L’année liturgique C  avec Luc, l’Évangile de la Tendresse

(voire aussi Eglise Saint Jean Berchmans, homélies)

 

1er DIMANCHE DE L'AVENT 
 (Lc 21, 25-28.34-36)

2e DIMANCHE DE L'AVENT
(Lc 3, 1-6)

3e DIMANCHE DE L'AVENT
(Lc 3, 10-18)

4e DIMANCHE DE L'AVENT
(Lc 1, 39-45)

NATIVITE DU SEIGNEUR
(Lc 2, 1-14)


LA SAINTE FAMILLE

(Luc 2, 41-52)

EPIPHANIE
(Mt 2, 1-12)

BAPTEME DE JESUS
(Luc 3, 15-16. 21-22)

LES NOCES DE CANA
(Jean 2, 1-11)

3e DIMANCHE ORD.
(Luc 1, 1-4: 4, 14-21)

4e DIMANCHE ORD.
(Luc 4, 21-30)

5e DIMANCHE ORD.
(Luc 5, 1-11)

6e DIMANCHE ORD.
(Luc 17.20-26)

 

 

         INTRODUCTION GENERALE

        Certes, il n’y a qu’un Évangile : l’annonce inouïe, par Jésus-Christ, que Dieu est Amour et Tendresse ; mais cette Bonne Nouvelle nous est parvenue par quatre témoignages évangéliques, qui ont chacun leur couleur et leur perspective. Fin 2009 (dès le dim. 29/11) et toute l’année 2010, la liturgie (année C) nous propose une lecture de St Luc ; il est donc important de nous rappeler qui est ce Luc et ce qu’il a apporté à la tradition évangélique.  Il a d’ailleurs ouvert son ouvrage en deux tomes par un petit prologue, à la manière des historiens grecs de son temps.

Parmi tous les auteurs du N.T., Luc est en effet le seul à ne pas être un fils d’Israël ; il vient des Nations et est de culture grecque, mais il sait se souvenir de la longue tradition biblique, dans la traduction des LXX.  Son Évangile est le plus long des quatre (1150 versets), et il ne s’agit là que du 1er tome d’une œuvre, qui se poursuit dans les Actes des Apôtres (1000 versets) – une œuvre de grande ampleur qui représente plus du quart du N.T. (27%) !  Nous allons tenter d’en dégager quelques caractéristiques, pour nous préparer à cette année liturgique ; notre préoccupation sera aussi de voir, dans la suite des dimanches, comment ce long récit nous est à nouveau présenté.  

                        Un prologue d’une seule phrase (Luc 1,1-4)

Ce texte ne se présente pas comme un ‘Évangile’, mais comme un ‘récit’ (diêgêsis) des événements accomplis. En réalité, Luc n’emploie jamais le mot Évangile, mais bien le verbe ‘évangéliser’ (une dizaine de fois) : en quelque sorte, l’auteur reconnaît avoir lui-même reçu la Bonne Nouvelle.   Il a été ‘évangélisé’ et entend bien à son tour ‘annoncer la Bonne Nouvelle ’, qui est destinée à toutes les Nations, à partir de Jérusalem.  Il s’est dûment informé de tout et il va en proposer à Théophile un récit ordonné : des faits établis et bien interprétés.  Sa visée première est de lui montrer la solidité (asphaleia, c.-à-d. la fermeté et la sûreté) des enseignements qu’il a déjà reçus. Qui donc est ce ‘Théophile’ ?  Nous ne pouvons plus le savoir ; il s’agit peut-être d’un nom fictif, désignant tout ‘ami de Dieu’. Ainsi, Luc est notre frère dans la foi, qui a entrepris d’écrire son œuvre pour conforter cette foi.  Or Luc a écrit l’histoire au moyen d’histoires, en se servant d’épisodes successifs comme procédé littéraire (Fr.Bovon) ; c’est bien lui qui a donné à la jeune foi chrétienne  un passé et une histoire (D.Marguerat), et il l’a fait avec sa belle sensibilité…

Son prologue (repris le dim. 24/1) montre clairement les trois étapes que l’exégèse actuelle reconnaît dans l’étude des Évangiles, ce qui a aussi de l’intérêt pour situer son texte :

** la vie publique de Jésus, vers les années 28/30 : ce sont les événements accomplis et leurs témoins oculaires ; Luc précise ‘dès le début’…, ‘à partir des origines’…

** la tradition des communautés, soit entre 30 et 80 : beaucoup de premiers récits, une transmission orale, les témoins devenus ‘serviteurs de la Parole ’ ; Luc relève bien cette continuité…

** le propos de Luc enfin, vers 80/85 : sa décision d’écrire, son information réunie avec soin (akribös), son récit ordonné, la solidité de tels enseignements…

                        Deux accents majeurs  de l’Évangile selon Luc

Bien entendu, Luc a fait des choix, mais ce sont de bons choix, qui ne sont pas le fruit du hasard ; il a élaboré  toute une réflexion sur le sens et la portée de la vie, de la mort, de la résurrection de Jésus-Christ, avec un bel accent sur la tendresse comme nous le verrons.  Deux traits, présentant des accents fort contemporains, sont à retenir parmi d’autres :

**  d’une part, Luc entend ouvrir l’annonce de la Bonne Nouvelle à tous, particulièrement aux plus ‘éloignés’ comme les pécheurs et les publicains, les Samaritains aussi (9,52 ; 10,33 ; 17,11.16), les ‘pauvres’ des biens de ce monde (il en parle plus de dix fois), avec les petits et les enfants, et les femmes (parmi elles les veuves), dont il évoque souvent les visages et dont il signale une dizaine de noms : outre Marie mère de Jésus, voici Élisabeth et Anne dans les récits de l’enfance ;  puis Marie de Magdala (8,2 & 24,10), Jeanne et Suzanne (8,3 & 24,10) avec Marie de Jacques (24,10), et les deux sœurs Marthe et Marie (10,38ss). On soulignera encore le portrait favorable qu’il donne de Pierre, pour qui Jésus a prié (22,32) et sur qui il a posé son regard après le triple reniement (22,61).

**  d’autre part, Luc offre de Dieu un nouveau visage, de bonté et de miséricorde ; car Jésus est le seul à savoir vraiment qui est Dieu. Jésus lui-même l’appelle son ‘Père’ (à 17 reprises), depuis sa première parole à douze ans (2,49) jusqu’à sa dernière parole sur la croix (23,46).  Et il est bon de nous souvenir de la trentaine de paraboles que Luc reprend (autant que Mc et Mt ensemble !) : toute parabole est une comparaison empruntée à la vie courante, mais elle nous conduit, en vertu de sa logique propre, à une connaissance plus profonde du Dieu de l’Alliance, du Dieu du Royaume.  Or plusieurs des paraboles de Luc sont inoubliables. Mentionnons enfin l’accent de Luc sur l’aujourd’hui de Dieu (sêmeron 12 fois), également du début (2,11) à la fin de son Évangile (23,43).

Luc n’a pas inventé toutes ces merveilles sur la bonté de Dieu ; il les a reçues, accueillies et recueillies, avec son cœur d’artiste et dans une belle langue grecque. On saisit dès lors que Luc nous rend ‘Dieu sensible au cœur’, selon les mots de Pascal : il a éclairé le portrait de Jésus et de Dieu, son Père ; cette lumière nous rejoint et peut vraiment illuminer cette année liturgique (année C).

Informations essentielles sur Luc, avec R..E. Brown :

(voir ‘Que sait-on du N.T. ?’,  Bayard 2000, tout le chap.9 et p.268)

Qui écrit ?  L’auteur, d’après la tradition dès le IIe siècle, est Luc le ‘médecin’ (Col 4,14), le compagnon de voyage de Paul ; ce serait un syrien d’Antioche (moins bien attesté).  L’auteur d’après le contenu est assurément un écrivain talentueux, hellénophone, qui ne fut pas témoin direct du ministère de Jésus : il s’inspire de Marc (430 versets) et d’une collection de paroles du Seigneur (source Q : 230 vv.), aussi bien que d’autres traditions accessibles (orales ou écrites : 490 vv.)   Son œuvre porte donc sa marque propre, et la montée de Jésus vers Jérusalem (ch.9 à 19) est caractéristique !

Quel est son emblème ?  Parmi les ‘quatre Vivants’, l’emblème iconographique de Luc est le ‘jeune taureau’, animal des sacrifices, parce que son récit commence par le sacrifice d’encens de Zacharie au Temple, et peut-être aussi en souvenir du ‘jeune taureau’ gras (moschos : 15,23.27.30) de la fameuse parabole du ‘fils perdu et retrouvé’.

Pour qui écrit-il ?  Il s’adresse à des Églises touchées, directement ou indirectement, par les missions de Paul ; des propositions sérieuses ont pu avancer à ce propos des régions de Grèce (Philippes ?) ou de Syrie (Antioche ?)  En fait, nous ne savons rien de précis sur ce ‘Théophile’ à qui l’ouvrage entier est dédié (Lc 1,3 et Ac 1,1).

Quand écrit-il ?  Selon Brown : vers 85, à cinq ou dix ans près ; et le 2e tome (Actes des Apôtres) fut écrit ensuite.

Un regard sur les multiples ‘titres’ donnés à Jésus de Nazareth

Si Luc n’a pas connu personnellement Jésus pendant sa vie parmi nous,  il demeure que la personne de Jésus est au centre de son ouvrage ; nous pensons rendre service en présentant une douzaine de titres  qui lui sont attribués, tout au long de l’Évangile selon Luc.

Il s’agit d’abord d’un homme, d’un fils d’homme : Luc le sait fils de Marie (1,31 & 2,7) et, pensait-on, fils de Joseph (3,23 & 4,22), ayant grandi à Nazareth (8x nommée) ; or cet homme fait preuve de sentiments forts : il admire (7,9), il est ému de compassion (7,13), il exulte de joie (10,21), il pleure aussi (19,41), il fait part de son ardent désir (22,15). Et sans cesse, il est situé devant Dieu, d’où un accent constant sur ‘Jésus en prière’ (plus de dix fois), et parfois des nuits entières (6,12 ; 9,28s ; 22,40s).

Rapidement, cet homme sera appelé le Saint de Dieu (4,34 & déjà 1,35), celui qui est consacré par l’onction (4,18, en référence à Is 61). Les gens ont vu en lui un prophète, chargé de révéler Dieu (7,16 ; 7,39 ; 9,8 ; 9,19 ; 24,19) ; Jésus lui-même reprendra ce terme (4,24 & 13,33). Et il est reconnu comme Celui qui vient au nom du Seigneur Dieu (7,19s ; 13,35 ; 19,38).

Ce n’est pas assez dire : à sa façon, Luc insiste sur le Fils de David (le nom de ce grand roi est cité 13 fois), et aussi sur le titre de Roi : à l’entrée à Jérusalem (19,38 – Luc seul), au cours de la Passion (23,2-3 & 23,37-38), et dans la demande du ‘bon larron’ (23,42 – Luc seul).

Jésus est bien le Christ (ou Messie, en hébreu), ce qui est répété 12 fois (la moitié dans le récit de la Passion – Résurrection).  Mais Jésus se nomme pour sa part (en Luc à 25 reprises) le Fils de l’homme, au sens fort de Daniel (Dn 7,13),  comme le font tous les Évangiles. Luc le désigne comme l’élu de Dieu (9,35 à la Transfiguration  & 23,35 à la Croix ) ; d’emblée il nous a été présenté comme le Sauveur (2,11 à Noël ; voir 2,20 et 3,6).  N’est-il pas « venu pour chercher et sauver ce qui était perdu » (19,10 chez Zachée) ?

Enfin, Luc seul donne à Jésus le titre de Seigneur (Kyrios), dans les parties narratives de l’Évangile, dès le récit de Naïm (7,13), et 20 fois en tout !  Or c’est là le propre ‘Nom divin’, qui sera attribué au Ressuscité, à la droite de Dieu… Oui, ce Jésus est par excellence le Fils : le Fils du Très-Haut (1,32 & 8,28), le Fils bien-aimé de la parabole des vignerons meurtriers (20,13),  et en vérité le Fils de Dieu (1,35 ; 3,22 ; 4,3.9 ; 4,41 ; 9,35), « le Fils » (10,22). Même à l’agonie du Mont des Oliviers (22,42) et sur la croix au lieu dit ‘le Crâne’ (23,34.46), il se tourne vers son Père.

Une telle série de titres n’est-elle pas vraiment expressive de tout l’amour de Luc pour le Seigneur Jésus-Christ ? Ces noms, il les a reçus de la tradition chrétienne ?  Nous retrouvons bien les deux traits : ouvrir l’Évangile à tous et offrir de Dieu un visage nouveau – Dieu sensible au cœur !

 

            Un parcours de la répartition de cet Évangile  dans l’année C 

Nous allons parcourir le 3e Évangile  en resituant les lectures des dimanches et fêtes pour l’ensemble de l’année 2009/2010 – travail humble et patient, mais éclairant sans doute, dans une perspective pastorale. Nous allons suivre, en sept étapes, le fil de cet ample récit de Luc : au total, ce ne sont pas moins de 44 passages qui sont relus, dont quelques uns à deux reprises (ainsi ch.15).

***  L’Évangile de l’enfance (1,5 – 2,52) : on sait comment Luc présente en diptyque Jean le Précurseur & Jésus le Christ : double annonce, double psaume prophétique, double naissance. Or quatre textes sont repris :  4e dim. Avent, Noël bien sûr, Ste Famille, puis Assomption.

***  La préparation du ministère public (3,1 – 4,13) : l’annonce de Jean-Baptiste, le baptême de Jésus, sa généalogie, ses tentations au désert. Quatre textes également sont relus : 2e et 3e dim. Avent, baptême de Jésus (10/1) et 1er dim. Carême (21/2).

***  Le ministère en Galilée (4,14 – 9,50) : avec le déploiement de l’action de Jésus, à Nazareth, à Capharnaüm, au bord du lac, dans des controverses, avec le choix des Douze et le discours dans la plaine (nettement plus bref que le ‘discours sur la montagne’ de Matthieu !), et diverses guérisons, jusqu’à la mission des Douze et la foi de Pierre (« Le Christ de Dieu » 9,20), avec le récit de la Transfiguration et ses suites. De cet ensemble, huit passages sont repris : du 3e au 6e dim. (janvier/février), 2e dim. Carême (28/2), Saint-Sacrement (6/6), 11e et 12e dim. (13 et 20/6).

 

***  Au centre, la longue montée vers Jérusalem (9,51 – 19,27), accentuée par Luc, avec ses trois jalons nettement marqués (voir 9,51 ; 13,22 ; 17,11) : s’il n’est guère possible de résumer le contenu de ces dix chapitres, nous avons à souligner que vingt évangiles du dimanche  en reprennent des passages : 3e et 4e dim. Carême (mars), surtout du 13e dim.(27/6) au 31e dim.(31/10) ; voilà une belle possibilité offerte pour dégager les perspectives propres de Luc, peu à peu mises en valeur.

***  Le ministère à Jérusalem (19,28 – 21,38), avec l’entrée messianique, les vendeurs chassés du Temple, une série de controverses, l’annonce de la ruine du Temple et le discours eschatologique ; de ces chapitres, trois textes seulement sont repris : 1er dim. Avent,  puis 32e et 33e dim.(7 et 14/11).

***  Le récit de la Cène et de la Passion (22,1 – 23,56), où Jésus marche avec maîtrise vers sa mort, en se souciant moins de lui que des autres : Luc a esquissé ici le portrait du divin martyr (A. Brunot). Or tout ce récit est relu le dim. Rameaux (28/3) et, en partie, le dim. du Christ-Roi (21/11).

***  Et les rencontres du Ressuscité (24,1-53), en un seul jour selon Luc : le début en est relu à la Veillée Pascale (3/4), la route d’Emmaüs  au soir de Pâques (4/4), et la fin à l’Ascension (13/5).

En guise de conclusion : la Tendresse

            Comment dégager une perspective globale de cette rapide présentation ? À notre avis, il s’agit surtout de mettre en évidence la « Tendresse » dont il est partout question dans ce 3e Évangile. Nous vivons certainement dans un monde rude et dur, souvent même violent ; tant de crises se succèdent à divers niveaux : économique, démographique et climatique ; relationnel, familial et culturel… Dès lors, il est particulièrement précieux de souligner avec clarté une telle perspective de synthèse (Loukas/Lucanus, Luc = clair !), ce que nous proposons en trois moments :

**  Nous avons à reconnaître et à admirer la tendresse de l’auteur Luc, avec sa sensibilité délicate et tout son art littéraire ; c’est assurément un homme tendre et un écrivain sensible ; il nous est bon et heureux de le prendre pour guide, lui qui a ‘l’art de raconter Jésus-Christ’ (J.N. Aletti).

**  À partir de là, nous pouvons aisément montrer toute la tendresse du Christ en personne, avec ces noms et titres que Luc lui donne.  Dante avait raison de voir en lui « l’écrivain de la tendresse du Christ » (scriba mansuetudinis Christi : De Monarchia I,16). Elle se manifeste dans toutes les rencontres de Jésus  avec ceux et celles qui croisent sa route ; car de fait, Jésus est sans cesse ‘en route’ (50 emplois de poreuesthai). C’est ainsi tout le sens de sa mission de libération qui est exprimé, à la lumière d’Isaïe 61 (4,18s) comme à la lumière des Béatitudes (6,20s) : le souci de Jésus est vraiment celui des pauvres et des appauvris, des prisonniers et des opprimés, de tous les laissés pour compte dans la société. Bien sûr, la Bonne Nouvelle du Seigneur est d’abord pour eux !

**  Enfin, il s’agit de percevoir que, selon Luc, Jésus est vraiment le visage de la Tendresse de Dieu même, ce Dieu du Royaume et de la Nouvelle Alliance (22,20). Dieu est bien le Père (11,2) plein de miséricorde et de Tendresse paternelle : Marie, la servante du Seigneur, chante son Amour et sa Tendresse (1,50.54) ;  Il a vraiment des entrailles de Père (1,78 & 15,20) ; Luc seul parle de la ‘visite’ de Dieu à son peuple (1,68.78 ; 7,16 ; 19,44), en Jésus-Christ qui est son Envoyé, son Élu, son Bien-aimé…

En bref, Luc a l’audace de mettre sur les lèvres de Jésus (6,36) : « Soyez donc tendres, comme votre Père est tendre / miséricordieux (oiktirmôn) ; et ne vous posez pas en juges… »  Une telle expression n’est-elle pas pleine de force ? Chacun peut réaliser que Luc en a été ébloui et qu’il l’est durablement resté : il est bien notre frère  dans la foi et dans l’amour pour Jésus, le Seigneur !

Pierre  Mourlon Beernaert

 

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