L’année liturgique A avec Matthieu « De son trésor,  tirer du neuf et de l’ancien ! »

(voire aussi Eglise Saint Jean Berchmans, homélies)

    

            Dès les temps anciens et dans tous les manuscrits bibliques, l’Évangile selon Matthieu a été placé en tête : c’est l’Évangile de l’Église par excellence.  Dans le N.T., il a servi de ‘document fondateur’, en enracinant l’Église  dans l’enseignement de Jésus (R.E. Brown).  Les cinq discours de Jésus sont célèbres : ils représentent plus de 30 % de son récit en 28 chapitres (1.068 versets). Le talent d’organisation et la clarté de Matthieu sont admirables ; il a certes disposé de plusieurs sources, mais il a su composer un récit efficace, en les combinant avec bonheur. L’année liturgique A va reprendre ce ‘premier Évangile’ (même si Marc est plus ancien), de dimanche en dimanche et aux grandes fêtes, à la fin 2010 et en 2011.

Après le rappel de quelques informations essentielles, nous proposons, pour nous  familiariser avec ce récit, de traiter deux thèmes : le premier, énoncé sous forme de paradoxes, veut manifester les tensions du texte, avec les éléments à tenir ensemble ; le second propose un guide de lecture éclairant, avec la répartition de cet Évangile sur l’année. Ceci en vaut la peine, car nous allons relire en un an  42 passages de Matthieu (sur environ 60 lectures évangéliques).

À la cathédrale de Chartres, érigée pour l’essentiel entre 1194 et 1270, un des portails présente les quatre évangélistes sur le dos des quatre prophètes. Or il est bon de rappeler que Matthieu est placé sur le dos du prophète Isaïe, qu’il nomme à six reprises (il y renvoie souvent). Cette sculpture est évocatrice de la manière dont on situait cet Évangile : parce qu’il est sur les épaules d’Isaïe,  Matthieu voit plus loin que lui… Comme il l’écrit à la fin du discours en paraboles, n’est-il pas lui-même  celui qui a su tirer de son trésor du neuf et de l’ancien ? (Mt 13,52 : kaina kai palaia, en grec). L’expression est à retenir, car tel est aussi le rôle des animateurs liturgiques.

 

Informations essentielles  sur l’Évangile selon Matthieu

 

** Qui écrit ?  D’après la tradition dès le IIme siècle, il s’agit de « Matthieu le publicain » (Mt 9,9 et 10,3), parmi les Douze : il aurait même écrit un recueil des paroles du Seigneur (en araméen ?)  D’après le contenu cependant, on voit en lui aujourd’hui un homme parlant bien le grec, et connaissant l’araméen et l’hébreu : il s’est servi de différentes traditions disponibles, orales ou écrites ; certains parlent même d’une ‘école matthéenne’ (K.Stendhal).

** Quel est le sens de son nom ?  D’origine hébraïque, Mattat-Yahu ou en abrégé Matt-Yah  signifie « don de Dieu » ou Théodore / Dieudonné ; sa fête annuelle est le 21 septembre et son emblème, d’après la longue généalogie qui ouvre son Évangile, est celui de l’homme ailé, parmi les quatre Vivants (Ézéchiel et Apocalypse).

** Où écrit-il ?  Sans doute dans un lieu situé hors de Palestine, mais où les synagogues des pharisiens étaient bien implantées.  Matthieu parle de ‘ la Galilée des Nations’ (Mt 4,15) et il  évoque ‘toute la Syrie ’ (Mt 4,24) ; on peut donc penser à une grande ville comme Antioche, en avançant divers arguments historiques en ce sens  (J.P.Meier).

** Quand écrit-il ?  Le plus vraisemblable est de situer la rédaction  vers les années 80/85, donc après la ruine de Jérusalem auquel le récit fait l’une ou l’autre allusion (Mt 21,41 ; 22,7 ; 24,2.15). Il s’adresse à une communauté judéo-chrétienne, qui a déjà accueilli beaucoup de pagano-chrétiens.  Il entend montrer que l’Église de Jésus-Christ est l’Israël accompli ;  mieux vaut cependant éviter de parler du nouvel Israël ou du véritable Israël…

 

Quatre expressions paradoxales,  qu’il s’agit de tenir ensemble

 

         Nous optons pour une présentation brève sous forme de ‘paradoxes’ ; mais il s’agira toujours de tenir ensemble les deux affirmations, dans une vivante tension.  Le paradoxe va souvent à des extrêmes, contrairement à l’opinion moyenne ; il est éclairant de montrer que la narration de Matthieu  se sert de telles affirmations nettes,  pour les réunir d’une manière ‘paradoxale’. 

 

/1°/  D’une part, cet Évangile fait un recours constant au Premier Testament ; d’autre part, il plaide pour un Évangile sans frontières, ouvert aux Nations… Il est surprenant, pour nous, qu’il fasse état de 130 références à l’A.T. (44 citations & 86 allusions), qu’il se serve de l’expression juive ‘ la Loi et les Prophètes’ (5,17 ; 7,12 ; 11,13 ; 22,40), qu’il nomme le grand Moïse (7 fois) et le prophète Élie (9 fois), mais aussi le roi David (17 fois) : Jésus est reconnu comme ‘fils de David’ (1,1.6.17.20… et 22,42-45). Ainsi, Matthieu s’inscrit nettement dans une perspective judéo-chrétienne.  Pourtant, voici qu’il plaide aussi pour un Évangile ouvert à tous et sans frontières, en parlant souvent des ‘Nations’ (15 fois) ; ses 24 paraboles offrent aussi un langage ouvert, qui ne demande que des oreilles pour écouter et comprendre (voir Mt 13). Notons alors une réelle différence  entre le temps de la vie publique de Jésus, envoyé aux seules ‘brebis perdues de la maison d’Israël’ (10,6 ; 15,24),  ET  le temps d’après Pâques, lorsque l’Évangile est à proclamer dans le monde entier (24,14 ; 26,13 ; 28,19).

Bref, un verbe typique de Matthieu  est à retenir : ‘faire disciple’ (en grec mathêteuô : 13,52 ; 27,57 ; 28,19). Et chacun comprendra qu’on ne peut tenir une affirmation (recours régulier à l’A.T.) sans tenir également l’autre (l’Évangile ouvert à tous).

 

/2°/  D’une part, on présente volontiers Matthieu comme l’Évangile du Royaume ; par ailleurs, il est par excellence l’Évangile ecclésial… Certes il parle avec insistance du Royaume des cieux (34 fois) ou du Règne de Dieu (4 fois) – le Règne désignant davantage l’action de Dieu en train d’agir, et le Royaume évoquant davantage le résultat de cette action, le ‘domaine’ dans lequel il s’agit d’entrer.  En cinq passages seulement, il est question de l’Évangile ; or on peut y remarquer un lien très net entre Évangile et Règne (4,23 ; 9,35 ; 11,5 ; 24,14 ; 26,13), de telle sorte que, l’expression étant caractéristique de Matthieu, il se présente comme « l’Évangile du Règne ».  Pourtant, depuis les origines, il est aussi vu comme l’Évangile ecclésial, le seul à parler de l’Église ou assemblée convoquée (16,18 ; 18,17bis) ; il se caractérise par un style liturgique (Kyrie eleison…) et par une belle ordonnance des enseignements du Maître ;  la barque de Pierre est bien ici la barque de l’Église (8,23s ; 9,1 ; 13,2 ; 14,13.22ss ; 15,39).

Bref, on se souviendra de la formule : Matthieu est ‘l’Évangile du catéchiste’, et non comme Marc l’Évangile du catéchumène (Jean-Paul II, Catechesi Tradendae n°11, 1979). À nouveau, on ne peut parler seulement de l’Évangile du Règne (déjà là / pas encore là), sans parler également de l’Évangile de l’Église – mais il n’est pas question d’identifier ce Royaume & l’Église en chemin !

 

/3°/  Matthieu montre encore un attachement passionné au Jésus terrestre, mais parle aussi du Fils de l’homme et du ‘Seigneur’ qui a toute ‘autorité’, au ciel et sur la terre. C’est que l’histoire d’Alliance (26,28) de Dieu avec nous  se concentre et s’accomplit dans la vie, les paroles et la mort en croix de ce Jésus. Les cinq discours entendent reprendre l’essentiel de cet enseignement du Rabbi, du Maître, de l’Enseignant surprenant qu’a été Jésus de Nazareth, pendant son bref ministère public : « Amen, je vous le déclare… » (à 25 reprises). La question devient dès lors de ne pas être devant lui ‘des hommes de peu de foi’ (6,30 ; 8,26 ; 14,31 ; 16,8 ; 17,20).  Pourtant, ce même Jésus est dit le Fils de l’homme (30 x), à l’autorité surprenante, et le Seigneur (Kyrios  34 x) avec le titre royal de Dieu Lui-même (22,41-46 notamment).  Cette autorité (exousia 10 x) manifeste une liberté et une souveraineté déconcertantes, comme celles de Dieu Lui-même, qui est son ‘Père’ (23 x) et dont Il est le Fils (13x), proclamé ‘le Fils bien-aimé’ (3,17 ; 12,18 ; 17,5).

Bref, en soulignant  et cet attachement au Jésus terrestre, avec sa Parole, ET ce dévouement total au Seigneur ressuscité,  Matthieu réunit deux dimensions qui pourraient aisément être isolées. Avec la TOB , on redira que « dans un monde en devenir, le Ressuscité manifeste sa présence et invite les croyants à revenir sans cesse aux enseignements qu’Il a donné durant sa vie terrestre : l’identité entre le Christ ressuscité & Jésus de Nazareth, … tel est le cœur de son témoignage ».

 

/4°/  Enfin, s’il est certain que Matthieu donne un fort accent éthique à son récit, car l’enseignement de Jésus est une Parole qui engage,  on ne doit jamais perdre de vue son accent sur les petits, les enfants et les simples (11,25 ; 18,3…), les pauvres et les exclus – à nouveau, ces deux perspectives ne sont pas à séparer.  L’accent éthique se marque par la ‘volonté de Dieu’ (6 x), mais c’est un Dieu-Père, à qui nous osons dire ‘Notre Père’(6,9).  La parabole des talents est remarquable (25,14ss) ; nous sommes appelés à un ‘faire’, un ‘agir’, en conformité avec l’enseignement reçu, car il s’agit bien de porter du fruit (20 x). Grandes exigences donc !  La règle d’or, universelle, s’exprime ici en termes positifs : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous,  faites-le vous-mêmes pour eux » (7,12). Pourtant, un tel accent est mis sur « le moindre de ces petits, qui sont mes frères » (25,40) que l’attention aux simples et aux pauvres est tout aussi essentielle ; le pardon fraternel est à donner indéfiniment (18,22) et ‘du fond du cœur’ (18,35).  À nouveau, il faut tenir ensemble les deux traits, dans une réelle tension. Car les mots de Jésus, s’identifiant à chacun de ces plus petits restent inoubliables : Matthieu nous rappelle que là se trouve très exactement le jugement suprême, le moment de vérité (25,31-46), où le jugement futur se fait en réalité  à partir du présent de nos vies !

         Bref, nous résume Matthieu dans une belle inclusion : ‘l’Emmanuel, ce qui se traduit Dieu avec nous’ (1,23)  est bien Celui qui affirme ‘Je suis avec vous, tous les jours’ (28,20)…

 

Parcours de Matthieu,  avec la répartition de ses récits  dans l’année A

 

Comme ‘guide de lecture’, nous reprenons la répartition de Jean Radermakers, qui a bien montré que les paroles précèdent les actions, sur une toile de fond juive : on peut alors parler d’une répartition du ‘premier Évangile’ en six parties doubles : paroles d’abord, actions ensuite, comme l’étoile de David à six branches. Nous allons présenter ce ‘guide de lecture’, en relevant chaque fois le choix liturgique des lectures dominicales, pour l’Avent 2010 et toute l’année 2011.

 

** Première partie : les commencements de cette aventure (chapitres 1 à 4)

/1/ Origine et enfance de Jésus le Messie, fils de David : le ‘discours’ des prophètes (1 – 2).

         ‘Or en ces jours-là,  paraît Jean le Baptiste, proclamant dans le désert…’

/2/ La proclamation du Règne de Dieu,  car ce Règne ‘s’est approché’ (3,2 et 4,17).

Sept extraits divers sont relus, mais sans cohérence ni unité : 4e Avent, Épiphanie, Sainte Famille, 2e Avent, Baptême, 1er Carême et 3e dimanche dans l’année (on peut le regretter !)

 

** Deuxième partie : l’autorité du Règne de Dieu  et sa justice (chapitres 5 à 9) 

/3/ Grand discours sur la montagne : Jésus enseignant (5 – 7).

‘Et il arriva, quand Jésus eut achevé ces paroles-ci, que les foules…’

/4/ L’autorité du Règne de Dieu  en actes : Jésus guérissant (8 – 9).

Huit passages nous en sont proposés, avec une belle suite du 4e au 9e dimanche (février/mars), puis le mercredi des cendres (lecture suivie du discours sur la montagne),  enfin à la Toussaint.

 

** Troisième partie : les annonciateurs du Règne de Dieu (chapitres 10 à 12) 

/5/ Discours de mission,  avec les consignes aux Douze (10).

         ‘Et il arriva, quand Jésus eut achevé de donner ces consignes-ci, qu’il partit de là…’

/6/ Le Règne de Dieu en question : Jésus  objet de controverse et de scandale (11 – 12).

Deux petits passages seulement sont repris : 3e Avent (décembre) et 14e dimanche (juillet).

 

** Quatrième partie : les mystères de croissance  du Règne de Dieu (chapitres 13 à 17) 

/7/ Discours en paraboles (série de sept),  aux foules rassemblées (13).

         ‘Et il arriva, quand Jésus eut achevé ces paraboles-ci, qu’il partit de là…’

/8/ Le Règne de Dieu en croissance : les itinéraires de la foi ecclésiale (14 – 17).

Voici que neuf textes nous sont proposés, du 15e au 22e dimanche ordinaire (juillet/août) ; le récit de Jésus Transfiguré vient au 2e dimanche du carême (mars) et à la fête de la Transfiguration (6 août).

 

** Cinquième partie : qui sont les vrais ‘enfants’ du Royaume ? (chapitres 18 à 23) 

 /9/ Discours à la communauté, avec l’importance du pardon (18).

‘Et il arriva, quand Jésus eut achevé ces paroles-ci, qu’il partit de Galilée…’

/10/ Le Royaume en procès – la route vers Jérusalem (19 – 23).

De cette partie, à nouveau neuf textes dans la liturgie dominicale : une série continue du 23e au 31e dimanche (septembre/octobre) ; on soulignera donc l’intérêt pastoral de ce bel ensemble.

 

** Sixième partie : la crise du ‘passage’ du Royaume,  de caché à manifesté (chapitres 24 à 28) 

/11/ Discours sur la venue du Fils de l’homme – les douleurs de l’enfantement (24 – 25).

‘Et il arriva, quand Jésus eut achevé toutes ces paroles-ci, qu’il dit à ses disciples…’

/12/ La ‘Pâque’ du Royaume : la passion et la résurrection,  car ‘voici l’Heure’ (26 – 28).

Enfin, sept passages sont repris dans la liturgie : 1er Avent,  les 32e-33e-34e dimanches (novembre), et bien entendu le dimanche des Rameaux (mi-avril), la veillée pascale  et l’Ascension (début juin).

 

De ce rapide parcours, on peut conclure que, cette année, la date de Pâques étant tardive (24 avril 2011), le discours sur la montagne est vraiment mis en valeur, de même qu’une ample série de passages de Matthieu  du 14e au 34e dimanche. Voilà pourquoi il est assurément important d’en avoir une bonne vue d’ensemble, à la fois large et précise, comme nous avons tenté de le faire.

 

 

En conclusion,  on peut rappeler l’expression célèbre de Matthieu lui-même (17e dimanche, 24/7/2011) : le ‘premier Évangile’ a vraiment réussi  à tirer de son trésor ‘du neuf et de l’ancien’, ce qui vise sans doute son propre labeur, dans l’organisation efficace des données de la tradition, et peut surtout éclairer le labeur des divers animateurs liturgiques, dans l’année qui s’ouvre. Ce qui est ancien, c’est toute la richesse des écritures d’Israël, de la Loi et des Prophètes ; ce qui reste neuf, c’est la nouveauté apportée par Jésus, ou mieux  la nouveauté qu’est la personne même de Jésus, le Christ et le Seigneur, le Fils bien-aimé.  Deux brèves citations le confirmeront : au début du Vme siècle, Augustin affirmait déjà : « Le N.T. est figuré dans l’A.T., et l’A.T. est révélé dans le N.T. » ; au XVIIme siècle,  Pascal (Pensées, n°740) le redisait avec ses mots : « Jésus-Christ que les deux Testaments regardent : l’A.T. comme son attente, et le N.T. comme son modèle – tous deux comme leur centre ! »  Pour l’un et l’autre comme pour nous, Matthieu est par excellence cet Évangile ecclésial et ce ‘document fondateur’ de notre Église,  à reprendre et méditer  encore et toujours…

 

                                               Pierre  Mourlon Beernaert  s.j.

 

La justice  selon Matthieu

 

D’une manière très différente de celle de Paul,  Matthieu invite à rechercher la ‘justice’ (3,15 ; 5,6.10.20 ; 6,1.33 ; 21,32), en insistant sur un dépassement de la lettre des commandements, pour entrer dans les vues du Dieu-Père. Car la ‘justice’ est cette conduite requise par Dieu, cette attitude qui nous ajuste à ce qu’Il est Lui-même et à ce qu’Il veut pour les êtres humains. En ce sens, la ‘justice du Royaume’ est alors l’obéissance au double commandement  de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain (22,34-40). Et elle sera ‘surabondante’, car elle refusera, non seulement le mal, mais toute négation de l’autre, avec la violence sous toutes ses formes.  Elle culminera dans le pardon, en excluant qu’il y ait vainqueur et vaincu ; elle va au-delà de la stricte justice humaine.

 

                           

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