Pour la défense et la promotion du rationalisme et du materialisme scientifique. Pour la séparation entre sciences et religions

Appel de scientifiques à l'initiative de la Libre Pensée Française

(membre de l'International Humanist Ethical Union, IHEU)

Les soussignés rappellent que la méthode appliquée au développement des connaissances scientifiques ne fait appel qu'à des causes matérielles et n'invoque aucune cause transcendante pour expliquer les phénomènes de la nature : cela permet de caractériser la méthodologie scientifique comme matérialiste, par opposition à une démarche idéaliste ou spiritualiste. Le scientifique, quelles que soient par ailleurs ses conceptions personnelles, métaphysiques ou religieuses, rejette toute explication surnaturelle ou cause transcendante. Les connaissances scientifiques sont ainsi le bien commun de toute l'humanité: en effet, elles sont vérifiables par tous puisqu'elles sont fondées sur la raison et des démonstrations expérimentales reproductibles. Au contraire, les religions relèvent d'un acte de foi et affirment une révélation, par définition non vérifiable : elles sont par nature totalement différentes de la connaissance scientifique. Le dialogue entre science et foi n'a donc aucun sens ni intérêt sur le plan de la méthodologie scientifique.

Giordano Bruno a connu le bûcher de l'Inquisition catholique pour avoir émis l'hypothèse de mondes multiples. Michel Servet fut brûlé sur ordre de Calvin pour des raisons théologiques et avoir regardé l'intérieur du corps et posé les premières pierres de la connaissance de la circulation sanguine; Galilée dut abjurer devant le tribunal de l'Inquisition pour avoir tourné sa lunette vers l'immensité cosmique et avoir apporté des preuves partielles à la rotation de la Terre autour du Soleil, ne faisant plus de notre planète le centre de l'univers. Ces faits historiques sont l'expression brutale de cet antagonisme irréductible entre science et foi lorsqu'une Église, fusionnant avec l'État, a les moyens institutionnels de décider ce qui est bon ou mauvais dans le domaine des connaissances. Puis ce fut la condamnation de l'immense œuvre de Darwin qui posait les bases et le cadre d'une compréhension du monde vivant en invoquant des causes matérielles: la sélection naturelle pour rendre compte de l'évolution des êtres vivants (L'Origine des espèces); la sympathie et la coopération entre individus, prenant le relais de la sélection naturelle, pour l'émergence de la civilisation (La Filiation de l'homme).

Ces condamnations historiques de la science et des scientifiques par les Églises doivent nous éclairer sur la signification de l'appel actuel de l'Église Catholique au dialogue avec les scientifiques, dialogue rompu depuis l'affaire Galilée, nous dit-elle. À ce sujet, l'Église actuelle proclame qu'elle vient de réhabiliter Galilée. Mais Galilée n'a pas perdu son honneur devant l'humanité, il n'avait pas à être réhabilité. Certes, l'Église actuelle nous dit qu'elle s'est trompée sur son verdict. Mais elle ajoute que Galilée était arrogant, voulant ainsi faire partager les torts. D'autre part, jamais l'Église ne dit qu'elle n'aurait pas dû le juger. Or, c'est là le fond du problème. Les religions sont-elles qualifiées pour intervenir dans le développement des connaissances ? L'Église Catholique, et avec elle toutes les religions et les sectes, disent oui, même si elles sont amenées à reformuler leurs jugements sous la pression de l'avancée des connaissances? Toutes les Églises reconnues, toutes les sectes, ont un lourd passé dans leur relation avec la science et les scientifiques.

La méthodologie scientifique, aussi bien que l'histoire du comportement des Églises catholiques et protestantes, alors qu'elles étaient partie prenante du pouvoir politique, montrent la nécessité d'une séparation complète entre sciences et foi. Ne peut-on pas s'inquiéter quand l'Église Catholique, déclare à l'issue de son jubilé des scientifiques, par la voix du pape : " Plus de séparation entre la foi et la raison "?

Ne peut-on pas s'inquiéter lorsque le pape exhorte les scientifiques catholiques à "participer à l'élaboration d'une culture et d'un projet scientifique qui laissent toujours transparaître la présence et l'intervention providentielle de Dieu"? N'est-ce pas une indication que l'Église demande un droit de regard sur les choix scientifiques, jusqu'à suggérer que ceux-ci "laissent toujours transparaître la présence et l'intervention providentielle de Dieu"? Cela ne préfigure-t-il pas la condamnation de recherches scientifiques en fonction de critères édictés par les religieux? N'est-ce pas un encouragement pour toutes les Églises et toutes les sectes à emprunter la même voie ?

L'incroyance ainsi que les croyances religieuses relèvent de la sphère privée et sont garanties par la liberté de conscience individuelle. Le dialogue entre science et foi, prôné par l'Église catholique, qui ne saurait avoir de sens positif pour la connaissance scientifique, relève de la conscience individuelle. Les auteurs de cet appel font leur la conception de Galilée qui réclamait l'indépendance totale de la pensée scientifique et sa séparation de la religion. Prôner le concordisme ou l'absence de séparation ne peut qu'aboutir à mettre sur le même plan les connaissances scientifiques et les religions, avec comme conséquence l'introduction du dogme dans les cours de biologie, comme au Kansas (USA) sous la pression de sectes ou communautés liées aux Églises protestantes. De même, nous ne saurions oublier l'affaire Lyssenko, qui illustra d'une manière dramatique l'action d'un pouvoir d'Etat dans le domaine scientifique. Nous réaffirmons que la recherche scientifique et la transmission des connaissances doivent être libres de se développer pleinement, à l'abri de tout argument d'autorité au service d'idéologies religieuses ou politiques.

Les frontières des connaissances sont les marges sur lesquelles les spéculations métaphysiques sont les plus faciles. Les media sont souvent friands d'interroger les scientifiques sur ces zones frontières. Chacun peut être tenté d'y développer ses positions métaphysiques personnelles: cela peut être une source de confusion pour le public, qui ne saura pas nécessairement faire la distinction entre ce qui relève de la science ou de positions personnelles, métaphysiques ou religieuses. Compte tenu du prestige et de l'impact que peuvent avoir les scientifiques auprès du public, compte tenu du fait que les scientifiques incarnent une partie du savoir, ce bien commun de toute l'humanité, les soussignés appellent leurs collègues à la plus grande vigilance quant à la séparation entre science et foi, et particulièrement d'éviter de donner leur caution à des manifestations publiques qui utilisent la science pour promouvoir les religions.

Les soussignés, quelles que soient leurs opinions philosophiques et religieuses, qu'ils soient croyants, agnostiques ou athées, estiment nécessaire le maintien d'une séparation absolue entre les sciences et toutes les religions. Ils dénient à toutes les Églises et sectes le droit d'intervenir dans le choix des programmes de la recherche et de l'enseignement scientifiques.

Les premiers signataires :

Jean-Louis Andrieu (Biologiste, CNRS), Jean Bricmont (Physicien, Bruxelles), Christine Comera (Biochimiste, chercheur à l'INRA), Raphaël Cuny (Océanographie, enseignement supérieur),Pierre Deleporte (Biologie, chercheur au CNRS), Jean Dubessy (Sciences de la Terre, Chercheur au CNRS); Michel Eliard (Professeur en sociologie, Toulouse), Michel Kerzberg (Chercheur CNRS, Institut Pasteur) , Jean-Pierre Garcia (Paléontologie, chercheur au CNRS), Bernard Laumonier (Sciences de la Terre, Maître de Conférence, Nancy), Guillaume Lecointre (Phylogénéticien, chercheur au Muséum National d'Histoire Naturelle), Christian Marignac ( Sciences de la Terre, professeur des Universités), Bernard Marty (Sciences de la Terre, professeur des Universités), Anne Morelli (Professeur à l'Université Libre de Bruxelles), Daniel Neuville (Sciences de la Terre, IPG-P, CNRS), Marie-Reine Plante-Cuny (Océanographie, Chercheur retraité CNRS), Jean-Sebastien Pierre (Ethologie, écologie, évolution, Rennes), Patrick Tort (Directeur de l'Institut Charles Darwin International) , François Vernotte (Astrophysicien)

Si vous désirez signer cet appel, écrivez à l’APED qui fera suivre.