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Appel pour une école démocratique |
J.P. Kerckhofs (extrait de l'Ecole démocratique, n°9, mars 2002)
Lhistoire de lart et celle des sciences sont parsemées de génies : Mozart, Picasso, Einstein, Darwin et bien dautres. Les défenseurs de lidéologie des dons utilisent régulièrement cette réalité comme argument massue en faveur de leur point de vue.
Tout dabord, il serait intéressant de replacer les uvres dans leur contexte historique. Rien ne sort uniquement de la tête dun individu. La peinture de Picasso naurait pas pu exister au 18ème siècle. Sans les travaux de nombreux prédécesseurs, jamais Einstein naurait pu élaborer la théorie de la Relativité. Il nen est pas moins vrai quil a fait preuve dun sens créatif, dune intuition très développés et que beaucoup de physiciens de grand talent qui avaient, comme lui, toutes les cartes en main nont pas franchi le pas. De même, tous les peintres du début du 20ème siècle nont pas eu linventivité de Picasso. De manière générale, quest-ce qui caractérise donc les génies par rapport au commun des mortels ?
Il est malheureusement impossible dencore soumettre aux moyens dinvestigation modernes les cerveaux des génies du passé. Mais cette opération peut être réalisée avec les génies actuels, par exemple les fameux « calculateurs prodiges ». Lun dentre eux, lallemand Rüdiger Gamm, capable par exemple de calculer 53 exposant 9 en moins de deux secondes (!), a vu son cerveau étudié à laide dune caméra à émission de positrons pendant quil se livrait à son activité favorite. Le résultat comparé à celui de calculateurs « ordinaires » est sans ambiguïté : lactivation de certaines aires cérébrales est commune à tous, mais dautres sont spécifiquement activées chez Gamm. Il est incontestable que son cerveau fonctionne différemment. CQFD ?
Pas si vite. Nathalie Tzourio-Mazoyer, chercheur en neuro-imagerie fonctionnelle à Caen et Paris, coauteur avec Mauro Pesanti (UCL) de létude mentionnée est formelle : « Cette spécificité dactivation de certaines aires cérébrales (
) est le fruit dun long entraînement et non dune particularité anatomique » (1). Cette équipe de recherche a en effet démontré « le rôle de lentraînement dans la plasticité des aires cérébrales activées pour une même tâche cognitive ». Ne vous enfuyez pas. En gros, cela veut dire que lorsque nous effectuons un certain travail intellectuel, nous mettons en jeu différentes parties de notre cerveau ; mais si nous persévérons longuement, nous arriverons à faire fonctionner dautres parties de notre cerveau qui amélioreront nettement nos performances. Léquipe de chercheurs est arrivée à cette conclusion en montrant que des individus « ordinaires » soumis à un entraînement intensif en vue de la réalisation dune tâche donnée acquièrent la capacité dactiver certaines zones cérébrales quils étaient incapables de mettre en route auparavant.
Les génies sont souvent décrits comme des êtres un peu particuliers, pas toujours sociables et pour tout dire, bizarres. Il apparaît que, souvent, leurs incroyables capacités résultent dune concentration intensive, depuis la prime jeunesse, sur un sujet de prédilection. Concentration dont a résulté, à linstar de ceux qui ont subi un entraînement intensif, la capacité dactiver certaines zones cérébrales inaccessibles aux « gens ordinaires ». Un entraînement à linsu du principal intéressé en quelque sorte. Mais pourquoi cette concentration ? Elle pourrait venir dune incapacité, cette fois biologique, à intégrer le monde dans toute sa richesse et sa complexité. Lindividu se concentrerait alors sur le reste, sur ce quil peut appréhender. Ces aptitudes extraordinaires seraient alors la conséquence de graves lacunes intellectuelles générales, pensent certains chercheurs.
Cest peut être possible pour un calculateur prodige, rétorquera-t-on, mais si on reprend lexemple dEinstein, il serait faux de prétendre quil était coupé du monde. Nous savons notamment quil sintéressait de près à la musique. Ainsi dailleurs quà la politique. Il faut distinguer entre les capacités apparemment surhumaines (comme les calculateurs prodiges) et la possibilité de mettre au point une grande théorie scientifique (ou de jouer un rôle décisif au niveau artistique). Si la Relativité Restreinte a été élaborée en quelques semaines dans sa forme écrite, son auteur a toujours expliqué quil était intrigué depuis longtemps par différents problèmes et quil y avait intensément réfléchi pendant de nombreuses années. Le « génie », dans ce cas, serait plutôt celui qui très jeune se voit confronté à une question, est fasciné par cette question et se prépare sans le savoir à être « le » spécialiste en la matière. Darwin, par exemple, avait toujours été intrigué par les ressemblances entre certaines espèces animales ainsi quentre ces espèces et des fossiles. Son voyage à travers le monde et les découvertes paléontologiques et géologiques quil a pu réaliser, combinées avec ses réflexions intenses et les travaux de plusieurs prédécesseurs, lui ont permis détablir la théorie de lévolution.
(1) Comment pensent les génies ? Sciences et Vie, février 01, p 54