autre loi). Que dit cette loi de financement ?
1. Le montant global
Premièrement, la loi fixe un montant de base alloué à lenseignement: 296 milliards de francs, ce qui correspond au montant du budget enseignement national juste avant la communautarisation. Ce montant est indexé annuellement et adapté à lévolution démographique des jeunes de 3-18 ans. Par contre, il ne suit pas lévolution de la richesse nationale, qui croît beaucoup plus vite que linflation. Aussi, les dotations exprimées en pour cent du PIB diminuent-elles sans cesse. Résultat: il ny a aucune marge de manuvre pour permettre une évolution des salaires ou pour tenir compte du nombre croissant détudiants dans les universités ou les écoles supérieures.
Les dotations aux Communautés proviennent des recettes de TVA. Le caractère structurel du processus de réduction des dépenses déducation relatives apparaît clairement si lon sait que la part des recettes de TVA transmises aux Communautés est passée de 76,85% en 1989 à 67,4% en 1996.
Si les dépenses denseignement en pour cent du produit national sont restées à peu près stables depuis 1990 (au niveau de 5,2 à 5,4% du PIB) cest uniquement parce que les régions flamande et wallonne sont venues au secours des budgets communautaires et parce quon a utilisé pour lenseignement des moyens destinés à dautres services publics (radio- et télé-redevance par exemple). Mais cela na pas suffi à empêcher les pertes demploi, surtout dans lenseignement secondaire et dans le supérieur.
2. La répartition entre les communautés
Deuxièmement, la loi de financement détermine la façon dont ce montant global est partagé entre les communautés flamande et française. Il faut savoir quen 1988 lenseignement francophone coûtait un petit peu plus cher par élève que lenseignement flamand. La communauté française comptait 42,45% des jeunes en âge de scolarité obligatoire, alors quelle dépensait 43,5% du budget enseignement. Cette différence sexplique aisément par des facteurs objectifs: structure différente des réseaux, âge moyen du corps enseignant, taux de redoublement divergents (eux-mêmes liés à la composition sociale inégale des deux communautés). Malgré cela, la loi de financement a prévu un mécanisme de transition par lequel on est passé progressivement de la répartition réelle du budget 88 à une répartition sur base du nombre de jeunes. En 89, la Communauté française a donc reçu 43,5% de la dotation globale et la communauté flamande 56,5%. Ces taux ont ensuite été progressivement modifiés pour atteindre 42,45% et 57,55% aujourdhui. Ceci est une des raisons pour lesquelles la Communauté flamande a connu, jusquà présent, des difficultés budgétaires un peu moins criantes que la Communauté française. Les autres raisons étant la dénatalité (plus forte en Flandre quen Wallonie) et la fusion de la Communauté et de la Région flamande (qui a apporté un peu plus de marge budgétaire à la Flandre). Signalons encore que la population bruxelloise a été partagée arbitrairement en 20% de francophones et 80% de néerlandophones, ce qui joue en faveur de la Communauté flamande.
3. Nouvelle clé de répartition à partir de 1999
La période transitoire prend fin en 1999. Que se passera-t-il alors ? Pour le montant global de la dotation, rien ne change: on lindexe et on ladapte à la démographie, sans plus. Mais pour ce qui est du partage de cette dotation, la loi de financement prévoit quà partir de 1999 il devra se faire sur base de critères objectifs fixés par la loi. Il faudra donc compléter la loi spéciale de financement par une nouvelle loi (qui ne nécessitera quune majorité simple).
Depuis plusieurs mois, les politiciens des deux communautés se sont lancés dans une querelle concernant le choix de ces fameux critères objectifs. Pour les hommes politiques flamands, la dotation doit être divisée selon le nombre de jeunes en âge de scolarité obligatoire dans chaque communauté. Au contraire, les dirigeants francophones réclament un financement suivant le nombre effectif délèves de lenseignement maternel, primaire et secondaire. Pourquoi cette divergence ? Parce que lenseignement de la communauté française compte davantage délèves redoublants et que les enfants y fréquentent lécole maternelle plus tôt quen Flandre. Une répartition sur base du nombre délèves est donc un peu plus favorable à la Communauté française, alors que le nombre de jeunes en âge de scolarité est plus avantageux pour la Flandre.
4. La question fondamentale
Toute cette querelle tourne autour de deux ou trois milliards de francs. Elle sert avant tout à camoufler lindigence des moyens dont dispose lenseignement dans les deux communautés. Actuellement, si on inclut toutes les dépenses de lEtat central, des pouvoirs régionaux, des provinces et des communes, notre pays consacre 411 milliards de francs par an à lenseignement. Cela représente seulement 5,4% du PIB, alors quen 1980 lenseignement bénéficiait encore de 7% du PIB. La différence de 1,6% représente plus de 120 milliards de francs !
La revendication de lAped retour à 7% du PIB pour lenseignement a certes un aspect symbolique. Mais le montant de 120 milliards correspond également au coût cumulé des besoins les plus pressants (encadrement, charge de travail, recyclage, frais de fonctionnement, etc.). Du côté francophone, elle a reçu le soutien dimportants représentants syndicaux comme Régis Dohogne, André Lacroix, Prosper Boulangé, Jean-Marie Ansciaux Du côté flamand, lACOD (CGSP-flamande) vient de reprendre à son compte cette revendication de 7% (Tribune, janvier 1999). Quant à Gust Van Dongen, responsable de la COC (CSC-enseignement flamande), il a lancé, au dernier congrès de la CSC, un " appel à ne pas monter les communautés les unes contre les autres, mais à soutenir nos actions mutuelles pour obtenir, dans chaque communauté, les moyens dun enseignement efficace et de qualité " (Brandpunt, janvier 1999).
(extrait de "Misère de l'école", Aped, Bruxelles, 1999)