Jehans de Joinville

Livre des saintes paroles et des bons faiz nostre roy saint Looys


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LXXIV 
   Aussi comme Dieus vout, qui n'oublie pas les siens, il fut acordé, entour soleil couchant, que nous serions delivré. Lors nous ramena l'on, et mist l'on nos quatre galies à terre. Nous requeismes que on nous lessast aler. Il nous dirent que non feroient jusques à ce que nous eussions mangié: «Car ce seroit honte aus amiraus, se vous partiéz de nos prisons à jeun.»
   Et nous requeismes que on nous donnast la viande, et nous mangerions; et il nous distrent que on l'estoit alé querre en l'ost. Les viandes que il nous donnèrent, ce furent begniet de fourmaiges qui estoient roti au soleil pour que li ver n'i venissent, et œuf dur cuit de quatre jours ou de cinc; et pour honneur de nous, on les avoit fait peindre par dehors de diverses colours.
   On nous mist à terre; et en alames vers le roy, qu'il amenoient de paveillon là où il l'avoient tenu, vers le flum; et venoient bien vint mille Sarrazin, les espées ceintes, tuit après li à pié. Au flum, devant le roy avoit une galie de Genevois, là où il ne paroit que uns seul hom desur. Maintenant que il vit le roy sur le flum, il sonna un siblet; et au son du siblet saillirent bien de la sente de la galie quatre-vins arbalestriers bien appareillié, les arbalstres montées, et mistrent maintenant les carriaus en coche. Tantost comme li Sarrazin les virent, il touchièrent en fuie aussi comme brebis; que onques n'en demoura avec le roy, fors que deus ou trois. Il getèrent une planche à terre pour requeillir le roy, et le comte d'Anjou son frère, et monsigneur Geffroy de Sergines, et monsigneur Phelippe de Annemos, et le marechal de France que on appeloit du Meis, et le maistre de la Trinité et moy. Le comte de Poitiers il retindrent en prison jusques à tant que li roys lour eust fait paier les deus cens mille livres que il leur devoit faire paier, avant que il partisist du flum, pour leur rançon.
   Le samedi après l'Ascension, liquel samedis est l'endemain que nous fumes delivré, vindrent prendre congié du roy li cuens de Flandres, et li cuens de Soissons, et plusieur des autres riches homes qui furent pris es galies. Li roys leur dist ainsi, que il li sembloit que il feroient bien se il atendoient jusques à ce que li cuens de Poitiers, ses frères, fust delivrés. Et il distrent que il n'avoient povoir; car les galies estoient toutes appareilliées. En leur galies montèrent et s'en vindrent en France, et en amenèrent avec eus le bon comte Pierron de Bretaingne, qui estoit si malades que il ne vesqui puis que troiz semainnes, et mourut sur mer.

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