Quand Renault-Vilvorde
éclaire les «missions de l'école»

(avril 1997)

Ainsi, nous voilà armés d'un décret pour bâtir l'école de demain. A défaut de moyens, on nous a offert des objectifs : « promouvoir la confiance en soi et le développement de la personne »; « rendre apte à prendre une place active et créatrice dans la vie économique »; former « des citoyens responsables pour une société démocratique »; « assurer à tous les jeunes des moyens égaux d'émancipation sociale ».

Comme c'est beau...

Et puis patatras ! A peine l'euphorie suscitée par ce décret nous a-t-elle fait oublier un peu les liquidations d'emplois dans les écoles ou les malheurs de Clabecq, voilà que Renault nous plonge derechef dans le cauchemar social.

Quelle « confiance en soi » l'école de Mme Onkelinx ou celle de son collègue flamand M. Van den Bossche pourraient-elles bien apporter aux enfants de Vilvorde ? Quel « développement de la personne » pourrait faire retrouver la joie à ceux qui lisent le désespoir dans les yeux de leurs parents ? Par quelle manipulation pédagogique pourrions nous les motiver pour se préparer à « prendre une place active dans la vie économique », alors que c'est le désert économique qu'ils voient s'installer autour d'eux. Au nom de quelle mystification devrions nous leur incluquer l'idée, contraire à tout ce qu'ils perçoivent, qu'eux-mêmes et les patrons de Renault seraient, à égalité, des « citoyens responsables » dans une « société démocratique » ? Au prix de quelles contorsions intellectuelles un enseignant pourrait-il prétendre que ces jeunes-là auraient « des moyens d'émancipation sociale » égaux à ceux d'enfants issus de parents fortunés?

Avec l'annonce de la fermeture de Renault, le mythe de l' « employabilité des jeunes », que l'on brandit si allègrement quand il s'agit de plier l'école aux désidérata des organisations patronales, vient lui aussi de prendre une fameuse giclée de plomb dans l'aile. On aura beau décrire les profils de qualification les plus précis, les profils de formation les plus adéquats, cela ne créera pas un emploi de plus. Même la main d'oeuvre la plus performante, la mieux formée, n'intéresse Monsieur Schweizer que dans la mesure où elle accroît son taux de profit. Sans quoi, il s'en défait. Ce qui est sûr par contre, c'est que l'entrée en force du patronat à tous les échelons de la gestion du système éducatif &emdash; de la Commission Communautaire des professions et des qualifications jusqu'aux conseils de participation des établissements &emdash; signifiera l'instrumentalisation de l'école au service de la compétition économique. Comme le disait Roberto D'Orazio, lors de la journée d'étude organisée par l'aped le 15 mars dernier : « Il faut empêcher les banques et les patrons d'avoir quoi que ce soit à dire dans l'enseignement. Si ces gens-là ne savent pas avoir une vision et une pratique humaine dans l'entreprise, ils ne l'auront pas non plus dans l'école ».

Alors ? Il n'y a plus qu'à baisser les bras ? Les enseignants ne peuvent-ils donc rien pour l'emploi des jeunes qu'ils côtoient ?

Si. D'abord, comme tous les travailleurs, les professeurs et les instituteurs ont leur part dans les luttes en cours. Ils étaient nombreux le 16 mars. Ils devront l'être encore davantage le 5 avril à Namur, lors de la « marche contre les menteurs ».

Mais leur apport le plus précieux sera d'armer les futurs travailleurs de connaissances qui permettent de comprendre le monde et d'aptitudes qui donnent force pour le changer. Assurer l'employabilité des jeunes par l'école ? Oui, en les préparant intellectuellement et moralement à se battre pour l'emploi et à rejeter le fatalisme économique. Cela implique, aujourd'hui, le refus de réformes qui dualisent encore davantage l'école et l'accès aux savoirs.

Nico Hirtt

Aped