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Appel pour une école démocratique |
(Extrait de l'Ecole démocratique n°7, juillet-septembre 2001)
C'est le prix Nobel de littérature qu'il a reçu en 1998 qui aura concentré la lumière des projecteurs sur cet écrivain portugais d'origine paysanne modeste, né en 1922 dans l'Alentejo.
J'ai découvert Saramago avec Le Dieu manchot1 . Une pure merveille. Aussitôt apprivoisée l'originalité de son écriture - il abandonne la ponctuation traditionnelle au profit d'un flux continu où les dialogues se marquent par une simple virgule suivie d'une majuscule, sans que jamais cela nuise à la lisibilité - la lecture de ce roman historique procure de multiples plaisirs. L'histoire d'abord, ou plutôt deux histoires parallèles : début XVIIIème siècle, le roi Jean V fait construire à Mafra, Portugal, un palais-couvent démesuré, au prix de la souffrance et de la mort de nombreux ouvriers, pendant que les héros du récit, Balthasar Sept Soleils et Blimunda Sept Lunes, enfants du peuple, rêvent de construire, avec un jésuite inventeur hérétique, une machine "capable de monter au ciel et de voler sans autre combustible que la volonté humaine"2. Folie des grandeurs chez les monarques, dure réalité pour le peuple, mais aussi rêve et utopie, Samarago tisse histoire et allégorie. Les amateurs de belle écriture seront séduits par son style baroque, très oral, alternant avec fluidité réalisme et fantastique. D'autres découvriront un fragment d'histoire dominé, en ces temps de superstitions et d'Inquisition, par la Monarchie et l'Eglise auxquelles l'auteur réserve quelques salves d'ironie, tantôt subtiles, tantôt violemment sarcastiques. Les révélations croustillantes sur la cupidité, la vanité et l'hypocrisie qui y règnent valent le détour.
Ce qu'il y a d'admirable, enfin, c'est cette proximité, ce point de vue qu'adopte l'écrivain : celui des laissés - pour - compte de l'Histoire , dont il dit si bien la souffrance comme la chaleur et l'amour. "Et s'approche aussi toute la foule, des milliers et des milliers d'hommes aux mains sales et calleuses, au corps épuisé à force d'avoir élevé, des années durant, pierre après pierre, les murs implacables du couvent, les salles immenses du palais, les colonnes et les piliers, les clochers aériens, la coupole de la basilique suspendue au-dessus du vide"3 . A la suite des nouveaux historiens comme Duby, il donne à l'Histoire une épaisseur humaine, faite de chair et de sang, avec une prédilection pour les petites gens. Il fissure ainsi l'Histoire officielle, souvent désincarnée et somme toute fictive. C'est en cela que Saramago est éminemment subversif.
La remise en cause des "vérités historiques" est également au coeur de son Histoire du siège de Lisbonne4 . Un correcteur - la cinquantaine ordinaire - ne peut résister à l'irrépressible envie de substituer un NON à un OUI dans un ouvrage d'histoire dont il fait la relecture finale avant impression. Cette rupture aura des conséquences inattendues : il connaîtra enfin l'amour et franchira le pas de l'écriture. Oui, on peut modifier le cours de l'histoire, on peut dire non, puis construire autre chose. L'Histoire du siège de Lisbonne est aussi une relecture de la guerre opposant chrétiens et maures au XIIème siècle. L'écriture de Saramago y est moins lyrique, plus dense, plus classique peut-être, moins palpitante à mes yeux. Mais c'est affaire de goût. A vous d'en juger. Les deux romans que j'ai évoqués ici sont loin d'être les seuls de son oeuvre. Alors, plongez !
Ph. Schmetz
1 Édition française en poche Point Seuil n° 174.
2 José Saramago, conférence Nobel, Stockholm, 1998, Comment le personnage fut le maître et l'auteur son apprenti, éditions Mille et une nuits n° 257, novembre 1999.
3 op. cit.
4 Édition française en poche Point Seuil n° 619