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Appel pour une école démocratique |
Premier acte : logorrhée sarcastique
Alors voilà, cest lhistoire dun instituteur, la cinquantaine sémillante, qui sillonne, dintérim en intérim, la douce France des cartes postales. Plus compétent et motivé que lui, tu meurs. A-t-il commis une faute professionnelle dans sa précédente carrière de juge de la jeunesse ? Que sont devenues sa femme et sa fille ? Toujours est-il que Victor Novak - cest son nom - vit seul, porte en son coeur une sourde douleur et semble en quête de rédemption. De la vraie bonne épaisseur psychologique, ça madame. Psychologie de comptoir, certes, mais indispensable dans ce genre de série télévisée.
Ne posant jamais longtemps ses valises, réduites au strict nécessaire - il se déplace à moto -, lInstit vole de problème de société en problème de société. Ici, le père dun de ses protégés est SDF, là, il sort de prison. Ici, il compte parmi ses élèves des enfants de la Ddass. Là, ils se font racketter. Ailleurs, cest le passé - collaboration, résistance - qui fait peser un lourd climat. Mais rassurez-vous, citoyens à lâme sensible, notre Superman pédagogique va vous régler tout ça vite fait. Novak va se multiplier, intercéder, jouer entre les lignes, aller au charbon, au four et au moulin. Dabord, sans conteste, cest un instit compétent, à laise dans toutes les matières, pédagogue acquis aux méthodes actives, of course, excursions, étude du milieu, pièces de théâtre, tout y passe. Et puis, il est à lécoute des enfants - et des parents, et de tout le village -, comme dirait un de mes chers collègues au service de la jeunesse 24 heures sur 24, avec le sourire sil vous plaît, trouvant toujours le mot juste, celui qui fait mouche.
Finies les présentations, passons aux choses sérieuses.
Deuxième acte : critique idéologique
Les afficionados de lInstit, Victor Novak, et de son interprète, Gérard Klein, vous diront que jai tout faux avec ma critique. Que leur série chérie rend un vibrant hommage à la glorieuse profession denseignant, si injustement malmenée ces derniers temps. Que lInstit, cest vraiment un chic type, profondément humain. Que la série fait un véritable travail déducation à la citoyenneté humaniste. Quelle exalte les vertus de la tolérance et de la fraternité.
A y regarder de plus près, pourtant, permettez-moi dinsister, il lui rend un bien mauvais service, à notre noble métier comme à la perception que lon doit avoir du monde dans lequel nous vivons. Voici en effet une série télé qui crée et entretient dans lesprit du grand public - diffusée en prime time (après le journal), elle est rediffusée à de nombreuses reprises - lidée quil suffit, pour résoudre les problèmes dont souffre la société, que les enseignants y mettent un peu de bonne volonté. Enseignants, vous vous plaignez du manque de moyens, vous revendiquez des hausses de salaire, un allégement de votre charge, des classes moins nombreuses ? Vous prétendez que les problèmes que connaissent les enfants qui vous sont confiés sont plus complexes quon ne le croit ? Que les causes profondes du malaise qui taraude lEcole pourraient bien être sociales, économiques et politiques ? Eh bien non ! Voyez lInstit ! Il obtient des résultats remarquables ! Sans jérémiades ! Il sadapte, lui ! Il mord sur sa chique ! Et gningningnin et gningningnin ... Comme sa consoeur Madame la Proviseur, ou, dans dautres services au public, le docteur Sylvestre, les commissaires Julie Lescaut et Navarro, une Femme dhonneur, la Kiné, les Monos, la Juge-est-une femme, et jen passe, lInstit apporte de leau au moulin des ny-a-quà-faut-quon qui croient quil suffirait aux travailleurs sociaux - et aux parents de nos chères têtes blondes - de se secouer un peu et découter les jeunes pour quautomatiquement ceux-ci (re)trouvent le chemin lumineux de lépanouissement, de la curiosité de savoir et du goût de létude. Cest oublier un peu vite que pour travailler comme Novak, il faudrait au bas mot des journées de 48 heures ... et quil nest pas donné à tout le monde dêtre à la fois brillant pédagogue, éducateur, animateur, médiateur, psychologue, sportif, etc. Et que même si par miracle cétait le cas, les difficultés rencontrées par les enseignants ont des sources tellement multiples quelles ne se règlent pas dun coup de cuiller à pot. Quelles ne peuvent en tout cas pas se régler sans remettre en question, ne serait-ce que partiellement, la structure de la société et de lEcole. La lecture strictement psychologisante que fait cette série des crises de lenfance - les problèmes sont systématiquement présentés comme relevant dun manque de communication - reflète bien la pensée actuellement dominante, mais ne résiste pas à la moindre étude sérieuse. Gérard Klein lui-même, dailleurs, nest pas dupe puisquil reconnaît que depuis le début de la série en 1993, les instituteurs (lui) écrivent que cela ne se passe pas comme ça en réalité. Evidemment, lInstit, ce nest pas la réalité. Cest une fiction dune heure et demie. Comme Zorro en quelque sorte. (1) Mais alors, pourquoi accepte-t-il de jouer dans une série qui, pour présenter un chatoyant vernis dhumanisme républicain - il se chuchote que lidée aurait été soufflée par Mitterrand himself, via son beauf Roger Hanin, tous deux progressistes, au réalisateur de la série Navarro - nen est pas moins radicalement conservatrice. Je mexplique : cet instit, cest quand même une sorte dincarnation du fantasme de tout patron qui se respecte. Un travailleur sans attache, disponible, flexible, qui compense par son abnégation de bon petit soldat les ravages sociaux dune société scandaleusement duale sans jamais mettre ses responsables en cause. Un rêve pour le pouvoir, cet Instit, je vous dis.
Troisième acte : une autre optique
Une suggestion : si ce nest déjà fait, osez quelque chose de différent. Par exemple, nous avons préféré, et de loin, un autre instituteur, celui que campe un Philippe Torreton épatant dans Ca commence aujourdhui, le film de Tavernier. Même si la fin nous déçoit - quelques pots de couleur, une fête multiculturelle et tout resplendit, ben tiens -, linstituteur-directeur se coltine les difficultés insolubles dune école maternelle de la banlieue de Valenciennes, en plein marasme économique et social. Il essaie, réussit des choses, en rate dautres, pousse des coups de gueule, cède au découragement. Ici, sans la moindre ambiguïté, dans lurgence, le cinéaste met son art au service dun cri dalarme lancé au public, en général, et aux politiques, en particulier : les ravages des politiques néolibérales menées depuis 1980 sont insoutenables dès lécole maternelle, chapeau aux enseignants qui tentent de prendre les problèmes à bras le corps, mais, sans un renversement des priorités économiques, sociales et scolaires, ça ne suffira pas. Et ça commence aujourdhui ...
Ph. Schmetz
(1) Le Matin, 07/04/00