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Appel pour une école démocratique |
Le 14 décembre dernier, le Conseil des Ministres espagnol a approuvé le Projet de Loi organique de la Formation professionnelle et des qualifications, désormais soumis aux amendements au Congrès, dans un délai qui se termine le 15 février. Ce projet fut précédé de divers brouillons, durant près dun an, jusquà ce que, plus ou moins clairement, son contenu soit accepté par les « agents sociaux », cest-à-dire les patrons et les syndicats. Des militants de la Confédération des Syndicats des travailleurs de lEnseignement ( « Stes ») analysent ce projet de loi pour nous. Ils portent un regard critique sur cette énième version du processus trans-européen de marchandisation de lécole, mais aussi sur le manque dramatique de vigilance de la part de certaines organisations syndicales.
Près de la moitié du texte est consacré à lexposé des motifs et un paragraphe explique la finalité de la Loi, ses objectifs et les principes dun « Système National de Formation Professionnelle et de Qualifications ».
Une nouvelle loi
Le Chapitre I est consacré aux qualifications professionnelles, créant un Catalogue National des Qualifications Professionnelles, créé grâce aux qualifications identifiées dans le système productif, organisé en Modules de formation, lui-même articulé dans un Catalogue modulaire, constamment actualisé.
Larticle 6 établit que la pratique en entreprise naura pas un caractère contractuel (« laboral »).
Larticle 8 envisage lexistence, dune part, de Titres de formation professionnelle et, dautre part, de Certificats professionnels, décernés par les administrations compétentes, en même temps que peuvent être évaluées et créditées les compétences professionnelles acquises par lexpérience de travail ou de voies de formation non formelles.
Dans le chapitre II on définit la Formation professionnelle comme un ensemble dactions formatives qui rendent aptes à lexercice qualifié des diverses professions et qui comprend « les enseignements propres à la formation professionnelle ou à la réinsertion au travail, ainsi que ceux destinés à la formation continue dans les entreprises. ».
A cet effet, lAdministration déterminera les titres et certificats professionnels qui constitueront les offres de formation professionnelle, en référence au Catalogue National de qualifications professionnelles. Ces offres seront attribuées dans des Centres de Formation Professionnelle dont les prérequis seront établis préalablement à la consultation de Conseil Général de la Formation Professionnelle.
La formation qui reçoit un financement public pourra être offerte aux centres ou directement aux entreprises ( art.11.3).
A cet effet, lAdministration pourra créer ou agréer les Centres intégrés de F.P.
Dans les Centres intégrés de qualification publics, la direction sera nommée suivant une procédure de libre désignation, parmi les professeurs de la fonction publique après consultation des organes collégiaux du centre dont « le Gouvernement adaptera à ses caractéristiques spécifiques » la composition et les fonctions.
Il existera un réseau national de centres de référence, spécialisés dans les différents secteurs productifs qui développent linnovation et lexpérimentation.
Larticle 13 présente la possibilité doffres de formation à charge des fonds publics non répertoriés dans le Catalogue National de Qualifications professionnelles, pouvant permettre la reconnaissance des compétences professionnelles acquises, une fois incorporées au dit Catalogue.
Le chapitre III, aussi bref quambigu, établit que lAdministration générale de lEtat aura une fonction de coordination de linformation et de lorientation professionnelle correspondant aux diverses administrations et aux « agents sociaux ».
On peut dire la même chose du chapitre IV, consacré à la qualité et à lévaluation du Système National de F.P. et de qualification, puisquil se limite à exposer quil confie au gouvernement létablissement et la coordination des processus dévaluation du Système, après consultation du Conseil Général de la F.P.
Dans les dispositions additionnelles on établit que les fonctionnaires des Corps de lenseignement secondaire (E.S.) et technique de F.P. pourront exercer leurs fonctions, non seulement dans la formation professionnelle spécifique, mais aussi dans les autres domaines de la formation professionnelle réglés par la Loi. Egalement, toute la formation professionnelle pourra être assurée par des professionnels qualifiés, dans les conditions et dans le régime que déterminent les administrations compétentes.
Enfin, la disposition additionnelle n°3 déclare domaines prioritaires les offres de formation relatives aux technologies de linformation et de la communication, aux langues des pays de lUE, au travail en équipe et à la prévention des accidents de travail.
Analyses critiques
A la Confédération des Syndicats des travailleurs de lEnseignement (« Stes ») nous disposons au moins de deux textes danalyse critique de ce Projet. Un, publié dans « El Clarion » davril 2001, par Démétrio Pérez, qui rendait compte des contenus du projet quoiquen phase délaboration, en application des politiques de lU.E. en matière de dérégulation et de privatisation de lactuelle F.P.
Lautre, faite par les camarades José Luis Lopez et Augusto Serrano, comme proposition au Plenum du Conseil Scolaire de lEtat, dans lequel, en plus du rappel des éléments ultérieurs, dérégulation et privatisation, on signale les insuffisances du projet, parfois criantes, en ce qui concerne le financement, lévaluation, la définition des compétences des corps académiques, etc
On signale aussi les incertitudes qui sannoncent pour le corps professoral de la fonction publique avec une claire dérégulation de ses fonctions et lintroduction de formateurs éloignés de la fonction enseignante du système public. On critique aussi la possibilité de reconnaître des titres et des certifications dentités privées, la diversification des Centres qui entraîne une discrimination daccès à une formation de qualité égale et la « participation » au marché du travail et aux modifications dans le modèle de direction des centres, dont les directeurs seraient désignés par lAdministration.
Toutes ces critiques sont pertinentes et devraient constituer les axes de la campagne contre la Loi, joints au caractère non contractuel (« laboral ») de la pratique des entreprises et des abus qui sy commettent, en plus du rôle des Commissions Ouvrières et de lUGT dans cette affaire. Il faut également souligner les caractéristiques applicables à tous les niveaux denseignement, comme la déjà démontré la LOU.
Mais sans doute, il faudrait aller plus loin dans lanalyse si nous voulons combattre une Loi qui reçoit un appui politique et syndical entier et se réfère à un domaine « éducatif »( !!?) dans lequel il semble que laction concertée des entreprises, des syndicats et de ladministration de lEducation est pleinement justifiée : formation professionnelle, donc formation pour lemploi, qui doit être orientée et, pourquoi pas, dirigée par ceux qui ont la capacité demployer.
Le Projet de Loi se base entièrement sur ce sens commun, à tel point que son absence quasi totale de dispositions concrètes, labandon total de son développement ultérieur aux « agents sociaux » en connivence avec les diverses administrations, reflètent cette certitude que la meilleure Loi de F.P. est celle qui nexiste pas, celle qui norganise pas, celle qui se borne à mettre à la disposition des entrepreneurs et des syndicats les ressources publiques pour que ceux-ci, tels que nous les connaissons, déterminent dans les différents Conseils de la F.P. quel types de centres ils veulent, quel type doffre de formation est nécessaire ou quel type dévaluation, certification et titularisation ils veulent mettre en uvre.
Le texte du projet est une déclaration dintentions, une philosophie de la F.P., qui peut être démontée de manière critique pour pouvoir être combattue.
Constitution espagnole violée
Dans lexposé des motifs, le texte débute par une citation de la Constitution espagnole qui, dans son article 40, établit que les pouvoirs publics assurent la formation et la réadaptation professionnelle, y ajoutant que tout deux sont essentiels pour la réalisation du droit au travail. Il y a là une manipulation significative de cet article constitutionnel cité partiellement. En effet, la Constitution garantit dautres dispositions en matière de travail, comme la sécurité et lhygiène, le repos par la limitation de la journée de travail et les congés payés. Il y a une contradiction manifeste entre cet article constitutionnel et les autres consacrés aux droits sociaux, issus de la philosophie de lEtat social, et la cynique liaison du droit au travail avec les conditions de la formation.
Une fois payé le tribut à la Constitution, quoique avec de la fausse monnaie, le législateur se sent les coudées franches pour faire apparaître lauthentique constitution matérielle qui, chaque fois plus, affleure dans la législation de lEtat espagnol, issue des organes de pouvoir de lU.E. et de ses décisions ; « Dans la situation actuelle de globalisation des marchés et davancée continue de la société de linformation, les stratégies coordonnées pour lemploi que postule lU.E. sorientent avec une insistance particulière vers lobtention dune population qualifiée active et apte à la mobilité et à la libre circulation, éléments qui sont soulignés expressément dans le Traité de lUnion européenne. »
est nécessaire la rénovation permanente
des normes de la formation professionnelle, de manière que soit garantie la nécessaire adéquation entre les qualifications professionnelles et le marché du travail »
en fonction des nécessités du marché du travail
se développeront les offres publiques de formation professionnelle »
La formation professionnelle sera orientée tant vers le développement personnel
quà la satisfaction des exigences du système productif et de lemploi tout au long de la vie. »
On pourrait multiplier les citations, quoique le texte soit, sous cet aspect, dune insupportable redondance.
Ecole prostituée
Largument de linadéquation du système éducatif, particulièrement de la formation professionnelle, avec le système productif et la nécessité de dépasser ce déphasage mettant l entreprise à la direction, a été matraquée depuis 1989 par les groupes de pression, comme lERT, par les dossiers des responsables de léducation de lUE etc
jusquà sa cristallisation au sommet de Lisbonne en mars 2000, où les ministres de lEducation donnèrent le feu vert au projet e-learning, qui tentera de mettre en uvre une nouvelle culture éducative, centrée sur la notion « dapprentissage durant toute la vie », la diffusion des valeurs de lentreprise, la dérégulation et la privatisation des systèmes éducatifs et leur complète subordination à lobjectif daccroître la compétitivité de léconomie européenne face aux Etats-Unis et aux grands producteurs asiatiques.
Ce qui était un projet en mars 2000 commence à se matérialiser dans lactivité des différents gouvernements : Ecole et Université doivent sadapter rapidement et « spontanément aux demandes des employeurs, et pour cela, précisément, accroître l autonomie des centres et les faire rivaliser entre eux. La Commissaire européenne V.Reding, présentant le projet, résumait la question : « Les économies évoluent rapidement et, pour maintenir la compétitivité, lEurope doit assurer que ses ressources humaines soient préparées au changement ». Avec laccent mis sur la flexibilité et la soumission à lentreprise, le projet fait une apologie enflammée des TIC, technologies de linformation et de la communication, comme instruments décisifs de ladaptabilité aux changements qui doivent être introduits dans les écoles au pas de charge. Le législateur espagnol se soumet à cet ordre, établissant que ce seront « les zones prioritaires dans les offres de formation ».
Tout cela était prévisible et connu, mais la question est : « quy a-t-il de mal à cela, au-delà des intérêts corporatistes de tel ou tel secteur de lEducation ? « Ce quil y a de mal, à mon avis, dans ce processus, cest quil produit une véritable mutation dans la nature et les finalités de lEducation, et de la formation professionnelle, au lieu de former des citoyens nantis de valeurs, de savoirs et de capacités, pour la soumettre complètement à la production de « ressources humaines » pour le système productif.
La théorie des « ressources humaines » procède de la théorie du « capital humain » qui constitue lorthodoxie des décideurs européens des politiques de main-doeuvre et déducation.
En substance, cela implique la réduction du travail à une « ressource » organisée, déclassée, recyclée et, sil échet, abandonnée en fonction de son utilité pour lentreprise. Comme nimporte quelle autre ressource, il sagit dune marchandise qui doit être disponible partout. On ne reconnaît pas de droits civiques, quils soient politiques, sociaux ou culturels, les seules limites à son exploitation sont de nature financière : les coûts. Le droit à lexistence et à un revenu dépend de la performance, de la rentabilité.
Il faut démontrer quon est « employable ». Le droit au travail est remplacé par une nouvelle obligation : démontrer son « employabilité ». LEducation, et particulièrement la formation professionnelle, doivent générer cette ressource, dans les mêmes conditions quune quelconque marchandise : régime de libre entreprise et coût minimum. Et cela durant toute la vie, au moyen de la formation continue, qui doit maintenir utilisables et rentables les ressources dun pays en compétition permanente avec les autres, dans lequel le travail a cessé dêtre un sujet social.
Mais, au-delà de cette philosophie apocalyptique qui inspire une pratique sociale dévastatrice, reste le problème quil sagit, de plus, dune utopie inutile, impossible à concrétiser : il ny a pas une croissance de lemploi liée aux nouvelles technologies de pointe. Au contraire, lemploi peu qualifié augmente, comme si, pour chaque informaticien, chaque ingénieur, il fallait deux ou trois gardes de sécurité, nettoyeurs, etc
Il ny a pas de corrélation entre laugmentation générale de la formation et le volume global de lemploi. Cette corrélation existe seulement entre linstruction et la position individuelle sur le marché du travail.
La pression patronale sur lemploi recouvre aussi dautres raisons ; dans les secteurs où les « employeurs » se plaignent de la pénurie de main-duvre, cest-à-dire là où le taux de chômage est descendu en dessous de 5 % , se produit une augmentation des revendications salariales et sociales, en général. Lidée de pouvoir compter sur une réserve de main-duvre, formée à son propre compte ou avec largent public, hors du temps de travail, qui de plus fait pression à la baisse sur les salaires, ne peut quêtre irrésistible pour le patronat.
De plus, les bénéfices de productivité, résultant dune formation plus « adaptée », conduiront, comme toute augmentation de productivité, à une destruction de lemploi. Dans les conditions actuelles de fonctionnement de nos économies, ladéquation école-entreprise nest pas un facteur de progrès social mais bien dappauvrissement et de chômage.
Dérégulation totale
Devant limpossibilité de planifier ladéquation école-entreprise en raison même de la nature des changements économiques, imprévisibles et impossibles à planifier, on a opté pour la dérégulation totale : linstabilité et la flexibilité constituent le mécanisme de ladéquation.
Cela a des conséquences sur la nature même de la formation : nous assistons, dans le projet de Loi également, à la substitution du concept de qualification, comme un ensemble de savoirs qui réunissent les connaissances et les compétences, reconnu, certifié et garanti socialement, par celui de la compétence, réduite à un catalogue flexible et modulable de capacités et attitudes. Les connaissances passent au second plan, puisquelles se trouvent rapidement obsolètes et que leur rendement est faible en regard de ladaptabilité et de la compétitivité ; la compréhension du concept abstrait de champ magnétique na pas dimportance si on peut interpréter les indications de voltage et dampérage pour se familiariser rapidement avec une nouvelle machine
Mais toutes ces compétences qui sacquièrent déjà dans un centre public, dans un cours de formation privé ou dans une entreprise, doivent être certifiées. Cest un incitant indispensable pour létudiant ou le travailleur en formation continue. Sous cet aspect, le projet est une avancée dans la dérégulation des certifications qui peuvent être obtenues dans nimporte quel système de formation, y compris lexpérience professionnelle, lequel aura une structure modulaire semblable à celle des crédits universitaires. Sous une apparence de modernisation, se développe une offensive en règle contre les garanties sociales assurées dans les procédures de contrat par les diplômes et les qualifications : se présente la possibilité de certifier des compétences partielles pour ceux qui nont pas réussi tel cours de formation. Dans la pratique, cela signifiera quà quelquun qui naura pas obtenu un diplôme de soudeur on pourra certifier quil sait souder et quil pourra être engagé par quelquun qui lui abaissera le salaire, les conditions de travail et la protection sociale associée à un titre.
La « modularisation » incitera les élèves à se concentrer dans les domaines et les cours pratiques, au détriment de la formation générale. Ce qui nous conduit à la question : quel type de travailleurs produira ce système ? Avec quelle culture commune ? Avec quelles armes pourra-t-il défendre ses droits et en conquérir de nouveaux ?
A cet égard, larticle 3 du projet déclare, comme un des buts du système : « incorporer à loffre de formation les activités de formation qui rendent apte au développement dactivités dentreprise pour son compte propre, à linvestissement dans des initiatives dentrepreneur et dans lesprit dentreprise qui concerneront toutes les formes de constitution et dorganisation des entreprises, quelles soient individuelles ou collectives. » Il ne suffit pas dêtre flexible et adapté au travail. Ni être disposé à supporter des rythmes de production effrénés, des horaires variables, le travail de week-end, se recycler à son compte en dehors de lhoraire de travail ou suspendre ses vacances. Pour supporter cela, il est nécessaire de simprégner de la « nouvelle culture dentreprise », et lon demande au système éducatif ce miracle. Les valeurs de lentreprise constituent un curriculum obligé à peine voilé dans la formation.
Mais sil sagit dacquérir lesprit dentreprise, quoi de mieux que le centre soit lui-même une entreprise, partie dun réseau de centres autonomes qui rivalisent entre eux.
Quoi de mieux quun enseignant qui ne soit pas un fonctionnaire mais un travailleur lié au succès ou à léchec de sa propre entreprise ?
Organisations syndicales complices
Pour se rendre compte de lisolement qui sera le nôtre en nous opposant au Projet, il suffit de lire le texte de laccord sur la modération salariale signé par les Commissions ouvrières et lUGT, un jour avant lapprobation par le gouvernement de ce Projet de Loi, le 13 décembre passé.
Dans le chapitre II, par. 1, intitulé « Considérations sur la compétitivité et lemploi en 2002 », il y a une analyse sur les difficultés des économies mondiales, européenne et espagnole « après le 11 septembre », insistant sur la nécessité de maintenir la productivité pour éviter des pertes de compétitivité grâce à la modération salariale et aussi grâce à la qualification des travailleurs : « la stratégie européenne pour lemploi est basée sur lapprentissage permanent tout au long de la vie
la formation permanente est un instrument utile car il favorise la capacité dadaptation des travailleurs et des entreprises
La qualification professionnelle des travailleurs assure son employabilité
Cest essentiel pour se maintenir dans un marché dans lequel la possibilité de choisir est chaque fois meilleure
pour cela il faut développer
la participation des organisations syndicales dans lorganisation dun Système national de qualification, actualisé en permanence ».
On ne peut déterminer qui a écrit quoi. Finalement, les valets se sont transformés en patrons. Et en législateurs.
Gijon, 17 février 2002
Traduction :Thierry Delforge
Titre et intertitres de la rédaction