l
m'est avis, et aussi pourroit-il sembler à
aucuns, que des
besognes de
Foix et de Béarn
j'ai pour le présent assez parlé et traité; si m'en voudrai
départir et rentrer en autre procès. Car de demener au long la matière, il y faudrait trop de parole et d'escripture et
je me sais bien de quoi autre chose
ensonnier. Tout conclu,
le vicomte de Chastelbon demeura comte de
Foix et sire de Béarn, en la forme et manière que
le comte Gaston de Foix de bonne mémoire l'avoit
tenu; et lui firent foi et hommage tous ceux qui faire lui durent. Et
départit ses cousins les bâtards de
Foix,
messire Yvain et
messire Gratien, bien et largement des héritages et des meubles, tant qu'ils s'en contentèrent; et rendit au
roi de France, c'est à entendre à ses commis, tout l'argent entièrement dont la comté de
Foix étoit chargée. Ces
besognes ne furent pas sitôt achevées; et demeurèrent jusques en l'été bien avant
l'évêque de Noyon et
le sire de la Rivière à
Toulouse et là en la
marche, et point partir ne s'en vouloient jusques à tant que toutes les choses seroient en bon état et fussent mises au profit et honneur du royaume de France et de eux, car de ce faire ils étoient chargés.
Or parlerons de l'assemblée des seigneurs de France et d'Angleterre, qui se fit en
la bonne cité d'Amiens sur forme de paix et de trèves; en celle saison que on compta pour lors en l'an de grâce Notre Seigneur mil trois cent quatre vingt et onze, au mi-carême. Vous devez savoir que les
pourvéances y furent faites grandes et grosses, avant que les seigneurs y vinssent, pour
le roi premièrement, pour son état et pour ses trois oncles, et aussi pour
aucuns hauts barons de France et prélats qui ordonnés y étoient à être. Moult y étoit l'apparat grand, et s'efforçoient tous seigneurs de là être; car commune renommée étoit que
le roi Richard d'Angleterre en personne y seroit. Si le désiroient à voir ceux qui point ne l'avoient vu, mais il n'y fut point. Si vint-il jusques à
Douvres, sur l'entente de passer la mer, et ses trois oncles avecques lui,
le duc de Lancastre,
le duc d'Yorch et
le duc de Glocestre. Quand ils furent là venus, ils eurent plusieurs imaginations à savoir si il seroit bon que
le roi passât la mer. Tout
regardé et considéré, le conseil d'Angleterre se tourna à ce que
le roi demeureroit à
Douvres au chastel avec
le duc de Glocestre qui demeureroit
de-lez lui. Si s'ordonnèrent au passer
le duc de Lancastre et
le duc d'Yorch,
le comte de Hostidonne,
le comte Derby,
messire Thomas de Percy,
l'évêque de Durem,
l'évêque de Londres et tous ceux du conseil; et ne passèrent pas tous en un jour, mais les
pourvéances devant; et puis passèrent les seigneurs, et vinrent en
la ville de Calais, et là se logèrent.
Quand le jour approcha que on dut être ensemble à
Amiens en parlement, les dessus dits seigneurs et leurs gens se
départirent de
la ville de Calais; et étoient plus de douze cens chevaux, qui étoit belle chose à voir; et chevauchèrent ordonnément et en bon
arroi.
Or étoit ordonné, de par
le roi de France et son conseil, que les Anglois partis de
Calais et venans leur chemin à
Amiens et retournans d'Amiens à
Calais, et eux étant à
Amiens le parlement durant, ils seroient délivrés et défrettés de toutes choses. C'est à entendre des frais de bouche et des chevaux.
En la compagnie du
duc de Lancastre et du
duc d'Yorch venoit leur cousine, fille de
leur sœur et du
duc de Coucy, une jeune dame qui s'appeloit
madame d'Irlande, car elle avoit épousé
le duc d'Irlande, ainsi que vous savez.
Cette jeune dame venoit voir
son père le seigneur de Coucy à
Amiens, car
je suppose que, en devant ce, elle l'avoit petit vu; si avoit très ardent désir de le voir, et c'étoit raison; et venoit en bon
arroi, ainsi comme une dame veuve, qui petit de joie avoit eu en son mariage.
Ordonné étoit, de par
le roi de France et son conseil, que les ducs et les seigneurs, lesquels étoient
issus hors d'Angleterre et venus à
Calais pour venir à
Amiens, en instance de tenir le siége et ordonnance de parlement et traité de paix, seroient honorés si
étoffément comme on pourroit, et que les quatre ducs de France, qui jà à
Amiens étoient venus, c'est à savoir
le duc de Touraine, frère du
roi,
le duc de Berry,
le duc de Bourgogne et
le duc de Bourbon,
istroient tous hors sur les champs, en
recueillant et conjouissant et en honorant les seigneurs d'angleterre qui au parlement venoient. Et advint que, pour accomplir l'ordonnance faite, à l'heure que les deux ducs d'Angleterre frères approchoient
la cité d'Amiens, les quatre ducs dessus nommés et tous les hauts barons de France qui là étoient
issirent hors de
la cité d'Amiens en grand
arroi; et tout premièrement sur les champs
le jeune duc Louis de Touraine chevauchoit en grand
arroi et le premier encontre des ducs d'Angleterre ses cousins. Et se
recueillirent entre eux très honorablement, ainsi que seigneurs
pourvus et
nourris en ce le savent bien faire. Quand ils orent un petit parlé ensemble et conjoui l'un l'autre,
le duc de Touraine prit congé à eux et s'en retourna arrière, et sa
route, laquelle étoit belle et grande; et rentra dedans
la cité d'Amiens, et s'en alla au palais de
l'évêque d'Amiens où
le roi étoit, et là descendit et se tint en la chambre du
roi avecques lui; et les autres trois ducs ses oncles,
Berry,
Bourgogne et
Bourbon, chevauchèrent depuis le
département du
duc de Touraine, chacun en son
arroi, et encontrèrent sur les champs ces ducs d'Angleterre. Si les recueillirent de chère et de parole grandement et honorablement; et là furent les connoissances et
accointances de ces ducs belles à voir. Après ce que ces ducs se fussent ainsi
receuillis et conjouis,
le gentil comte Dauphin d'Auvergne, qui du temps qu'il fut ostage en Angleterre avoit eu grand amour et compagnia au
duc de Lancastre, et pour ce temps assez s'entre aimoient, s'avança et vint tout à cheval incliner et conjouir
duc de Lancastre. Et quand
le duc l'eut reconnu et avisé, si l'accolla moult étroitement et lui fit grand'significance d'amour et de bon cœur; et quand ils eurent une espace parlé ensemble ils cessèrent, car
le duc de Berry et
le duc de Bourgogne vinrent, qui reprirent la parole au
duc de Lancastre et
le duc à eux; et
le duc de Bourbon,
le sire de Coucy et
le comte de Saint-Pol, s'approchèrent du
duc d'Yorch,
messire Aimon, du
comte de Hostidonne et de
messire Thomas de Percy, et se conjouirent et entre accueillirent de paroles traitables et amoureuses. Et
tousdis approchoient-ils
la cité d'Amiens.
A entrer dedans
la cité d'Amiens furent les honneurs moult grands; car
le duc de Lancastre chevauchoit entre
le duc de Berry et
le duc de Bourgogne; mais quand leurs chevaux mouvoient, c'étoit tout d'un pas; aussi avant étoient les têtes des chevaux les unes comme les autres; et bien entre eux trois y prenoient garde. Et passèrent tous trois, et de front ainsi, dessous la porte d'Amiens en chevauchant tout le petit pas, en honorant l'un l'autre jusques au palais de
l'évêque où
le roi et
le duc de Touraine étoient, et là descendirent et montèrent les degrés; et tenoient les deux ducs de
Berry et
Bourgogne par les mains, en montant les degrés du palais et en allant devers
le roi, les deux ducs frères d'Angleterre; et tous les autres seigneurs venoient par derrière.
Quand ils furent venus devers
le roi, les trois ducs de France qui les
adextroient, et les autres barons de France s'agenouillèrent devant
le roi. Mais les deux ducs d'Angleterre demeurèrent en leur estant; un seul petit s'inclinèrent pour honorer
le roi.
Le roi vint tantôt jusques à eux et les prit par les mains, et fit lever ses oncles et les autres seigneurs, et puis parla moult doucement à eux, et eux à lui; et s'entre
accointèrent de paroles, et ainsi tous les autres barons de France parloient aux barons et chevaliers d'Angleterre; et ces
accointances premières faites, les seigneurs d'Angleterre, qui étoient là pour l'heure, prirent congé au
roi, à
son frère et à leurs oncles. On leur donna. Si
issirent hors la chambre et furent aconvoyés bien avant, et descendirent les degrés du palais; puis montèrent sur leurs chevaux, puis s'en vinrent bien accompagnés à leurs hostels, et les aconvoyèrent
le connétable de France,
le sire de Coucy,
le comte de Saint-Pol,
messire Jean de Vienne et plusieurs autres barons de France; et quand ils les eurent mis à leurs hostels, ils prirent congé et retournèrent devers
le roi ou à leurs hostels. La fille au
seigneur de Coucy,
madame d'Irlande, fut logée avecques
son père et toutes ses gens aussi.
Ordonné étoit, de par
le roi de France et son conseil, avant que les seigneurs d'Angleterre vinssent en
la cité d'Amiens, et l'ordonnance on l'avoit signifiée et publiée à tous, afin que nul ne s'en pût par ignorance excuser et que chacun selon son état se gardât de mesprendre, que nul ne fût si outrageux, sur peine d'être décollé, qu'il eût parole rigoureuse, débat ni
riote en
la cité d'Amiens, ni au dehors aux Anglois; et que nul chevalier ni écuyer, sur peine d'être en l'indignation du roi, ne parlât d'armes faire ni prendre à chevalier ni écuyer d'Angleterre; et que tous chevaliers et écuyers de France conjouissent, fût ès champs, au palais ou ès églises, de douces paroles et courtoises les chevaliers et écuyers d'Angleterre; et que nul page ni
varlet des seigneurs de France, sur la tête perdre, n'émût débat ni
riote à qui que ce fût; et que tout ce que chevaliers et écuyers demanderoient, il leur fût donné et abandonné; et que nul hoste, sur se forfaire, ne demandât ni prît de leur argent pour boire, ni pour manger, ni pour autres communs frais. Item étoit ordonné que nul chevalier ni écuyer de France ne pouvoit aller de nuit sans torches ou torchis, mais les Anglois y pouvoient bien aller, si ils vouloient; et fut ordonné que si un Anglois étoit de nuit trouvé ni encontré sur les chaussées, que on le devoit doucement et courtoisement reconvoyer et remettre à son hostel ou entre ses gens. Item étoient ordonnés à quatre carrefours à
Amiens quatre guets, et en chacun guet mille hommes; et si feu se prenoit en
la ville de nuit par
aucune incidence, les guets ne se devoient mouvoir de leur place, mais au son d'une cloche se devoient autres gens avancer pour remédier au feu. Item étoit ordonné que nul chevalier ni écuyer, pour quelconque
besogne qu'il eût, ne se devoit ni pouvoit avancer pour parler au
roi, si
le roi même ne l'appeloit. Item fut ordonné que nul chevalier ni écuyer de France ne pouvoit parler ni deviser ensemble, tant que chevaliers et écuyers d'Angleterre seroient en place, et sur eux ils adressassent ou tournassent leur parole. Item fut ordonné, sur amende très grande, que nul hostelain en son hostel ni autre ne forcellât ni mît hors de voie, par manière de convoitise, arcs ni
sagettes qui fussent aux Anglois; mais si les Anglois, par courtoisie, leur vouloient donner, ils les pouvoient bien prendre.
Vous devez savoir que toutes ces choses et autres étoient promues, faites et ordonnées, pour bien et par grand'délibération de bon conseil, pour mieux garder et honorer les Anglois; car sur grand'confidence de paix et d'amour ils étoient là venus. Et étoient ces ordonnances faites par si détroite condition que qui les eût enfreintes ni brisées par manière de mauvaiseté, sans nul déport ni excusation, il eût payé l'amende. Tous les jours petit s'en falloit. Par le terme de quinze jours étoient ces seigneurs de France et d'Angleterre en parlement ensemble et rien ne mettoient à conclusion; car ils étoient en trop grand différend. Les François demandoient à avoir
Calais abattue et renversée par terre, tellement que nul n'y habitât jamais; les Anglois étoient à ce moult contraires, car jamais n'eussent passé ce traité; car vous devez croire et savoir que
Calais est la ville au monde que la communauté d'Angleterre aime le mieux; car, tant comme ils seront seigneurs de
Calais, ils disent ainsi qu'ils portent les clefs du royaume de France à leur ceinture. Et quel différend que les seigneurs François ou Anglois eussent ensemble de leurs offres, et de leurs requêtes et demandes, et comment longuement que ils y missent, si se
départoient-ils toujours, les parlements
finés, moult aimablement ensemble; et disoient les deux chevaliers, cils de France et cils d'Angleterre: «Vous retournerez demain sur cel état et procès, et
espoir, parmi la peine et diligence que nous y mettrons et prendrons, auront nos
besognes bonne conclusion.»
Et donna
le roi de France à dîner par trois fois moult notablement au palais à
Amiens aux seigneurs d'Angleterre; et aussi firent
le duc de Touraine,
le duc de Berry,
le duc de Bourgogne et
le duc de Bourbon.
Le sire de Coucy et
le comte de Saint-Pol, chacun par lui, donnèrent à dîner une fois à tous les chevaliers d'Angleterre qui au parlement étoient venus. Et quant que les Anglois prenoient, tant que de vivres, tout étoit payé et délivré; et étoient les clercs ordonnés, de par
le roi et son conseil, qui tout escripvoient; et cils qui créoient étoient venus à la chambre des deniers.
Vous devez savoir que
le duc Jean de Lancastre et
son frère le duc d'Yorch, quoique ils fussent là venus, avoient leur charge du
roi d'Angleterre et du conseil, tellement que pour nul traité proposé ni à proposer ils n'y pouvoient rien prendre ni mettre. Plusieurs gens ne voudroient point croire ce que
je vous dirai. Il est ainsi que toute la communauté d'Angleterre s'incline toujours et est inclinée plus à la guerre que à la paix; car du temps du
bon roi Édouard de bonne mémoire et de
son fils le prince de Galles, ils eurent tant de belles et hautes victoires sur les François et tant de grands conquêts de rançons et de rachats de villes et de chasteaux, que les povres en étoient devenus riches, et ceux qui n'étoient pas gentils hommes de nativité, par eux aventurer hardiment et vaillamment ès guerres, avoient tant conquêté que, par puissance d'or et d'argent, ils étoient anoblis; et vouloient les autres qui venoient ensuivir cette vie, quoique depuis le temps du
roi Édouard et de
son fils, le prince de Galles, par le fait et
emprise de
messire Bertrand du Guesclin et de plusieurs autres bons chevaliers de France, si comme il est contenu en notre histoire ci derrière, les Anglois étoient moult reculés et reboutés.
Le duc de Glocestre, mains-né fils du
roi Édouard, s'inclinoit assez à l'opinion de la communauté d'Angleterre et d'aucuns princes, chevaliers et écuyers d'Angleterre qui désiroient la guerre pour soutenir leur état; et pour ce étoient les différends et les traités de paix trop forts à faire et à trouver, quoique
le roi le
voulsist bien et
le duc de Lancastre. Et par leur promotion, encore étoient les journées de parlement de paix assignées et ordonnées en
la cité d'Amiens; mais au fort ils n'osassent courroucer la communauté d'Angleterre. Bien vouloient les Anglois paix, mais que on leur restituât toutes les terres données et accordées au traité de la paix fait à
Bretigny devant
Chartres, et que les François payassent quatorze cent mille francs, qui étoient demeurés à payer, quand ils renouvelèrent la guerre.
En celle saison dont
je parle furent les parlemens moult grands en
la cité d'Amiens sur forme et étét de paix, si on lui pût avoir trouvé; et grand'peine et diligence y rendirent les seigneurs qui là étoient. On se peut émerveiller à quoi la
deffaute fut que la paix ne se fît, car par espécial
le duc de Bourgogne y entendoit très fort de la partie des François, et
le duc de Lancastre de la partie des Anglois, réservé que la charge il n'eût osé passer. Quand on vit que on traitoit et parlementoit et que rien on ne faisoit, si se commencèrent les seigneurs à
tanner et lasser; et pour adoucir les Anglois, parquoi ils eussent cause d'eux incliner à raison, il leur fut offert en Aquitaine à
tenir tout ce que ils
tenoient paisiblement, et neuf évêchés quittes et délivrés et sans ressort; mais on vouloit avoir
Calais abattue; et la somme des quatorze cent mille francs on les payeroit sur trois ans.
Le duc de Lancastre et le conseil d'Angleterre répondirent à ces offres et dirent ainsi: «Nous avons ici séjourné un grand temps et n'avons rien conclu, ni conclure ne pouvons, tant que nous aurons retourné en Angleterre, et ce remontré au conseil du
roi notre sire et aux trois états du royaume; et soyez sûrs et certains que toute la diligence que
moi et
mon frère d'Yorch y pourrons mettre et nos consaulx qui ici avouns été; nous l'y mettrons volontiers, réservé de
la ville de Calais abattue. Nous n'oserions parler de ce; car si nous en parlions, nous serions en la haine et indignation de la
greigneur partie du royaume d'Angleterre: si nous vaut mieux taire et cesser que dire chose où nous puissions recevoir haine ni blâme.»
Encore suffisit assez celle réponse au
roi de France et à ses oncles; et dirent que sur traité de paix, eux retournés en Angleterre, ils se missent en peine; et que du côté du royaume de France ils n'estraindroient point pour grand'chose, car la guerre avoit trop duré; si en étoient trop de maux avenus au monde.
Or fut
regardé entre ces parties, pour tant que les trèves failloient à la Saint-Jean-Baptiste entre France et Angleterre, que on les allongeroit encore un an tout entier, à durer et à courir sans nulle violence, par mer et par terre, de tous leurs conjoins et leurs adhers, sans enfreindre; et de ce que les consaulx d'Angleterre répondroient, on leur
bailleroit en leur compagnie deux chevaliers, et cils rapporteroient la parole et l'état du pays d'Angleterre. A tout ce faire et tenir s'accordèrent
le duc de Lancastre et
le duc d'Yorch son frère, et le conseil du
roi d'Angleterre qui là étoient. Il
me fut dit en ce temps, et on en vit grandement les apparences, que
le roi de France désiroit moult venir à conclusion de paix, car grandes nouvelles couroient pour lors, parmi le royaume de France et ailleurs, que
l'Amorat-Baquin étoit entré atout grand'puissance de Turcs au royaume de Honguerie, et ces nouvelles avoient rapporté
messire Boucicaut l'aîné, maréchal de France et
messire Jean de Carouge, lesquels étoient revenus et retournés des parties de Grèce et de Turquie; pourquoi
le roi de France, en sa jeunesse, avoit très grand'affection pour mettre sus un voyage et aller voir
cet Amorat-Baquin et recouvrer le royaume d'Arménie que les Turcs avoient conquis sur
le roi Léon d'Arménie;
lequel roi d'Arménie avoit été présent à
Amiens à ce parlement et avoit remontré ses
besognes au
duc de Lancastre et au
duc d'Yorch, qui bien le connoissoient, car jà l'avoient-ils vu en Angleterre, et aussi y fut-il une fois pour traiter de paix, quand
le roi de France fut à
l'Écluse. Donc, en considérant ces
besognes, et en confortant les paroles du
roi d'Arménie,
le roi de France, sur la fin du parlement, et au congé prendre, en parla moult doucement au
duc de Lancastre; et furent les paroles telles: «Beau neveu, si paix pouvoit être entre
nous et
le roi d'Angleterre,
nous pourrions ouvrir un passage en Turquie en confortant
le roi d'Honguerie et
l'empereur de Constantinople, auxquels
l'Amorat-Baquin donne assez à faire, et recouvrerions le royaume d'Arménie que les Turcs tiennent. On
nous a bien dit que
l'Amorat-Baquin est un vaillant homme et de grand'emprise; et sur tels gens qui sont contraires à notre créance et la guerroyent tous les jours, nous devrions incliner, au vouloir défendre. Si
vous prions,
beau neveu, tout
acertes, que
vous y vueilliez entendre, et promouvoir ce voyage au royaume d'Angleterre, quand
vous y viendrez.»
Le duc de Lancastre lui promit qu'il s'en
acquitteroit, et si bien en feroit son devoir que on s'en apercevroit; et sur cel état furent pris les congés ensemble.
Les parlemens qui se tinrent en
la cité d'Amiens durèrent environ quinze jours. Et se
départirent tout premièrement les seigneurs d'Angleterre qui là étoient venus; et en rapportoient par écrit tous les traités qui là avoient été faits, pour remontrer au
roi d'Angleterre et à son conseil.
La duchesse d'Irlande se
départit d'Amiens, et prit congé à
son père, le seigneur de Coucy, et se mit au retour avecques ses oncles. Tous les Anglois se
départirent. Et devez savoir que, depuis qu'ils
issirent hors de
la ville de Calais, venans à
Amiens et eux retournans là, et étans à
Amiens, ils ne dépendirent rien, si ils ne le voulrent; car
le roi de France les fit toutes parts défretter eux et leurs chevaux.
Le duc de Bourgogne s'en retourna en Artois et en
la cité d'Arras, et là trouva
la duchesse sa femme, qui avoit visité le pays de Flandre.
Le duc de Touraine,
le duc de Berry et
le duc de Bourbon demeurèrent
de-lez
le roi. Et étoit l'intention du
roi de venir à
Beauvais et
Gisors, et là jouer et ébattre; et par ce chemin retourner à
Paris.
Vous devez savoir que avecques
le duc de Lancastre et
le duc d'Yorch se mirent en leur compagnie chevaliers de France, par l'ordonnance du
roi et du conseil. Ce furent
messire Jean de Chastel-Morant et
messire Taupin de Cantemerle pour aller en Angleterre, et pour rapporter nouvelles et réponses des traités que les Anglois emportoient. Et vinrent à
Calais, et jusques là aconvoyèrent
messire Regnault de Roye,
le sire de Mont-Caurel et
le sire de la Vieu-Ville, les ducs d'Angleterre; et là prirent congé et puis retournèrent, et les Anglois passèrent outre quand il leur plut et vinrent à
Douvres, et là trouvèrent
le roi et
le duc de Glocestre qui les attendoient.
Quand
le roi et ces seigneurs se virent, si eurent grand parlement ensemble sur l'état et ordonnance du parlement d'Amiens. Trop bien plaisoit au
roi tout ce que fait en avoient ses oncles. Mais
le duc de Glocestre, qui toujours a été dur et rebelle à ces traités, proposa sus; et dit que là ils ne pouvoient faire, dire, proposer ni accepter nulle bonne proposition de paix: et convenoit que ces traités et procès fussent apportés au palais de
Westmoustier à
Londres, et le conseil général des trois états d'Angleterre tous là mandés; et ce que ils en feroient et conseilleroient, on en feroit, et non autrement.
La parole du
duc de Glocestre fut tenue et ouïe; on n'eût osé aller à l'encontre, car il étoit trop grandement en la grâce et amour du pays. Adonc fut dit aux deux chevaliers de France qui là venus étoient: «Il vous en faut venir avecques nous à
Londres, autrement ne pouvez-vous avoir réponse.» Les deux chevaliers obéirent; ce fut raison; et se mirent au chemin, quand
le roi d'Angleterre et les seigneurs se mirent. Et exploitèrent tant que la
greigneur partie des seigneurs vinrent à
Londres.
Le roi Richard d'Angleterre, quand il vint à
Dardeforde, prit la voie et le chemin de
Eltem, un très beau manoir, et se tint là et rafreschit, car
la roine sa femme y étoit; et depuis vinrent-il à
Cenes, et de là ils s'en allèrent pour la Saint-George à
Windsor; et là furent les chevaliers de France répondus. Mais avant que
je vous die la réponse qu'ils eurent,
je vous parlerai un petit du
roi de France.
Après ce que le parlement eut été à
Amiens,
le roi de France eschey, par incidence et par lui mal garder, en fièvre et en chaude maladie, dont lui fut conseillé à muer air. Si fut mis en une litière et vint à
Beauvais; et se tint, tant qu'il fût gary, au palais de
l'évêque,
son frère de Touraine
de-lez lui, et ses oncles de
Berry et de
Bourgogne. Et là tinrent ces seigneurs leur Pâque. Et depuis, quand
le roi fut tout fort et en bon point, et que bien il pouvoit chevaucher, il s'en vint à
Gisors, à l'entrée de Normandie, pour avoir le déduit des chiens, car il y a environ grand'foison de beaux bois.
Le roi étant à
Gisors,
messire Bernard d'Armignac, qui frère avoit été du
comte Jean d'Armignac, vint là en bon
arroi,
le comte Dauphin d'Auvergne que il trouva à
Paris en sa compagnie, et releva la comté d'Armignac, la comté de Comminge et la comté de
Rodez du
roi, et lui en fit hommage, aux us et aux coutumes que les seigneurs sujets du
roi de France relèvent leurs fiefs. Et de ce que il devint homme du
roi, on en leva lettres tabellionnées, grossoyées et scellées, et puis prit congé. Aussi fit
le comte Dauphin. Et retournèrent ensemble à
Paris, et de là en leurs pays d'Auvergne et de Languedoc.
Environ l'Ascension, retourna
le roi de France à
Paris en bon point et en bon état, et se logea en son
hostel de Saint-Pol, lequel on avoit tout ordonné pour lui; et jà y étoient
la roine de France et
la duchesse de Touraine venues.
Or conterons de
messire Jean de Chastel-Morant et de
messire Taupin de Cantemerle, qui attendoient la réponse du
roi d'Angleterre et des Anglois. Ils furent à la fête de Saint-George à
Windsore, où
le roi d'Angleterre, ses oncles et ses frères, et grand nombre de seigneurs d'Angleterre, furent. Si parlèrent ensemble ces seigneurs, sur l'état de ce que ils avoient enconvenancé et promis à faire, et tenir au
roi de France et à ses oncles, quand ils se
départirent du parlement d'Amiens, et pour délivrer aussi les deux chevaliers de France qui étoient là, et qui les poursuivoient pour avoir réponse. Conseillé fut entre eux, et répondirent ainsi aux chevaliers françois: «Vous, Chastel-Morant, et
vous, Cantemerle, sachez, considérées toutes choses, vous ne pouvez avoir réponse ni délivrance maintenant, car trop fort seroit à assembler pour le présent les consaulx sur les trois états du royaume d'Angleterre, jusques à la Saint-Michel, que tous viennent par ordonnance aux parlemens et aux
plaids à
Westmoustier; et de ce pour nous
acquitter et vous tenir excusés, nous en escriprons par delà; et si adonc vous, ou
aucun de la partie de France, vous voulez, ou veulent tant travailler que vous retournez ici, on en fera réponse due et raisonnable, tel que généralement le conseil des trois états du royaume d'Angleterre répondra.»
Quand les deux chevaliers virent que ils étoient répondus, et autre chose n'en auroient, si répondirent: «De par Dieu, nous nous contenterons assez de tout ce que vous dites. Faites, écripsez et scellez, et puis nous nous mettrons au retour.»»
Il fut fait. Lettres furent escriptes et scellées. On leur
bailla; et eurent congé du
roi et des seigneurs, et puis se mirent au retour et vinrent à
Londres, et s'ordonnèrent pour partir.
Le roi d'Angleterre les fit par tout délivrer de tous
coûtages et conduire à
Douvres; et leur fit le
bailli de
Douvres avoir un vaissel
passager pour eux, leurs gens et leurs chevaux; mais ils séjournèrent là cinq jours en
deffaute de vent. Au cinquième ils équipèrent et eurent vent à volonté, et vinrent prendre terre à
Boulogne. Là
issirent-ils hors du
passager, et quand la mer fut retraite on mit hors les chevaux. Depuis ils se
départirent de
Boulogne et prirent le chemin d'Amiens; et chevauchèrent à petites journées, et firent tant que ils vinrent à
Paris. Si trouvèrent là
le roi et les seigneurs, car ce fut pour les fêtes d'une Pentecôte. Ils montrèrent leurs lettres. On les lisit; on vit l'ordonnance des Anglois. Il
m'est avis que
le roi et les seigneurs n'en firent pas trop grand compte, car dedans briefs jours ils eurent moult grandement ailleurs à entendre.