|
Appel pour une école démocratique |
(Extrait de l'Ecole démocratique n°7, juillet-septembre 2001)
Les Asturies sont situées sur la côte Cantabrique, dans le nord de l'Espagne. La région subit, depuis plus d'une quinzaine d'années, une crise industrielle qui touche tous les secteurs: charbonnages, sidérurgie, chantiers navals, agriculture, pêche, etc. Il y a environ un million d'habitants concentrés pour la plupart dans le centre de la région.
La Communauté asturienne, comme toutes les autres Communautés de l'Etat espagnol, est autonome en ce qui concerne l'enseignement. Cela veut dire que dans tout l'Etat espagnol les gouvernements régionaux décident en matière d'éducation, tout en respectant un cadre législatif général.
L'enseignement primaire et secondaire est obligatoire jusqu'à l'âge de 16 ans. Les niveaux non obligatoires sont le «Bachillerato» (deux ans, quatre options fondamentales) et la Formation Professionnelle moyenne et supérieure, auxquels on accède après avoir obtenu un diplôme à «l' ESO» (enseignement secondaire obligatoire). Le cas échéant, on peut accéder à des études de Formation Professionnelle sans qualification. Pour les plus jeunes, l'école n'est obligatoire qu'à partir de six ans. La maternelle existe pourtant pour les enfants à partir de 3 ans.
Le cadre législatif général commun à tout l'Etat espagnol est déterminé par trois lois,
la LODE, la LOGSE et la LOPEGCE, adoptées sous le gouvernement socialiste et qui ont permis de subventionner les étapes éducatives obligatoires là où l'Etat ne pouvait arriver à scolariser tout le monde. Et ce sont surtout les ordres religieux qui ont profité de ce déficit de l'Etat, qui préfère subventionner ces entreprises privées, pour la plupart confessionnelles, plutôt que de construire de nouvelles écoles, collèges et lycées publics. Cela répondait à une hausse de la natalité dans les années 70, tendance qui s'est arrêtée dans notre pays depuis quelques années.
La baisse de la natalité, liée à plusieurs causes - dont la grave crise économique - frappe de plein fouet notre région. Les Asturies ont connu la fermeture de dizaines d'entreprises, avec un taux de chômage de 15% de la population active, le passage à la retraite de milliers de travailleurs, et aucun avenir industriel. Le gouvernement asturien, dirigé par le PS après une période de quatre ans entre les mains de la droite traditionnelle , a reçu ce qu'on appelle en espagnol «las competencias» en matière d'éducation, c'est à dire, le droit de dicter des dispositions législatives et de planifier l'éducation tout en respectant les lois cadres citées plus haut (celles-ci permettent de financer les étapes obligatoires quand l'Ecole publique ne peut pas scolariser tous les enfants, mais rien n'y est dit sur les niveaux non obligatoires.).
Après de nombreuses fermetures de classes, notamment dans le primaire, et la subvention des écoles et collèges privés (même dans les niveaux non obligatoires), durant ces dernières années, un mouvement a commencé à se développer dans les Asturies. Et pour la première fois, la tentative de fermeture d'un Lycée public a été vivement contestée par tous les membres de la communauté éducative publique. Les professeurs, parents et élèves ont occupé le lycée La Magdalena, situé dans un quartier ouvrier de la ville d'Avilés pendant 17 jours, sans interruption des cours. Après de nombreuses manifestations et déclarations de solidarité, l'administration asturienne a reculé et a annoncé que la fermeture était hors de question. Il faut souligner que la part du privé subventionné est très élevée dans cette ville.
Mais la flamme du mouvement venait d'être allumée: quelques mois plus tôt, le gouvernement avait reçu les «compétences» en éducation et il devait régler pour quatre ans la planification éducative dans la Communauté autonome. Le syndicat de professeurs SUATEA (Sindicato Unitario y Autónomo de los Trabajadores de la Enseñanza de Asturies), engagé depuis sa création dans la défense du système public, a donné l'alerte: l'Administration préparait le décret qui allait réglementer l'octroi de subventions aux établissements privés pour cette nouvelle période.
En même temps, des professeurs et des parents d'élèves de Gijón, la plus grande ville de la région - avec de nombreux collèges et écoles subventionnés (y compris ceux de l'Opus Dei, catholiques intégristes qui pratiquent la ségrégation des filles et des garçons dans leurs classes) - convoquent des assemblées pour s'opposer à la fermeture des classes dans le public, alors que le gouvernement socialiste voulait continuer la politique de ses prédécesseurs du Parti Populaire.
Le syndicat SUATEA décide de lancer la grève dans tous les établissements publics de la région, après avoir tenté de convaincre le reste des syndicats du public (deux apparentés gauche, CCOO et UGT, et deux de droite) qui ne voyaient pas le besoin de le faire. La grève du 21 février 2001 a constitué un succès: le même jour, une manifestation avait été convoquée à Oviedo, la capitale des Asturies, par les trois syndicats de gauche et les deux fédérations de Parents d'élèves: une foule, inattendue pour certains, a dépassé les prévisions de «la Plataforma en Defensa de la Escuela Pública», intégrée par les organisations déjà citées et par le «Sindicato de Estudiantes». Plus de 20.000 personnes ont manifesté contre le maintien des subventions au privé et pour la promulgation de normes qui garantissent la priorité du public face aux patrons du privé, comme le PS avait promis de le faire dans son programme électoral.
A partir du mois de février, les occupations d'écoles ne cessent de se produire, non seulement dans les villes de Gijón et Avilés, mais aussi dans les bassins miniers de Nalón et Caudal et dans la capitale, Oviedo. Le mouvement s'élargit et toute la population est touchée par le débat: les uns pour soutenir l´Ecole Publique de tous et de toutes, qui s'occupe de toutes sortes d'élèves (minorités ethniques, élèves de tous les villages et villes, handicapés...), les autres pour défendre leurs privilèges. Tous les médias rendent compte d'un débat où les arguments s'étalent devant toute la population.
Mais le gouvernement régional, au lieu d'édicter des règlements qui élimineraient les subventions là où le public pourrait s'occuper de l'enseignement, publie des normes ambiguës qui laissent la porte ouverte à de nouveaux «conciertos» (subventions), même dans les niveaux non obligatoires.
Le privé utilise alors tous les moyens à sa portée: il exige le maintien des «conciertos» face à une timide tentative de l'Administration de limiter les subventions dans certains grands collèges appartenant aux ordres religieux les plus puissants, comme il l'avait déjà fait l'année dernière avec de grandes manifestations soutenues par le Parti Populaire (rappelons que c'est ce parti, au pouvoir dans le gouvernement central espagnol, qui a dicté des lois rétrogrades de réforme du droit du travail et qui a restreint les droits des immigrants, portant ainsi atteinte aux droits démocratiques des travailleurs). Ces manifestations voulaient préparer le terrain pour continuer à jouir du privilège de sélectionner des élèves, de faire un enseignement confessionnel et d'expulser les enfants «indésirables», tout cela financé par l'argent public.
De notre côté, et ce pendant plus de quatre mois, les actions se sont succédées: de nouvelles formes de lutte ont été développées par le Mouvement Social en Défense de l'Ecole Publique, nom adopté par les Assemblées permanentes de parents, de professeurs et d'élèves constituées dans les villes et zones éducatives. Toutes ont voulu montrer que l'Ecole Publique est la seule Ecole démocratique, par les méthodes utilisées et les formes participatives et ouvertes des assemblées, des marches et manifestations, les occupations pacifiques des écoles primaires et secondaires.
La plupart des écoles et lycées publics affichent des banderoles qui réclament l'argent public pour l'Ecole Publique, s'opposent aux subventions et défendent visiblement la priorité du service public face aux marchands de l'éducation qui ne parlent de «liberté d'enseignement» que pour cacher leur exigence de fonds publics pour financer des entreprises privées.
Le débat engagé ne vient que de commencer: nous sommes bien conscients des enjeux de notre combat. La lutte contre la privatisation d'un service public de qualité au service de tous les citoyens doit être soutenue au-delà des personnes directement impliquées. C'est pour cela qu'après de nombreuses manifestations, il a été décidé de mener une action spectaculaire: la réouverture d'une école qui avait été fermée par l'Administration. Là, les membres du Mouvement Social ont animé des débats avec d'autres travailleurs de la région à propos de la crise industrielle et sociale qui touche les Asturies. A côté des forums ouverts à tout le monde, des activités ludiques pour les enfants, des représentations théâtrales et des concerts ont été organisés durant « les 24 Heures pour une Ecole Populaire». Le débat sur la privatisation des services publics a été au centre de tous ces forums.
La lutte contre la privatisation de l'enseignement public ne vient que de débuter. C'est pour cela que les actions continuent: une nouvelle grève, encore des manifestations massives, des occupations et, pour finir, une manif à vélo avant la fin de l'année scolaire. Nous savons qu'à la rentrée tout sera à recommencer. Notre défi, maintenant, est d'étendre le débat et la lutte à tout l'Etat espagnol et d' enrichir nos débats en nous mettant en contact avec d'autres gens qui partout dans le monde mènent le même combat. Des milliers de personnes ont commencé à en être conscientes.
La lutte continue .....
Gijón, le 10 juin 2001
Beatriz Quirós Madariaga
Enseigne le Français au Lycée Public Rosario de Acuña (Gijón) et est membre du Secrétariat Régional du syndicat SUATEA Asturies.