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Appel pour une école démocratique |
Par Nico Hirtt
Avant le traité de Maastricht, lUnion européenne ne soccupait guère déducation. Mis à part lenseignement professionnel, les autres formes denseignement relevaient strictement de la compétence des Etats-membres. Avec la signature de lActe unique en 1986 et lentrée en vigueur du traité de Maastricht en 1992, les choses vont rapidement changer. Larticle 149 de lActe unique européen stipule que « La Communauté contribue au développement dune éducation de qualité » mais toujours en « respectant pleinement la responsabilité des Etats membres pour le contenu de lenseignement et lorganisation du système éducatif ». Dix ans plus tard, force est de reconnaître que la Commission européenne joue désormais un rôle majeur dans la définition et la promotion dune politique éducative commune. Un rôle largement supérieur à ce que prévoit larticle 149.
Si lon veut situer et dater la naissance dune politique éducative commune en Europe, ce nest pas vers la Commission européenne, ni vers le Conseil des ministres, encore moins vers le Parlement européen quil faut tourner nos regards, mais plutôt en direction du puissant lobby patronal de la Table Ronde Européenne des industriels (ERT). Créé en 1983, ce groupe de pression rassemble une quarantaine des plus puissants dirigeants de lindustrie européenne, tels Peter Brabeck (Nestlé), Paolo Fresco (Fiat), Leif Johansson (Volvo), Thomas Middelhoff (Bertelsmann), Peter Sutherland (BP) ou Jürgen Weber (Lufthansa). Leur travail commun consiste à analyser les politiques européennes dans divers domaines et à formuler des recommandations correspondant à leurs visées stratégiques.
Fin 1989, un « groupe de travail éducation » de lERT publie un rapport intitulé « Education et compétence en Europe ». Ce sera le premier dune longue série de documents affirmant « limportance stratégique vitale de la formation et de léducation pour la compétitivité européenne » et prônant « une rénovation accélérée des systèmes denseignement et de leurs programmes ». On y lit notamment que « l'industrie n'a qu'une très faible influence sur les programmes enseignés », que les enseignants ont « une compréhension insuffisante de l'environnement économique, des affaires et de la notion de profit » et quils « ne comprennent pas les besoins de l'industrie » [ERT 1989]. Pourtant, insiste la Table Ronde, « compétence et éducation sont des facteurs de réussite vitaux ». En conclusion, le lobby patronal suggère de « multiplier les partenariats entre les écoles (et) les entreprises ». Il invite les industriels à « prendre une part active à leffort déducation » et demande aux responsables politiques « dassocier les industriels aux discussions concernant léducation » [ERT 1995].
La Table Ronde regrette également que « dans la plupart des pays dEurope, les écoles (soient) intégrées dans un système public centralisé, géré par une bureaucratie qui ralentit leur évolution ou les rend imperméables aux demandes de changement émanant de lextérieur » [ERT 1995]. Les employeurs réclament des travailleurs « autonomes, capables de sadapter à un changement permanent et de relever sans cesse de nouveaux défis » [ERT 1995].
« Il n'y a pas de temps à perdre », dit encore la Table Ronde. « La population européenne doit s'engager dans un processus d'apprentissage tout au long de la vie » et, à cette fin, « il faudra que tous les individus qui apprennent s'équipent d'outils pédagogiques de base, tout comme ils ont acquis une télévision » [ERT 1997].
Avec une décennie de recul, lémergence dinitiatives visant à « harmoniser » les politiques denseignement en Europe, et émanant essentiellement de la Commission européenne, apparaît comme la mise en application progressive des volontés formulées dès 1989 par lERT.
En 1992, larticle 126 du traité de Maastricht accorde pour la première fois des compétences en matière denseignement à la Commission européenne. On crée à cette fin la DGXXII, la Direction générale de l'Education, de la Formation et de la Jeunesse, dirigée par la socialiste française Edith Cresson. Il s'agit en quelque sorte du « ministère » européen de lEducation. Mme Cresson met rapidement en place un « groupe de réflexion sur lEducation et la formation » sous légide du professeur Jean-Louis Reiffers. Après avoir participé directement à lélaboration du Livre Blanc « Enseigner et apprendre : vers la société cognitive », ce groupe finalise ses propres recommandations en 1996. On y lit que « cest en sadaptant aux caractères de lentreprise de lan 2000 que les systèmes déducation et de formation pourront contribuer à la compétitivité européenne et au maintien de lemploi. » [REIFFERS 1996]. Des initiatives comme les programmes Socrates et Da Vinci, ou le plan daction « Apprendre dans la société de linformation » (visant à intégrer les technologies de linformation et de la communication dans lenseignement européen) constituent les premiers pas vers la mise en uvre dune politique européenne denseignement. Mais cest avec larrivée de Viviane Reding à la Commission, en 1999, que les choses vont saccélérer et que lon va réellement passer de la phase de réflexion à celle de lharmonisation.
Au sommet de Lisbonne, les 23 et 24 mars 2000, les ministres nationaux de lEducation ont officiellement avalisé les projets concoctés par mesdames Cresson et Reding. Nom de code : « e-Learning ». Pour loccasion, on a rassemblé, outre les 15 pays membres de lUnion européenne, les trois pays de la Zone de libre échange européenne et les 13 candidats à lentrée dans lUnion. Linitiative « e-Learning » vise à « mobiliser les communautés éducatives et culturelles ainsi que les acteurs économiques et sociaux européens afin d'accélérer lévolution des systèmes déducation et de formation ainsi que la transition de lEurope vers la société de la connaissance » [CCE 2001].
En application des décisions de Lisbonne, la Commission a publié en octobre 2000 son « Mémorandum sur léducation et la formation tout au long de la vie » [CCE 2000-b]. Lors du sommet de Lisbonne, le Conseil européen avait également invité le Conseil des ministres de lÉducation « à entreprendre une réflexion générale sur les objectifs concrets futurs des systèmes d'enseignement, axée sur les préoccupations et les priorités communes ». Sur base de contributions des États membres et après discussion dun premier projet de texte au Conseil « Éducation » du 9 novembre 2000, la Commission a publié, fin janvier 2001, le texte stratégique « Les objectifs concrets futurs des systèmes d'éducation » [CCE 2001].
Lidée maîtresse, lidéologie fondatrice de cette politique éducative commune est résumée comme suit dans la plupart de ces documents : « l'Union européenne se trouve face à un formidable bouleversement induit par la mondialisation et par les défis inhérents à une nouvelle économie fondée sur la connaissance ». Dès lors, lenseignement européen doit se plier à un « objectif stratégique » majeur : aider lEurope à « devenir léconomie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde, capable dune croissance économique durable » [CCE 2001].
Les axes principaux du discours européen sur léducation peuvent se résumer en quelques mots: compétences, apprentissage tout au long de la vie, TIC, dérégulation, lien avec les entreprises, diversification, harmonisation, mobilité, citoyenneté, lutte contre lexclusion. Détaillons cela à la lumière des principaux documents européens.
Compétences
Sagissant des contenus à enseigner, le rôle premier de lécole, disent les autorités européennes, nest plus de transmettre des savoirs, mais plutôt dassurer laccès à des compétences. Il sagit, comme le souligne en 1997 le Conseil européen réuni à Amsterdam, « daccorder la priorité au développement des compétences professionnelles et sociales pour une meilleure adaptation des travailleurs aux évolutions du marché du travail » [CCE 1997].
Laccent est mis, plus particulièrement, sur les compétences « pluridisciplinaires » ou « transversales » ainsi que sur les compétences « sociales ».
Ainsi, lorsque les conclusions du Conseil européen de Lisbonne évoquent les « nouvelles compétences de base » que sont les compétences en technologies de l'information, la maîtrise de langues étrangères, une culture technologique, l'esprit d'entreprise et des aptitudes sociales, cest pour ajouter aussitôt qu'il « ne s'agit pas d'une liste de sujets ou de disciplines comme nous en avons connu à l'école ou par la suite » mais bien de « vastes domaines de connaissances et de compétences, tous interdisciplinaires » [CCE 2000-b]. Le même document précise également quelles sont les compétences sociales (« confiance en soi, indépendance, aptitude à prendre des risques ») et les compétences relatives à l'esprit d'entreprise (« capacité de l'individu à se dépasser au plan professionnel », « aptitude à diversifier les activités d'une entreprise »).
Apprendre tout au long de la vie
La compétence la plus souvent citée, et qui fait depuis la fin des années 90 lobjet de toutes les attentions de la DGXII, cest la capacité dapprendre tout au long de la vie. « La notion d'éducation et de formation tout au long de la vie n'a plus une portée restrictive; il doit désormais s'agir du principe régissant l'offre et la participation, quel que soit le cadre d'apprentissage considéré ». [CCE 2000-b]
Ceci implique une redéfinition des missions de lenseignement de base : « Une éducation de base de qualité pour tous, dès le plus jeune âge, constitue un préalable essentiel. L'éducation de base, suivie par une éducation et une formation professionnelles initiales, devrait permettre à l'ensemble des jeunes d'acquérir toutes les nouvelles compétences fondamentales requises dans une société fondée sur la connaissance. Elle devrait également leur "apprendre à apprendre" et leur donner une image positive de la formation ». [CCE 2000-b]
Cette adaptation des systèmes d'éducation « à un monde où l'éducation et la formation se poursuivent tout au long de la vie » est aujourdhui qualifiée de « plus important des défis auxquels tous les États membres sont confrontés » [CCE 2001].
Initiation aux TIC
Une autre compétence cruciale, qui apparaît avec une force croissante dans le discours éducatif européen à partir du milieu des années 90, cest « lalphabétisation numérique ». L'Europe, écrit la Commission, doit « accélérer l'entrée de ses écoles et lieux dapprentissage dans l'ère numérique » [CCE 2000-a]. Le sommet européen de Lisbonne, en 2000, fut largement consacré à cet objectif désormais désigné du terme « e-learning ». Les conclusions du sommet réclament durgence « un effort déquipement en ordinateurs multimédia des écoles, un effort de formation des enseignants européens aux techniques numériques, le développement de services et logiciels éducatifs européens et laccélération de la mise en réseau des écoles et des formateurs » [Communiqué de presse CCE, 9 mars 2000].
Dérégulation, autonomie
Sagissant des structures et modes de gestion des sytèmes denseignement, la Commission plaide, depuis plus de dix ans, la cause dune profonde dérégulation : « La question centrale, écrit-elle en 1995, est d'aller vers une plus grande flexibilité de l'éducation et de la formation, permettant de prendre en compte la diversité des publics et des demandes. C'est sur un tel mouvement que doit, en priorité, s'engager le débat à l'intérieur de l'Union » [CCE 1995]. Depuis le début des années 90, lUnion européenne stimule et soutient donc les initiatives nationales visant à « déréglementer » les systèmes denseignement, à remplacer lEcole publique gérée centralement par des réseaux détablissements autonomes en situation de forte concurrence mutuelle. « Les systèmes les plus décentralisés, explique en effet la Commission, sont ceux qui sont les plus flexibles, qui sadaptent plus vite et qui permettent de développer de nouvelles formes de partenariat » [CCE 1995].
Liens avec lentreprise
Les partenariats dont il vient dêtre question sont, entre autres, ceux que lécole devrait nouer, selon la Commission, avec les milieux des entreprises. « Les établissements scolaires, les centres de formation et les universités doivent être ouverts sur le monde: il convient de resserrer leurs liens avec l'environnement local, avec les entreprises et les employeurs plus particulièrement, afin d'améliorer leur compréhension des besoins de ces derniers et d'accroître ainsi l'employabilité des apprenant. » [CCE 2001] A Lisbonne, il fut décidé de « mettre en place entre les écoles, les centres de formation, les entreprises et les établissements de recherche des partenariats pour l'acquisition des connaissances qui soient profitables à tous » [Présidence du Conseil européen, 2000]. Le Livre Blanc de 1993 sur la compétitivité et lemploi suggérait même de développer des incitants fiscaux et légaux afin dencourager le secteur privé et le monde des affaires à sinvestir directement dans lenseignement [CEC 1993].
Diversification
Aux dires de la Commission, un autre enjeu des réformes de structures et du mouvement de dérégulation est de « prendre en compte la diversité des publics et des demandes. » [CCE 1995] Dans le même esprit, lEurope souhaite « développer l'orientation scolaire et professionnelle pour tous, en fonction des besoins en matière de formation » et « créer des systèmes souples de validation des acquis » [Présidence du Conseil européen, 2000].
Mobilité
Depuis quelques années, les autorités européennes ont initié un mouvement de convergence dans loffre denseignement supérieur en Europe. Au nom de la mobilité des étudiants, elles plaident en faveur dune harmonisation de la durée des cursus universitaires, de la création dun système européen de transferts de crédits (ECTS) et de procédures communautaires de contrôle de la qualité de lenseignement.
A linitiative de la Confédération européenne des Recteurs et avec le soutien de la Commission, une étude de faisabilité a été entreprise, au départ dun rapport étudiant les degrés de convergence et de divergence entre les systèmes denseignement supérieur. Cette étude a servi de base à une réunion organisée à Bologne, les 18 et 19 juin 1999. Il en a résulté une déclaration conjointe sur « lEspace européen denseignement supérieur » signée par les Ministres de lEducation de 29 Etats européens, dont les Etats membres de lUnion Européenne et de lEspace Economique Européen.
Citoyenneté
La Commission européenne se soucie également de promouvoir, via léducation, ce quelle appelle la « citoyenneté active » des jeunes générations. Il sagit, explique Edith Cresson, de « raviver chez les jeunes le sens de l'appartenance à la société dans laquelle ils vivent et l'engagement en faveur de celle-ci ». [CRESSON 1997] Elle préconise à cette fin de jouer sur deux tableaux : dune part lintroduction de cours déducation civique et dautre part lutilisation de « pratiques pédagogiques démocratiques » et la création d « espaces de démocratie » dans les écoles.
Lutter contre lexclusion
Enfin, les autorités européennes se sont penchées, dès le début des travaux communautaires en matière déducation, dès le Livre Blanc de 1995, sur la façon d « offrir aux jeunes exclus du système éducatif ou en passe de l'être les meilleures formations et le meilleur encadrement pour leur donner confiance en eux » [CCE 1995]. Quant à la façon de procéder, la Commission européenne plaide pour les pistes suivantes : le parrainage d'écoles par les entreprises, les conventions d'embauche école/entreprise, la mise en oeuvre de technologies éducatives de pointe.
La politique éducative européenne naît et se développe dans un environnement économique et social quil faut bien prendre en compte si lon veut en comprendre la cohérence et la logique. Cet environnement, se caractérise par lexacerbation des luttes concurrentielles à léchelle mondiale, le recours accéléré à linnovation technologique et la dualisation sociale.
Laccumulation des connaissances induit une accélération constante du rythme des mutations technologiques. Dans leur course à la compétitivité, les industries et les services se saisissent de ces innovations pour obtenir des gains de productivité ou pour conquérir de nouveaux marchés. A son tour, la guerre technologique exacerbe les luttes concurrentielles, ce qui se traduit par la multiplication des faillites, des restructurations, des rationalisations, des fermetures dentreprises et des délocalisations. La fuite en avant dans la mondialisation de léconomie, favorisée elle aussi par le développement des technologies de la communication, ne fait quaiguiser cette lutte à mort entre entreprises, secteurs et continents. En retour, lexacerbation des luttes concurrentielles pousse les industriels à accélérer le développement et lintroduction de nouvelles technologies dans la production et sur les marchés de masse. Il avait fallu 54 ans à laviation commerciale pour conquérir 25% de son marché potentiel aux Etats-Unis ; le téléphone a mis 35 ans ; la télévision 26 ans. Lordinateur personnel, lui, a conquis un quart de son marché potentiel en 15 ans, le téléphone portable en 13 ans et Internet en 7 ans seulement. Ainsi, lenvironnement économique, industriel, technologique est devenu plus instable, plus changeant, plus chaotique quil ne la jamais été. Lhorizon de prévisibilité économique se rétrécit sans cesse.
Une société de plus en plus duale
Une deuxième caractéristique essentielle de lenvironnement économique et social concerne lévolution du marché du travail. Linstabilité se traduit par une précarité croissante de lemploi. Les travailleurs sont amenés à changer régulièrement de poste de travail, demploi, voire de métier. La nature des emplois change aussi. La « nouvelle économie » réclame une croissance impressionnante du nombre dinformaticiens, dingénieurs, de spécialistes en entretien de parcs informatiques et en gestion de réseaux. Cest laspect le plus fréquemment souligné dans lévolution du marché du travail. On insiste par contre beaucoup moins sur lautre aspect de cette évolution : la croissance plus explosive encore des emplois à faible niveau de qualification. Une étude prospective du Département fédéral américain de lEmploi, portant sur la période 1998-2008, montre que les postes de travail qui connaîtront la plus forte croissance (pas en pourcentage, mais en volume) sont du type « short term on the job training » (formation de courte durée, « sur le tas »). On y trouve, en vrac, des emplois de vendeurs, de gardes, dassistants sanitaires, dagents dentretien, dhôtesses daccueil, de conducteurs de camion ou encore de « remplisseurs de distributeurs de boissons et daliments » (250.000 nouveaux emplois sont prévus dans ce seul secteur). Le marché du travail ne requiert plus désormais une élévation générale des niveaux de qualification, comme ce fut le cas presque tout au long du XXème siècle, mais un étirement, une dualisation croissante de cette formation.
Enfin, la dernière caractéristique de lenvironnement économique, conséquence là encore de lexacerbation des luttes concurrentielles et dune courbe de croissance chaotique : le désengagement de lÉtat vis-à-vis des services publics. Les milieux économiques pressent les gouvernants de diminuer la pression fiscale. Quand bien même elles le voudraient, les autorités politiques peuvent difficilement résister à ces pressions, la mondialisation de léconomie rendant terriblement efficace le processus de « défiscalisation compétitive ».
Instabilité et imprévisibilité des évolutions économiques, dualisation des qualifications requises sur le marché du travail, crise récurrente des finances publiques : tels sont les trois facteurs qui déterminent, à partir de la charnière des années 80-90, une révision fondamentale des politiques éducatives, non seulement en Europe, mais dans lensemble du monde industrialisé.
Si lon admet le postulat que la compétition économique est le seul, ou en tout cas le meilleur mode de régulation des activités humaines quelles quelles soient et telle semble bien être aujourdhui lidéologie dominante dans les cénacles européens on ne sétonnera pas que lenseignement, à son tour, soit pensé essentiellement comme un moyen de soutenir la compétitivité des entreprises. En matière de politique éducative, cela signifie aujourdhui trois choses : (1) assurer la qualité du capital humain par une adéquation optimale école-économie, (2) utiliser lécole comme levier pour soutenir les marchés émergents et (3) se positionner dans la conquête du marché de lenseignement. Détaillons brièvement ces points.
Limprévisibilité des mutations industrielles et technologiques interdit toute velléité de planifier précisément les besoins en formation. Au contraire, le rythme effréné de ces mutations, joint à la précarité de lemploi qui amène les travailleurs à changer fréquemment demploi ou de poste de travail, exigent une grande capacité dadaptation, plutôt que des qualifications précises. Notre société, explique la cellule Eurydice mise en place par la Commission européenne pour observer lévolution des sytèmes éducatifs en Europe, " a besoin de travailleurs plus adaptables et de plus en plus à même d'exercer différents types de tâches " [EURYDICE 1997]. Et pour la commission : « Economies are evolving rapidly and to remain competitive, Europe needs to ensure that its human resources are equipped for the challenge » [Communiqué de presse CCE, 17 et 18 mars, 2000].
Flexibilité des travailleurs, mais flexibilité aussi de lEcole. Les systèmes éducatifs, organisés et financés centralement par lEtat, sont jugés « trop rigides pour permettre aux établissements d'enseignement de s'adapter aux indispensables changements requis par le rapide développement des technologies modernes et les restructurations industrielles et tertiaires » (Table Ronde des Industriels Européens, 1989). En 1995, dans un nouveau rapport, elle renchérit : « Dans la plupart des pays d'Europe, les écoles sont intégrées dans un système public centralisé, géré par une bureaucratie qui ralentit leur évolution ou les rend imperméables aux demandes de changement émanant de l'extérieur » (Table Ronde des Industriels Européens, 1995). En réalité, ces « systèmes publics centralisés » correspondaient parfaitement aux besoins des milieux économiques durant les trente glorieuses, quand la croissance continue de lemploi et lélévation générale des niveaux de formation requis soutenaient une demande constante de massification de lenseignement. Mais les bouleversements économiques récents - globalisation, course à la compétitivité, mutations technologiques, déréglementation et dualisation du marché du travail - induisent désormais une demande beaucoup plus qualitative : lécole doit surtout être en mesure de sadapter rapidement.
Non seulement il y a peu de demande dune extension quantitative de lenseignement (si lon excepte quelques filières spécifiques liées aux technologies de pointe), mais la dualisation croissante du marché du travail tendrait même plutôt à justifier un recul, une certaine dé-massification de laccès à lenseignement supérieur et secondaire général, en tout cas labandon des ambitions démocratiques que lon se plaisait encore à afficher en la matière vingt ans plus tôt.
Dans un contexte dexacerbation des luttes concurrentielles, il semble également crucial, aux yeux des penseurs libéraux, que les pouvoirs publics soutiennent la création et la conquête des marchés émergents, liés aux nouvelles technologies. Là aussi, lenseignement peut jouer un rôle important. Ainsi, selon la Commissaire à lEducation Viviane Reding, « il est vital pour l'Europe de combler son déficit sur les Etats-Unis dans le domaine du numérique (
). La réalisation de cet objectif passe avant tout par l'éducation: acquisition à l'école d'une culture numérique et développement de l'apprentissage tout au long de la vie ». [CCE, Communiqué de presse 27 mars 2000]
Le programme européen « e-Learning » est lapplication spécifique, sur le terrain de lenseignement, du projet « e-Europe », qui constituait lui-même le thème général du sommet de Lisbonne. Le dogme sur lequel repose e-Europe est que lavenir économique de lEurope dépend de sa capacité à rattraper les Etats-Unis dans le domaine de la « culture numérique », du commerce électronique, du développement dentreprises dans les secteurs de linformatique, de la communication et du multimédia. Partant de ce présupposé, on conclut quil faut, premièrement, « introduire en Europe une culture numérique soutenue par un esprit d'entreprise ». Il sagit de « faire entrer tous les citoyens, foyers, entreprises, écoles et administrations dans l'ère numérique », « veiller à ce que l'ensemble de ce processus ait une vocation d'intégration sociale (et) gagne la confiance du consommateur » [CCE 2000-c]. Si lon voit mal en quoi linitiation aux TIC pourrait favoriser lintégration sociale, on voit en revanche très clairement pourquoi il faut « reprogrammer » le consommateur. Aujourdhui, « un nombre trop limité de personnes (sont) dotées d'une culture numérique et d'un accès en ligne ». Les consommateurs doivent donc durgence « acquérir les compétences qui leur permettront de trouver les informations qu'ils recherchent et d'interagir sur Internet » [CCE 2000-c].
Or, nous dit le rapport Reiffers, « On peut douter que notre continent tienne la place industrielle qui lui revient sur ce nouveau marché si nos systèmes éducatifs et de formation ne suivent pas rapidement. Le développement de ces technologies, dans un contexte de forte concurrence internationale, nécessite que les effets d'échelle puissent jouer à plein. Si le monde de l'éducation et de la formation ne les utilisent pas, le marché européen deviendra trop tard un marché de masse, et l'évolution attendue de l'éducation et de la formation sera réalisée par d'autres » [REIFFERS 1996].
Lenseignement est donc sommé de « faire de la culture numérique l'une des connaissances de base de tout jeune européen » [CCE, Communiqué du 27 mars 2000].
Mais lenseignement ne doit pas seulement aider à soutenir dautres marchés, il est également lui-même un formidable marché en devenir. La dualisation du marché du travail engendre de la part de certaines familles celles qui, de par leur propre appartenance sociale, destinent leurs enfants aux plus hautes carrières une stratégie de « surinvestissement scolaire ». On cherche par tous les moyens à favoriser la position compétitive de ses enfants sur le marché du travail. Ce qui nétait, jadis, quune dimension marginale de léconomie informelle, se transforme en gigantesque marché, notamment grâce aux opportunités offertes par lenseignement « en ligne ». La demande croissante de formation tout au long de la vie vient elle aussi soutenir la croissance du marché des services éducatifs. On trouve désormais sur Internet des cours particuliers, des sites internet de soutien scolaire ou daide à la préparation dexamens. Enfin, le définancement de lenseignement, et en particulier de lenseignement supérieur, en augmente le coût pour les ménages et le transforme donc là encore en marché. Selon le consultant américain Eduventures, spécialisé dans le Education-Business, « Les années 90 resteront dans les mémoires pour avoir permis larrivée à maturation de lenseignement de marché (for-profit education). Les fondations de la vibrante industrie éducative du XXIe siècle initiatives entrepreneuriales, innovations technologiques et opportunités du marché ont commencé à fusionner pour atteindre leur masse critique ». [Newman 2000].
Dès lors, la Commission Reiffers estime que « le temps de léducation hors lEcole est venu et que la libération du processus éducatif rendu ainsi possible aboutira à un contrôle par des offreurs déducation plus innovants que les structures traditionnelles. » [REIFFERS 1996]
A la lumière de lanalyse qui précède, les grandes orientations de la politique éducative européenne séclairent et dévoilent leur logique.
Développer ses compétences tout au long de la vie
Le glissement des savoirs vers les compétences sexplique ainsi, non par un souci dinnovation pédagogique comme on le croit parfois, mais essentiellement par une volonté dadéquation de la main duvre à un environnement de production chaotique et dualisé. Pour les 20 à 25% de main duvre qui occuperont les postes à très haut niveau de qualification, les savoirs scolaires sont trop vite obsolètes. Pour les 40 à 50% de postes à très faible niveau de qualification, ils sont superflus. Doù la volonté de concentrer la formation sur les quelques compétences de base, communes à tous : lecture, écriture, calcul, alphabétisation numérique, adaptabilité, capacité à résoudre des problèmes, compétences sociales, etc
Selon un rapport dEurydice, « Les connaissances évoluent à un rythme tel que les écoles sont contraintes de se borner à doter les élèves des bases qui leur permettront de développer par eux-mêmes leurs connaissances » [EURYDICE 1997]. « Il ne suffit plus de savoir lire, écrire et compter », explique encore la Cellule Eurydice, « il faut en outre maîtriser les nouvelles formes de communication et d'accès à l'information ».
Le rapport sur les objectifs futurs concrets de lenseignement souligne la même idée avec beaucoup de clarté : « Dans le milieu professionnel, la complexité de l'organisation du travail, la multiplication des tâches confiées aux salariés et l'introduction de régimes de travail flexibles et de formules de travail en équipe contraignent les travailleurs à posséder, davantage que leurs prédécesseurs, des compétences dépassant les aspects purement techniques de leur profession. L'éventail des compétences utilisées sur le lieu de travail s'élargit sans cesse. [
] La plus importante de ces aptitudes est la faculté d'apprendre » [CCE 2001].
De même, lidée dune formation « tout au long de la vie » est, dans lesprit des décideurs européens, essentiellement pensée en termes demployabilité et de productivité. Le travailleur doit mettre à jour ses connaissances et ses compétences au cours de sa vie professionnelle, mais il ne faudrait surtout pas que cette formation continuée soit à charge de son employeur. Il sagit donc, avant tout, de « responsabiliser » le travailleur, dindividualiser son rapport à la formation. « Au sein des sociétés de la connaissance, explique la Commission européenne, le rôle principal revient aux individus eux-mêmes. Le facteur déterminant est cette capacité qu'a l'être humain de créer et d'exploiter des connaissances de manière efficace et intelligente, dans un environnement en perpétuelle évolution. Pour tirer le meilleur parti de cette aptitude, les individus doivent avoir la volonté et les moyens de prendre en mains leur destin ». [CCE 2000-b]
« Apprendre à apprendre, à s'adapter au changement et à décrypter d'importants flots d'informations », telles sont désormais les compétences générales que chacun devrait acquérir, conclut la commission. « Les employeurs exigent de plus en plus la capacité d'apprendre, d'assimiler rapidement de nouvelles compétences et de s'adapter à de nouveaux défis et contextes » [CCE 2000-b].
Technologies de linformation et de la communication
La très forte volonté, exprimée par la Commission européenne, daccélérer lintroduction des TIC dans lécole a souvent été justifiée au nom des potentialités quoffriraient ces technologies sur le plan pédagogique. Il nest évidemment pas question ici de contester ces possibilités, mais il nen demeure pas moins étonnant de voir combien lordinateur et Internet ont brusquement été élevés au rang de priorité en matière dinnovation scolaire. Pourquoi un tel empressement ? La réponse, une fois de plus, coule de source si lon comprend que lenseignement en Europe est presque exclusivement pensé comme vecteur de la croissance économique.
A en croire le rapport sur les « objectifs futurs concrets de lenseignement », tous les États membres de lUnion pensent qu'il faut « revoir les compétences de base que les jeunes devraient posséder au moment de quitter l'école ou la formation initiale, et que celles-ci devraient inclure pleinement les technologies de l'information et de la communication » [CCE 2001]. Cette initiation aux TIC dans le cadre scolaire, poursuit trois objectifs principaux : (1) préparer la main duvre à évoluer dans un environnement dominé par ces technologies, (2) assurer la flexibilité de cette main duvre en utilisant les TIC comme moyen de faciliter la formation tout au long de la vie et (3) soutenir le marché européen des TIC.
Concernant le premier point, il suffit de rappeler que plus de 70% des emplois qui se créent aujourdhui font appel à lutilisation dune interface informatique. La majorité des jeunes doivent donc apprendre, non pas à analyser ou à programmer, non pas à traiter de linformation complexe, non pas à utiliser lordinateur comme prolongement et comme catalyseur de leur propre intelligence, mais bien à répondre aux injonctions dun écran et à manipuler une souris. Et cest malheureusement, mais logiquement, à cela que se réduit trop souvent lutilisation des ordinateurs en classe.
Mais la commission rappelle quil sagit aussi de « mettre le potentiel dinnovation des nouvelles technologies au service des exigences et de la qualité de la formation tout au long de la vie ». « Il s'agira d'offrir les garanties daccès aux technologies dinformation et de communication pour tous ceux qui se forment, [
] la formation aux usages de ces technologies, notamment "pour apprendre", assurer la disponibilité de services et de produits multimédia européens de qualité » [CCE 2000-a].
Le souci pédagogique nest pourtant pas totalement absent du discours de la Commission. Dans le Livre Blanc de 1995 elle « insiste sur la nécessité d'un encouragement à la production européenne de logiciels éducatifs » [CCE 1995].
Mais lillusion ne dure guère. Mme Reding nous explique quil sagit ainsi de « stimuler lémergence dune industrie européenne du multimédia et des services accessibles en ligne ». « La société de l'information doit utiliser en Europe des contenus européens » martèle la Commissaire à léducation. Et elle précise que « dans ce domaine plus particulièrement, un partenariat avec lindustrie est nécessaire » [CCE, Communiqué du 9 mars 2000].
Dans son plan daction 1996-1998, « Apprendre dans la société de linformation », la Commission européenne explique que si lEcole doit absolument se mettre au multimédia, aux didacticiels et à lInternet, cest parce que « ce secteur dactivité, avec le développement de nouveaux produits et de nouveaux services, est prometteur » mais qu « un nombre trop faible dutilisateurs et de créateurs pénaliserait durablement lindustrie européenne du multimédia ». Cest pourquoi « linitiative européenne en la matière permettra enfin datteindre plus rapidement un nombre suffisant d'utilisateurs (
) et damorcer la constitution d'un véritable marché européen multimédia éducatif » [CCE 1996].
En 1994, la Table Ronde Européenne des Industriels demandait aux responsables de lenseignement d « utiliser le montant très limité dargent public comme catalyseur pour soutenir et stimuler lactivité du secteur privé » [ERT 1994]. En 1997, lassociation patronale est satisfaite davoir été entendue : « L'usage approprié des technologies de l'information et de la communication dans le processus éducatif va imposer d'importants investissements en termes financiers et humains. Ils généreront des bénéfices à la mesure des enjeux » [ERT 1997].
Il y a cent ans, lécole servit à inculquer aux jeunes générations lamour de la patrie, afin de les transformer en chair à canon pour la grande guerre impérialiste. Aujourdhui, lécole est sommée de faire deux de zélés consommateurs de Web, pour mener la grande guerre commerciale de lère numérique. Cest un peu moins sanglant (à condition de fermer les yeux sur les méfaits de la « nouvelle économie » dans les pays en développement). Mais ce nest pas moins intéressé et cela ne fait pas une meilleure école.
Dérégulation et ouverture sur lentreprise
Les recommandations européennes en matière de réforme structurelle des systèmes denseignement, la déréglementation de lenseignement public au profit de réseaux détablissements plus autonomes et concurrents est, elle aussi, inspirée par le souci de la mise en adéquation avec les besoins de léconomie marchande. Pour la Table Ronde des Industriels, « la résistance naturelle de lenseignement public traditionnel devra être dépassée par lutilisation de méthodes combinant lencouragement, laffirmation dobjectifs, lorientation vers lutilisateur et la concurrence, notamment celle du secteur privé » [ERT 1989].
Ce que lon vise, cest avant tout la capacité dadaptation de lenseignement à un environnement en mutation constante et rapide. La Commission Reiffers, reprend cette idée lorsquelle explique que cest « par une plus grande autonomie d'acteurs responsables clairement informés des missions qui leur sont confiées que les systèmes d'éducation et de formation pourront le mieux s'adapter » [REIFFERS 1996].
Mais il sagit aussi douvrir lécole au secteur privé. Dune part sous la forme de partenariats, dautre part sous la forme dune privatisation pure et simple. « La plus grande liberté dont jouissent les directeurs, dit le rapport sur les Objectifs futurs concrets, leur permet de conclure un type de partenariat différent avec les pouvoirs publics, qui ne soit pas uniquement bilatéral mais multilatéral et englobe non seulement d'autres acteurs du monde de l'éducation et de la formation (tels que les universités, les écoles normales ou d'autres établissements scolaires), mais également des organismes privés tels que les entreprises » [CCE 2001].
Petit à petit, cette dérégulation mine lenseignement public traditionnel et, comme le soulignait encore le groupe de travail Reiffers, « la libération du processus éducatif rendue ainsi possible aboutira à un contrôle par des offreurs déducation plus innovants que les structures traditionnelles. » [REIFFERS 1996]
Selon la Commission, la réussite de sa politique denseignement « dépendra (
) de la volonté des entreprises à coopérer avec le secteur éducatif, par exemple au travers de partenariats entre les secteurs publics et privés » [CCE 2000-c]. Cette volonté communautaire de développer les liens entre lécole et lentreprise sexplique aisément dans le cadre danalyse que nous avons développé. Le premier objectif visé est évidemment dassurer ainsi une meilleure adéquation entre les formations scolaires et les besoins des entreprises. Le Document « Objectifs futurs de lenseignement en Europe » explique ces enjeux : « Il est généralement admis que les établissements scolaires et instituts de formation doivent nouer des liens avec le monde des entreprises. Dans de nombreux pays, ces liens sont inhérents à la présence des partenaires sociaux dans l'organisation de la formation et constituent de toute évidence une composante essentielle du processus visant à garantir la capacité d'insertion professionnelle. Néanmoins, les entreprises locales sont une ressource à d'autres titres: elles fournissent une indication sur les besoins futurs de qualifications dans la région concernée, elles représentent une source d'informations potentielle pour les apprenants sur le mode de fonctionnement du monde des entreprises, etc » [CCE 2001].
Mais la collaboration écoles-entreprises a également une importante dimension idéologique. Pour le système denseignement lui-même comme pour les apprenants. Les dirigeants européens savent bien que le monde de lenseignement est traditionnellement plutôt hostile à lintervention des employeurs dans leur métier. Ils demandent donc aux enseignants de « réfléchir à la question de savoir si leur position face aux entreprises et aux partenaires étrangers au système d'enseignement est encore valable à l'aube du nouveau millénaire. (
) Pour la société, il peut être opportun d'encourager un tel intérêt plutôt que de l'exclure. Les systèmes d'éducation devraient réexaminer leurs pratiques afin de déterminer ce que la participation des entreprises pourrait leur apprendre pour motiver les apprenants et donner une nouvelle perspective aux établissements scolaires ou instituts de formation » [CCE 2001].
Dans le cas des élèves, les motifs idéologiques de la collaboration écoles-entreprises relèvent de ce quon appelle pudiquement « lesprit dentreprise ». Cela ne veut rien dire dautre que la sujétion de ses propres désirs et intérêts à ceux de lentreprise pour laquelle on travaille, la forme achevée de laliénation du travailleur par le capital. Pour le document de synthèse sur les Objectifs de lenseignement, l'esprit d'entreprise est « un esprit actif et réactif que la société dans son ensemble se doit de valoriser et dans lequel elle doit investir. Les écoles et instituts de formation devraient inclure cet élément dans leurs programmes et veiller à ce que les jeunes puissent s'épanouir dans ce domaine dès leur plus jeune âge ». Et plus loin le document précise : « les écoles devraient également exploiter les contacts qu'elles entretiennent avec les entreprises de leur environnement direct dans le but de présenter des entreprises performantes comme modèles dans le cadre de leur cours d'éducation civique » [CCE 2001]
Vers la privatisation
La création dun « espace européen » denseignement supérieur est motivée officiellement par la volonté doffrir aux étudiants une plus grande mobilité, en harmonisant les cursus et le contrôle de qualité et en proposant des certificats communs. Mais pourquoi soudain cette volonté de « mobilité » ? Là encore, le contexte économique global nous éclaire. La fin de la massification de lenseignement et la permanence de fortes contraintes daustérité budgétaire entraînent un processus de rationalisation de loffre denseignement supérieur. Ce processus sinscrit lui-même dans (et alimente en retour) le vaste mouvement de privatisation des services éducatifs. Si lon veut que lEurope occupe sa place dans ce marché mondial en devenir, il faut créer sur le Vieux Continent les conditions qui permettront lémergence détablissements performants, capables de concurrencer les plus prestigieuses universités américaines. Telle est la fonction de « lespace européen » denseignement supérieur. La mobilité des étudiants est la condition du bon fonctionnement du marché scolaire.
Il en va de même des différentes initiatives visant à promouvoir les systèmes de validation qui évaluent et reconnaissent les compétences, l'expérience et le savoir acquis au fil du temps et dans différents environnements, y compris dans un cadre non formel ou informel.
Ainsi, derrière les velléités régulatrices de la Commission se cache une profonde volonté de déréguler le système en louvrant aux lois chaotiques de la concurrence.
La Commission a également compris très vite que lenseignement à distance notamment lenseignement en réseau serait lun des principaux vecteurs de croissance du marché des services éducatifs (plus de 50% des investissements dans le Education Business américain en 2000 ont concerné lune ou lautre forme denseignement à distance). En prévoyant une action de lUnion dans le domaine de l'éducation et de la culture, les traités européens ont demblée limité les compétences nationales en la matière. Ainsi le traité CEE prévoit que « l'enseignement privé à distance est un service ». Or, la libre prestation de services est garantie à l'article 59 et suivants de ce même traité.
« Citoyenneté » et « lutte contre léchec »
Que reste-t-il, après tout cela, de la volonté exprimée jadis par Edith Cresson de promouvoir la citoyenneté à et par lEcole et de lutter contre lexclusion et léchec scolaire ? Pas grand-chose à vrai dire. Il est significatif de constater que ces deux dimensions des réformes des systèmes denseignement européens sont totalement absentes des documents les plus récents. Il semble bien quelles naient servi, à lépoque, que dalibi idéologique.
Cest désormais une pratique courante dans nombre de pays : au nom de la lutte contre léchec scolaire, on abaisse les niveaux dexigences pour ceux qui ont le plus de difficultés. La lutte contre léchec devient ainsi, paradoxalement, le prétexte dune dualisation croissante du système. Cest ce que le groupe de réflexion Reiffers appelait « sintéresser davantage aux deux bouts de la chaîne qui sont les plus directement concernés par les évolutions modernes : a) ceux qui seront confrontés dans la compétition internationale (hautes ou plus basses qualifications spécialisées) à leurs homologues des autres régions du monde; b) ceux qui seront exclus de la société cognitive parce quils nauront pas les moyens de sy insérer. (
) Un effort particulier doit être fait sur ces deux extrêmes » [REIFFERS 1996].
Leffort, on laura compris, ne consiste pas à rapprocher ces extrêmes, mais au contraire à adapter leur formation aux besoins : élever le niveau des premiers (éventuellement en ayant recours à lenseignement privé et marchand) et rabaisser celle des seconds au rang de lacquisition de vagues compétences sociales et transversales. Voilà ce quon appelle « lutter contre léchec scolaire ».
Quant à la « citoyenneté », voilà bien un concept qui peut signifier le meilleur comme le pire, selon le sens quon lui donne. Si lon entend par là que chaque citoyen accède aux savoirs qui donnent force pour comprendre le monde dans ses multiples dimensions sociale, technologique, scientifique, historique, économique, culturelle, philosophique, artistique et qui permettent de prendre une part active dans la transformation collective de ce monde vers plus de justice, déquité et de rationalité, alors la citoyenneté est la plus belle des missions que puisse remplir lEcole. Mais on peut aussi entendre ce mot comme une espèce dinstruction civique visant à inculquer la foi dans la société occidentale, avec la liberté de marché comme centre de gravité.
Tout ce qui précède montre que, malheureusement, il ny a guère de doute quant au sens que les autorités européennes donnent à ce mot.
Depuis la fin des années 80, on assiste à une intervention croissante de la Commission européenne dans la sphère éducative. Lorientation majeure de cette intervention est de stimuler une politique denseignement commune, dont les ambitions sont clairement dordre économique. Les Etats européens se laissent-ils donc mener à la baguette par la Commission ?
J. Field, chercheur à lUniversité dUlster, note que la conception européenne de lapprentissage « tout au long de la vie » est « largement définie en termes demployabilité et dobjectifs économiques » [FIELD 1997]. De son côté, M. Murphy, de la Northern Illinois University, fait remarquer que « la décision politique dencourager lapprentissage à vie est destinée à fournir aux grandes entreprises européennes linfrastructure éducative qui est essentielle au maintien de leurs taux de profit » [MURPHY 1997].
Encore vaguement camouflée au début, cette instrumentalisation de lenseignement au service de la compétition économique est aujourdhui explicitement assumée. « L'Europe évolue vers une société et une économie fondées sur la connaissance. Comme jamais auparavant, l'accès à des informations et des connaissances actualisées ainsi que la volonté et la capacité d'exploiter ces ressources intelligemment, dans un but personnel ou dans l'intérêt de l'ensemble de la collectivité, conditionnent la compétitivité de l'Europe et l'amélioration des capacités d'insertion professionnelle et d'adaptation de sa main-d'uvre » [CCE 2000-b]. Tout le reste nest que secondaire et peut faire lobjet de politiques différenciées, dun pays à lautre, selon les particularités culturelles, historiques de chaque système denseignement. Cest pourquoi la présidence portugaise du sommet de Lisbonne souligne que « la diversité des systèmes d'éducation et de formation des Etats membres est considérable mais, quels que soient les objectifs plus généraux poursuivis en matière de développement personnel, social et culturel des citoyens, l'adaptation des formations aux exigences des nouveaux emplois est une préoccupation commune ».
Lalibi de lemploi
Il nous faut revenir un instant sur le principal argument en faveur de cette politique déducation : lemploi. Selon la Commission, « le déficit et l'inadéquation des qualifications sont largement reconnus comme l'une des principales raisons expliquant la persistance d'un taux de chômage élevé »[CCE 2000-b]. Et le document soumis au Conseil de Lisbonne par la présidence portugaise souligne quil faut « orienter les politiques d'éducation et de formation de telle sorte qu'elles favorisent la création de très nombreux emplois qualifiés » [Présidence du Conseil 2000].
Mais depuis quand lemployabilité de la main duvre favorise-t-elle lemploi ? Quel employeur engagera quatre travailleurs plutôt que les trois dont il a besoin, simplement parce quil trouve sur le marché du travail des candidats qualifiés en plus grand nombre ?
Les études réalisées par les penseurs néo-libéraux sur la théorie du « capital humain » ont certes mis en évidence une étroite corrélation entre le niveau de formation des individus et leur accès sur le marché du travail. Par contre, elles nont jamais pu mettre en évidence une telle corrélation sur le plan macro-économique. En dautres mots, il est vrai que celui qui dispose dune formation répondant aux attentes des employeurs est mieux placé sur le marché du travail que ceux qui ne disposent pas dune telle formation. Cest évident. Mais vous aurez beau mieux former ces derniers, cela ne créera pas demplois supplémentaires et vous ne ferez que redistribuer les chances relatives des uns et des autres dans laccès à lemploi.
Lorsque la Commission affirme que ses programmes (Socrates, Leonardo Da Vinci et Jeunesse) « permettront à deux millions de citoyens européens d'acquérir de nouvelles compétences et d'apprendre dautres langues, ce qui ne peut que favoriser leurs perspectives d'emploi » [CCE, communiqué du 9 mars 2000], elle laisse sous-entendre mensongèrement que lon créerait ainsi deux millions demplois en plus. En réalité, ces deux millions de travailleurs qualifiés viendront simplement renforcer la réserve de main duvre « employable ». Doù une pression accrue sur les salaires, les rythmes de travail et les protections sociales des actifs. Et ce, particulièrement dans les secteurs où les employeurs se plaignent dune « pénurie » de main duvre, cest-à-dire là où le taux de chômage est descendu sous la barre fatidique des 4%, provoquant un regain de revendications sociales.
La réduction du coût du travail qui résultera de ce processus pourra, sans doute, favoriser la création temporaire de nouveaux emplois
le temps que nos concurrents américains ou japonais rattrapent ce petit retard. Mais il sagira de plus en plus souvent demplois précaires, sous-payés et sous-qualifiés. Entre-temps, laugmentation de productivité qui aura résulté dune main duvre mieux formée, plus flexible, contribuera à permettre aux entreprises de produire davantage, avec moins de main duvre. Au solde de tous comptes, cest bien dans un cycle dappauvrissement que nous engage la politique européenne.
Daucuns objecteront sans doute que le tableau nest pas si noir. Quil y a aussi des aspects positifs dans les évolutions de lenseignement. Certes, lintroduction des TIC à lécole peut aussi être loccasion pour les professeurs dinnover leurs pratiques pédagogiques dans le sens dune participation plus active des élèves. Certes, il est des compétences réclamées par le monde patronal qui sont également cruciales si lon conçoit léducation comme arme dune émancipation collective : la capacité à résoudre des problèmes et à apprendre en toute autonomie, par exemple. Certes, il vaut mieux que tous les travailleurs soient employables (quitte à ne pas être employés en permanence) plutôt que de contraindre toujours les mêmes sous-qualifiés à un chômage quasi-permanent. Certes. Mais peut-on se satisfaire dune politique denseignement globalement négative, qui présente par hasard quelques aspects positifs ?
Le rôle croissant de la Commission
Le sommet de Lisbonne est un tournant dans lhistoire de la politique denseignement européenne. Il marque la reconnaissance officielle du rôle dirigeant que les institutions européennes sont appelées à jouer dans la politique éducative. « Les politiques européennes en matière d'éducation et de formation », écrit la présidence portugaise, « doivent se projeter au-delà des réformes successives des systèmes existants. Elles doivent avoir pour objectif la construction d'un espace européen d'éducation et de formation tout au long de la vie et l'émergence d'une société cognitive » [Présidence du Conseil 2000]. Pour cela, il convient dadopter « un cadre européen définissant les nouvelles compétences de base dont l'éducation et la formation tout au long de la vie doivent permettre l'acquisition : compétences en technologies de l'information, langues étrangères, culture technologique, esprit d'entreprise et aptitudes sociales » [Présidence du Conseil, 2000].
Petit à petit, les autorités nationales des pays membres semblent ainsi déléguer à la Commission le pouvoir de décider des grandes orientations en matière denseignement. Dans le document « objectifs futurs », elles font écrire à la Commission en 2001 : « Nous devons certes préserver les différences de structures et de systèmes qui reflètent les identités des pays et régions d'Europe, mais nous devons également admettre que nos principaux objectifs, et les résultats que nous visons tous, sont remarquablement semblables ». Et la Commission dajouter « quaucun État membre n'est en mesure d'accomplir tout cela seul. Nos sociétés, comme nos économies, sont aujourd'hui trop interdépendantes pour que cette option soit réaliste » [CCE 2001].
Il semble pourtant y avoir un paradoxe dans toutes ces déclarations. Sil est vrai que les objectifs sont si largement convergents, que les seize ministres de léducation ont une vision commune des orientations majeures de la politique denseignement et comment en douter après Lisbonne et le document de synthèse sur les « objectifs futurs » ? alors pourquoi est-il nécessaire de déléguer une plus grande autorité à la Commission ? Pourquoi a-t-on besoin dune autorité supérieure si léchelon inférieur sait parfaitement ce quil a à faire et quil a exprimé clairement le désir de sy tenir ? Pour deux raisons. Dabord, en ancrant la politique denseignement dans un processus européen commun, on se prémunit contre les velléités de lun ou lautre ministre de lEducation un peu moins zélé, un peu plus critique ou plus réticent face aux exigences des lobbies patronaux. Il faut reconnaître que ce danger semble bien mince actuellement. Deuxièmement, la Commission européenne sert de faire-valoir aux ministres nationaux qui, quoique fondamentalement en accord avec les orientations de la politique éducative commune, éprouveraient quelque difficulté à la faire accepter aux yeux de leur opinion publique. On se réfugie alors derrière « nos engagements européens » et « les décisions de Bruxelles », tout en promettant de « tout mettre en uvre pour préserver notre spécificité ». Ainsi, pendant dix ans, la Commission a-t-elle été le porte-voix qui clamait de plus en plus haut une politique denseignement voulue par les autorités nationales, mais que celles-ci hésitaient à présenter clairement à leurs opinions respectives.
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