Jehan Froissart

Chroniques

Livre Quatrième


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Chapitre XXIII

De la mort soudaine du comte Gaston de Foix, et comment le vicomte de Chastelbon vint à l'héritage.

E

n celle même saison dévia aussi le noble et gentil comte de Foix assez merveilleusement. Je vous dirai et recorderai par quelle incidence.
   Vérité est que de tous les ébats de ce monde souverainement il aimoit le déduit des chiens; et de ce il étoit très bien pourvu, car toujours en avoit-il à sa délivrance plus de seize cents. Le comte de Foix dont je parle étoit en Béarn en la marche d'Ortais, et allé jouer, ébattre et chasser ès bois de Sauve-Terre sur le chemin de Pampelune en Navarre, et avoit, le jour qu'il dévia toute la matinée, jusques à la haute nonne chassé après un ours, lequel ours fut pris. La prise de l'ours vue et la curée faite, jà étoit la basse nonne. Si demanda à ceux qui étoient de-lez lui où on avoit appareillé le dîner; on lui répondit à l'hôpital d'Érion à deux petites lieues d'Ortais: «Bien, dit-il, allons là dîner, et puis sur le soir à la freschière nous chevaucherons vers Ortais.» Tout ainsi comme il fut dit il fut fait; ils s'en vinrent tout le pas chevauchant au village dessus nommé. Le comte de Foix descendit à l'hostel, et ses gens aussi descendirent. Il entra en sa chambre et la trouva toute jonchée de verdure, fraîche et nouvelle, et les parois d'environ toutes couvertes de verds rameaux pour y faire plus frais et plus odorant, car le temps et l'air au dehors étoit malement chaud, ainsi comme il est au mois de hermi. Quand il se sentit en cette chambre fraîche et nouvelle il dit: «Cette verdure me fait grand bien, car ce jour a été âprement chaud.» Et là s'assit sur un siége et jengla un petit à messire Espaing de Lyon; et devisoit des chiens, lesquels avoient mieux couru. Ainsi comme il parloit et devisoit, entra en la chambre messire Yvain, son fils bâtard, et messire Pierre de Cabestain; et jà étoient les tables couvertes en la chambre même. Adonc demanda-t-il l'eau pour laver; deux écuyers saillirent avant, Ramonnet Lane et Ramonnet de Copane; et Ernaudon d'Espaigne prit le bassin d'argent, et un autre chevalier qui se nommoit messire Thibaut prit la touaille. Il se leva du siége et tendit les mains avant pour laver. Si très tôt que l'eau froide descendit sur ses doigts que il avoit beaux, longs et droits, le viaire lui pâlit, le cœur lui tressaillit, les pieds lui faillirent, et chéy là sur le siége tourné, en disant: «Je suis mort. Sire vrai Dieu, merci Oncques puis ne parla, mais il ne dévia pas si très tôt, et entra en peines et en transes.
   Les chevaliers qui là étoient tous ébahis, et son fils, le prirent et le portèrent sur un lit entre leurs bras moult doucement, et le couchèrent et couvrirent, et cuidèrent qu'il eût eu tant seulement une deffaute. Les deux écuyers qui l'eau avoient apportée, afin que on ne pensât qu'ils l'eussent empoisonné, vinrent au bassin et au lavoir, et dirent: «Vécy l'eau! En la présence de vous nous en avons fait l'essai; de rechef encore le voulons-nous faire.» Et le firent; tant que tous s'en contentèrent. On lui mit en la bouche pain, eau et épices et toutes choses confortatives; et tout ce rien ne lui valut, car en moins de demie heure il fut mort et rendit son âme moult doucement. Dieu par sa grâce lui soit miséricors!
   Vous devez savoir que tous ceux qui là étoient furent ébahis et courroucés outre mesure, et fermèrent la chambre bien et étroitement, afin que ceux de l'hôtel ne sçussent point sitôt l'aventure ni la mort du gentil comte. Les chevaliers qui là étoient regardèrent sur Yvain, son fils, qui pleuroit et lamentoit, et tordoit ses poings; ils lui dirent: «Yvain, c'est fait. Vous avez perdu votre seigneur de père: nous savons bien qu'il vous aimoit sur tous; délivrez-vous, montez à cheval, chevauchez à Ortais: mettez-vous en saisine du chastel et du trésor qui dedans est, avant que nul y vienne ni que la mort de monseigneur soit sçue.»
    Messire Yvain s'inclina à ces paroles et dit: «Seigneurs, grands mercis; vous me faites courtoisie laquelle je vous remérirai encore; mais baillez-moi les vraies enseignes de monseigneur mon père, car autrement je n'entrerois point au chastel. — Vous dites vérité, répondirent-ils, prenez-les.» Il les prit. Les enseignes étoient telles que un annel que le comte de Foix portoit en son doigt et un petit long coutelet dont il tailloit à la fois à table. Telles étoient les vraies enseignes que le portier du chastel d'Ortais connoissoit et nulles autres; car sans celles montrer, il n'eût jamais ouvert la porte.
   Messire Yvain de Foix se départit de l'hôpital d'Érion, lui quatrième seulement, et chevaucha hâtivement et vint à Ortais; en laquelle ville on ne savoit encore nulles nouvelles de la mort du comte son père. Il passa tout au long de la ville sans rien dire, ni nul ne pensoit sur lui. Si vint au chastel et appela le portier. Le portier répondit: «Que vous plaît, monseigneur Yvain? Où est monseigneur? — Il est à l'hôpital, dit le chevalier, et me envoie ici quérir certaines choses qui sont en sa chambre, et puis retournerai vers lui; et afin que tu m'en croies vérité, regarde: véci son annel et son coutel.» Le portier ouvrit une fenêtre et vit les enseignes, car vues les avoit autrefois. Si ouvrit le guichet de la porte, et entrèrent ens les deux, et le varlet garda les chevaux ou mena à l'étable.
   Quand messire Yvain fut dedans, il dit au portier: «Ferme la porte.» Il la ferma. Quand il l'eut fermée, messire Yvain saisit les clefs et dit au portier: «Tu es mort, si tu sonnes mot.» Le portier fut tout ébahi et lui demanda pourquoi. «Pour ce, dit-il, que monseigneur mon père est dévié, et je vueil être au-dessus de son trésor avant que nul y vienne.» Le portier obéit, car faire lui convenoit; et si aimoit aussi cher un profit ou plus pour messire Yvain que pour un autre. Messire Yvain savoit assez bien où le trésor du comte étoit et reposoit; si se trait celle part. Et étoit en une grosse tour; et avoit trois paires de forts huis barrés et ferrés au devant; et tous les convenoit ouvrir de diverses clefs avant que on y pût venir. Lesquelles clefs il ne trouva pas appareillées, car elles étoient en un coffret long, tout de fin acier et fermé de une petite clef d'acier. Et celle clef portoit le comte de Foix sur lui quand il chevauchoit et vidoit Ortais; et fut trouvée à un jupon de soie pendant, lequel il avoit vêtu dessus sa chemise, depuis que messire Yvain fut départi; et quand elle fut trouvée des chevaliers qui étoient en la chambre à l'hôpital d'Érion, qui gardoient le corps du comte de Foix, moult s'émerveillèrent de quoi celle petite clef pouvoit servir. Adonc dit le chapelain du comte qui présent étoit, que on appeloit messire Nicole de l'Escalle, et qui savoit tous les secrets du comte de Foix, car le comte l'avoit bien aimé, et les jours qu'il étoit allé à son trésor, il y avoit mené son chapelain et non autrui; si dit ainsi quand il vit la clef: «Messire Yvain perdra sa voie, car sans celle clef-ci il ne peut enrer au trésor, car elle déferme un petit coffret d'acier où toutes les clefs du trésor sont.»
   Or furent les chevaliers tous courroucés, et dirent à messire Nicole: «Portez-lui et vous ferez bien; il vaut trop mieux que messire Yvain soit au-dessus du trésor que nul autre, car il est bon chevalier, et monseigneur, que Dieu pardoint! l'aimoit moult.» Répondit le chapelain: «Puisque vous le me conseillez, je le ferai volontiers.» Tantôt il monta à cheval. Si prit la clef et se mit au chemin pour venir au chastel d'Ortais; et messire Yvain, qui étoit au chastel d'Ortais, étoit moult ensoigné de quérir ces clefs, et ne les pouvoit trouver, et ne savoit viser voie comment il pourroit rompre les ferrures des huis de la tour, car elles étoient trop fortes, et si n'avoit pas les instrumens appareillés pour ce faire. Cependant qu'il étoit en ces termes, et que messire Nicole venoit pour adresser messire Yvain, nouvelles furent sçues à Ortais, ne sais par quelle inspiration, ou par femmes, ou varlets venans de l'hôpital d'Érion, que le comte de Foix, leur seigneur, étoit mort. Ces nouvelles furent moult dures, car le comte étoit aimé grandement de toutes gens. Toute la ville s'émut; et s'en vinrent les hommes au souverain carrefour, et là commencèrent à parler l'un à l'autre; et dirent les aucuns qui avoient vu passer messire Yvain tout seulet: «Nous avons vu venir et passer parmi la ville et aller vers le châtel messire Yvain; et montroit bien à son semblant qu'il étoit courroucé.» Donc répondirent les autres: «Sans faute il y a advenu quelque chose, car il n'avoit point d'usage de chevaucher devant sans son père.» Ainsi que les hommes s'assembloient et se tenoient à ce carrefour et murmuroient, véez-ci venir le chapelain du comte et cheoir droit entre leurs mains. Pour ouïr des nouvelles ils l'encloyrent, et lui demandèrent: «Messire Nicole, comment va de monseigneur? On nous a dit qu'il est mort. Est-ce vérité? — Nennil, dit le chapelain; mais il est moult deshaitié; et je viens devant pour faire administrer aucune chose bonne pour sa santé, et puis retournerai devers lui.» Sur ces paroles il passa outre et vint au chastel, et fit tant qu'il fut dedans dont messire Yvain eut grand'joie de sa venue, car sans la clef qu'il apportoit il ne pouvoit entrer dedans la tour du trésor.
   Or vous dirai que firent les hommes de la ville. Ils entrèrent en trop grande suspeçon du comte, et dirent ainsi entre eux: «Il est toute nuit; et si n'oyons nulles certaines nouvelles de monseigneur, de maître d'hôtel ni de clercs, ni d'officiers; et si sont entrés au chastel messire Yvain et son chapelain, qui lui étoit moult secrétaire. Mettons garde sur le chastel pour celle nuit, et demain nous orrons autres nouvelles; et envoyons secrètement à l'hôpital pour savoir comment la chose va, car nous savons bien que la greigneur partie du trésor de monseigneur est au chastel; et si il étoit robé ni ôté par aucune fraude, nous en serions coupables et en recevrions blâme et dommage, si ne devons pas ignorer telle chose. — C'est vérité», répondirent les autres, qui tinrent ce conseil à bon. Et vissiez incontinent les hommes d'Ortais éveillés; et s'en allèrent vers le chastel, et s'assemblèrent tous en la place, et envoyèrent, les souverains de la ville, gardes à toutes les portes, afin que nul ne pût entrer ni issir sans congé. Et furent là toute la nuit jusques à lendemain. Adonc fut la vérité toute claire sçue que le comte de Foix, leur seigneur, étoit mort; dont vissiez grands pleurs, cris et plaints de toutes gens, de femmes et d'enfans, parmi la ville d'Ortais, car ils avoient ce comte moult aimé. Cette nouvelle sçue de la mort, les guets se renforcèrent par-tout; et furent tous les hommes de la ville en armes et en place devant le chastel.
   Quand messire Yvain de Foix, qui dedans le chastel d'Ortais étoit enclos, vit l'ordonnance et la manière des hommes de la ville, et que ils s'étoient aperçus et savoient jà la vérité de la mort de son père, si dit au chapelain du comte: «Messire Nicole, j'ai failli en mon entente; je ne pourrai issir ni partir d'ici sans congé, car ces hommes d'Ortais sont aperçus. Plus vient et plus s'efforcent de venir en la place devant le chastel; il me faut humilier envers eux. Force n'y vaut rien. — Vous dites vérité, dit le chapelain, vous conquerrez plus par douces paroles que par dures. Allez, et si parlez à eux et faites par conseil.» Adonc s'en vint messire Yvain en une tour assez de près la porte; et y avoit une fenêtre qui regardoit sur le pont et en la place où les hommes se tenoient. En celle tour fut nourrie et gardée, tant qu'elle se maria, madame Jeanne de Boulogne, qui depuis fut duchesse de Berry, comme il est écrit et contenu ci derrière en notre histoire. Messire Yvain ouvrit le fenêtre de la tour, et puis parla et appela les hommes de la ville. Les plus notables se trairent avant, et se mirent sur le pont moult près de lui pour ouïr et savoir quelle chose il voudroit dire. Il parla tout haut, et dit ainsi:
   «O bonnes gens d'Ortais, je sais bien pourquoi vous êtes ci assemblés. Il y a cause. Si vous prie chèrement, de tant que vous avez aimé monseigneur mon père, que vous ne veuillez pas prendre en déplaisance ni courroux si je me suis avancé d'être venu premièrement prendre la saisine du chastel d'Ortais et du meuble qui est dedans, car je n'y vueil que tout bien, sans le efforcer. Vous savez que monseigneur mon père m'aimoit souverainement, ainsi comme son fils; et eût volontiers vu qu'il me pût avoir fait son héritier. Or est advenu que par le plaisir de Dieu, il est trépassé de ce siècle, sans accomplir ni faire nulle ordonnance, et m'a laissé entre vous, où j'ai été nourri et demeuré, un povre chevalier, fils bâtard du comte de Foix, si vous ne m'aidez et conseillez. Si vous prie, pour Dieu et en pitié, que vous y veuilliez regarder, et vous ferez aumône; et je vous ouvrirai le chastel, et entrerez dedans, car contre vous je ne le vueil ni garder ni clorre.»
   Donc répondirent les plus notables, et dirent: «Messire Yvain, vous avez parlé bien et à point, et tant qu'il nous suffit. Si vous disons que nous demeurerons avecques et lez vous; et est notre intention que ce chastel et les biens qui sont dedans nous garderons, et le vous aiderons à garder avecques nous; et si le vicomte de Chastelbon, votre cousin, qui est héritier de cette terre de Béarn, car c'est le plus prochain que monseigneur votre père eut, se trait avant pour calengier l'héritage et les meubles, nous voudrons bien savoir comment; et vous y garderons à parçons faire, et à messire Gratien votre frère, grandement votre droit; mais nous supposons que quand le roi de France fut dernièrement à Toulouse, et monseigneur votre père fut devers lui, que aucune chose fut faite de ces ordonnances; et de ce doit bien parler messire Roger d'Espaigne, votre cousin. Nous escriprons devers lui, et lui signifierons la mort de monseigneur, et lui prierons qu'il vienne ci pour nous aider à adresser et conseiller de toutes choses, tant pour les terres de Béarn et de Foix qui demeurent en ruine, que pour les meubles, à savoir quelle chose on en fera; et aussi pour l'obsèque faire de monseigneur. Et tout ce que dit avons, nous le vous certifions et affirmons à tenir loyaument.» De cette réponse se contenta grandement messire Yvain, car elle fut moult courtoise. Messire Yvain ouvrit la porte du chastel d'Ortais. Ceux y entrèrent qui entrer y vouldrent, et allèrent partout les Ortaisiens. On y mit bonnes gardes et suffisans.
   En ce propre jour fut apporté à Ortais et mis en un chercus le comte Gaston de Foix. Tous, hommes, femmes et enfans, pleuroient amèrement à l'encontre du corps, quand on l'apporta en la ville. Et lamentoient et récordoient la vaillance de lui, sa noble vie, son puissant état et gouvernement, son sens, sa prudence, sa prouesse, sa grand'largesse, la grand'prospérité de paix où ils avoient vesquieu le temps que leur gentil seigneur avoit régné, car il n'étoit ni avoit été François ni Anglois qui les eût osé courroucer. Là disoient toutes gens: «Comment les choses nous reculeront! Comment nos voisins nous guerroieront! Nous soulions demeurer en terre de paix et de franchise; or demeurons-nous en terre de misère et de subjection, car nul n'ira au devant de nos besognes, nul ne les chalengera ni défendera. Ha! Gaston! beau fils! pourquoi courrouçâtes-vous oncques votre père! Si vous nous fussiez demeuré, qui si grand et beau commencement aviez, ce nous fût un très grand reconfort; mais nous vous avons perdu trop jeune, et votre père nous a trop petit duré. Il étoit encore un homme de soixante-trois ans, et n'étoit pas grand âge pour un tel prince qui étoit de bon corps et de grand'volonté, et qui avoit toutes ses aises et souhaits. Terre de Berne désolée et déconfortée de noble héritier, que deviendras-tu? Tu n'auras jamais le pareil du gentil et noble comte de Foix.»
   En tels lamentations et pleurs fut apporté le corps du gentil comte dessus nommé au long de la ville, et de sept chevaliers tels que je vous nommerai: le premier le vicomte de Bruniquel, de-lez lui le seigneur de Copane; le tiers messire Roger d'Espaigne, et de-lez lui messire Remond Lane; le sixième messire Remond de la Mote, de-lez lui le seigneur de Besach; le septième messire Menault de Navaille, de-lez lui messire Richard de Saint-George. Là étoient derrière lui messire Yvain son fils bâtard, le sire de Corasse, le sire de Valencin, le sire de Barège, le sire de Quer et plus de soixante chevaliers de Berne, qui tantôt furent venus à l'hôpital d'Érion que les nouvelles furent sçues; et fut apporté à viaire découvert, ainsi que je vous dis, à l'église des Cordeliers; et là fut vuidé et embaumé, et mis en un chercus de plomb; et laissé en cel état, et bonnes gardes de-lez lui jusques au jour de son obsèque; et ardoient nuit et jour sans cesse autour du corps vingt quatre gros cierges tenus de quarante huit varlets, les vingt quatre par jour et les autres vingt quatre par nuit.
   La mort du gentil comte Gaston de Foix fut tantôt sçue en plusieurs lieux et pays, et plus de gens en furent courroucés que réjouis; car il avoit fait en son temps tant de dons et largesse que sans bombre, et pourtant étoit-il aimé de tous ceux qui de lui la connoissance avoient. Même le pape Clément, quand il en sçut les vraies nouvelles, en fut moult courroucé, pourtant que il avoit rendu grand'peine au mariage de sa cousine Jeanne de Boulogne, laquelle étoit duchesse de Berry. Pour ces jours se tenoit en Avignon l'évêque de Pamiers, car il ne se osoit tenir sur son bénéfice, pourtant que le comte de Foix, quoique ils fussent de lignage, l'avoit accueilli en haine, pour ce que cil évêque vouloit trop exaulser ses juridiction et affoiblir celles du comte de Foix; si l'avoit-il fait évêque. Le pape le manda au palais. Quand il fut venu vers lui, il lui dit: «Évêque de Pamiers, votre paix est faite, le comte de Foix est mort.» De ces nouvelles fut l'évêque tout réjoui; et se départit en briefs jours d'Avignon, et retourna en la comté de Foix sur son évêché.
   Les nouvelles vinrent en France devers le roi et son conseil que le comte de Foix étoit mort. Par semblant le roi, son frère et le duc de Bourbon en furent courroucés pour la vaillance de lui; et fut dit au roi de ceux de son conseil: «Sire, la comté de Foix est vôtre, de droite succession, puisque le comte de Foix est mort sans avoir hoir de sa chair par mariage, ni nul ne la vous peut débattre. Et aussi ceux de la comté de Foix le tiennent et disent ainsi; et encore y a un point qui embellit grandement votre besogne; vous avez prêté sus la somme de cinquante mille francs; si envoyez saisir votre gage et le chalengez comme votre bon héritage, car ceux du pays désirent à venir et à être en votre main; c'est une belle terre et qui grandement vous viendra à point, car elle marchist au royaume d'Arragon et de Castelongue, et on ne sait du temps à venir, si vous aviez guerre au roi d'Arragon, la comté de Foix vous seroit trop belle frontière, car il y a de beaux chasteaux et de forts pour pourvoir de gens d'armes et y faire bonnes garnisons.»
   Le roi entendit à ces paroles et s'inclina à con sonseil et dit: «On regarde qui on y pourra envoyer!» Donc fut regardé que on y envoieroit le seigneur de la Rivière, pourtant que autres fois il y avoit été et qu'il y étoit connu, et avecques lui l'évêque de Noyon. Quand ces deux seigneurs sçurent que ils avoient celle légation, si se ordonnèrent et pourvéirent grandement, et ne se départirent point sitôt; et quand ils se mirent au chemin, si chevauchèrent-ils à petites journées et à grand loisir, et prirent leur chemin par Avignon.
   Entrementres fut signifié le vicomte de Castelbon, qui se tenoit au royaume d'Arragon, de la mort son cousin le comte de Foix. Si se mit à voie; et exploita tant par ses journées que il vint en Béern et droit à Ortais. Ceux de la ville lui firent assez bonne chère, mais encore ne le recueillirent-ils point à seigneur; et dirent que ils n'étoient pas tout le pays, et qu'il convenoit les nobles, les prélats et les hommes des bonnes villes mettre ensemble et avoir conseil comment tout ce se pourroit faire, car Béarn est une terre qui se tient de soi-même, noble et franche, et les seigneurs qui y demeurent et y ont leur héritage ne consentiroient jamais que le souverain le relevât de nullui.
   Si fut avisé pour le meilleur que on feroit l'obsèque du bon comte Gaston de Foix à Ortais; et seroient mandés tous les nobles et les prélats de Béarn, et ceux de la comté de Foix qui venir y voudroient, et là auroit-on conseil général coment on se cheviroit à la recueillette du seigneur. Si furent escripts et mandés à venir à Ortais à l'obsèque du comte tous les barons, les prélats et les chefs des bonnes villes de Béarn, et ceux de la comté de Foix aussi. Ceux de Béarn obéirent et y vinrent tous, mais ceux de la comté de Foix refusèrent et se excusèrent, disant que ils garderoient leur pays et leur terre, car ils avoient entendu que le roi de France envoyoit vers eux et qu'il vouloit de fait chalenger l'héritage de Foix, et tant que déclaration en seroit faite. Néanmoins l'évêque de Pamiers par lignage en fut requis et prié de là aller à Ortais. Et y alla en bon arroi et suffisant, ainsi comme à lui appartenoit.
   Au jour de l'obsèque du gentil comte Gaston de Foix, derrain de ce nom, qui fut fait en la ville d'Ortais, en l'église des Cordeliers, en l'an de grâce Notre Seigneur, mil trois cent quatre vingt et onze, le douzième jour du mois d'octobre, par un lundi, eut moult de peuple du pays de Béarn et d'ailleurs, prélats, barons, chevaliers; et y eut trois évêques; premier celui de Pamiers, et cil dit la messe et fit le service; et puis l'évêque d'Aire, et l'évêque d'Auron des tenures de Béarn. Moult y eut grand luminaire et bien ordonné. Et tenoient devant l'autel, et tinrent durant la messe, quatre chevaliers, quatre bannières armoyées de Foix et de Béarn. La première tenoit messire Remond de Chastel-Neuf; la seconde messire Espaing de Lyon; la tierce messire Pierre de Quer; la quatrième messire Menault de Navailles. L'épée offrit messire Roger d'Espaigne, à dextre du Bourg de Copane et de Pierre Arnault de Béarn, capitaine de Lourde. L'écu portoit le vicomte de Bruniquel, à dextre de Jean de Chastel-Neuf et de Jean de Cantiron. Le heaume offrit le sire de Valencin et de Béarn, adextré de Ernauton de Rostem et de Ernauton de Sainte-Colombe. Le cheval offrit le sire de Corasse, adextré de Ernauton d'Espaigne et de Ramonnet de Copane.
   Tout l'obsèque fut persévéré honorablement et grandement, selon l'usage du lieu. Et là furent les deux fils bâtards au comte de Foix, messire Yvain et messire Gratien, le vicomte de Castelbon, et tous les chevaliers et barons de Béarn, et de Foix aucuns. Mais ceux de Foix, le service fait, se départirent et montèrent à cheval, et vinrent dîner à Hereciel, deux lieues en sus d'Ortais.
   A lendemain bien matin l'évêque de Pamiers se départit aussi, et ne voulut point être au général parlement qui se fit en ce jour des prélats, des barons et chevaliers, et des consuls des bonnes villes de Béarn. Et fut le jour de l'obsèque, après la messe dite, le comte de Foix ôté du chercus de plomb et enveloppé le corps en belle touaille neuve cirée, et ensepveli en l'église des Cordeliers devant le grand autel du chœur. De lui n'y a plus. Dieu lui fasse pardon!
   Or vous parlerai de l'ordonnance du conseil qui fut à Orthez. Il m'est avis, si comme adonc je fus informé, que on dit au vicomte de Castelbon ainsi: «Sire, nous savons bien que par proismeté vous devez successer et tenir tous les héritages tant en Béarn comme en Foix, qui viennent de par monseigneur, cui Dieu pardoint! mais nous ne vous pouvons pas à présent recevoir ainsi, car trop nous pourrions forfaire et mettre celle terre de Béarn en grand'guerre et danger; car nous entendons que le roi de France, qui est notre bon voisin et qui moult peut, envoie par deçà de son conseil, et ne savons encore, jusques à tant que nous les aurons ouï parler, sur quel état cette légation se fait. Bien savons, et vous le savez aussi, que monseigneur, cui Dieu pardoint! fut anten à Toulouse devers le roi de France, et eurent parlemens secrets ensemble, dont il faut que aucune chose prochainement s'en éclaircisse. Car, si il avoit donné ni scellé au roi de France Foix et Béarn, le roi de puissance les voudroit avoir et obtenir combien que nous voudrons bien savoir les articles et procès des besognes; car entre nous de Béarn nous ne sommes pas conditionnés sur la forme de ceux de la comté de Foix; nous sommes tous francs sans hommage ni servitude. Et le comte de Foix est tenu du roi de France. Avec tout ce les Foissois ont les cœurs tous françois, et de léger recevront le roi de France à seigneur; et disent jà et proposent, puisque notre sire est mort sans avoir héritier de son corps par mariage, que l'héritage de Foix retourne par droite ordonnance au roi de France. Sire, vous devez savoir que nous demeurerons en notre tenure, ni jà à nul jour ne nous asservirons, quelque seigneur que nous doyons avoir, soit le roi de France ou vous, mais nous vous conseillons que vous allez au-devant de ces besognes par sage traité ou autrement.»
   Donc répondit le vicomte et demanda: «Par quel moyen voulez-vous que je œuvre? Je vous ai jà dit que je ferai tout ce que par raison vous me conseillerez. — Sire, dirent-ils, c'est que vous priez messire Roger d'Espaigne, votre cousin que veci, qu'il vous tienne compagnie à vos coûtages; et allez en la comté de Foix; et traitez vers les nobles, les prélats et les bonnes villes; et si tant pouvez faire qu'ils vous reçoivent à seigneur, ou que ils se dissimulent tant que vous ayez apaisé le roi de France et fait aucune ordonnance et composition par le moyen d'or et d'argent, tant que le héritage vous demeure, vous exploiterez sagement et bien. Et si vous pouvez être ouï des légaulx, qui en la comté de Foix seront envoyés de par le roi de France, pour payer cent mille ou deux cent mille francs, encore trouverez-vous bien la finance pour vous acquitter, car monseigneur, que Dieu pardoint! en a laissé beaucoup derrière. Mais nous voulons et réservons que ses deux fils bâtards en soient partis biens et largement et de l'héritage et de la mise.»
   Le vicomte de Chastelbon répondit et dit: «Beaux seigneurs, je vueil tout ce que vous voulez; et veci messire Roger d'Espaigne, mon cousin, en la présence de vous; je lui prie qu'il veuille venir avecques moi en celle chevauchée.»
   Messire Roger répondit et dit que volontiers il iroit, comme pour être bon moyen envers tous. Mais si le roi de France, son souverain seigneur, ou ses commis, le requéroient que il fût de leur conseil, ou que de ce voyage il se déportât, il s'en voudroit déporter. Le vicomte de Chastelbon lui eut en convenant tout ce et lui dit: «Cousin, hors de votre volonté et conseil je ne me vueil jà ôter; et quand vous serez près moi, j'en vaudrai trop grandement mieux en mes besognes.»
   Sur cel état finèrent-ils leur parlement. Il m'est avis que le vicomte de Chastelbon fit une prière et requête à tous ceux qui là présens étoient, que il pût avoir par emprunt jusques à cinq ou six mille francs pour poursuivir ses besognes. Secondement les deux bâtards proposèrent aussi leur besogne, et prièrent que de l'avoir que les Ortaisiens gardoient et qui avoit été à leur père ils pussent avoir. Et lors se remit de rechef le conseil ensemble; et parlèrent les nobles, les prélats et les hommes des bonnes villes. Accordé et conclu fut que le vicomte dessus nommé auroit, sur la forme et condition qu'il mettoit, cinq mille francs, et les deux bâtards de Foix chacun deux mille francs. Donc furent les trésoriers appelés, et leur fut ordonné que ils les délivrassent. Ils le firent. Et devez savoir que toutes les ordonnances, tant d'officiers que d'autres gens, que le vicomte de Foix avoit en son vivant faites et instituées, se tinrent; ni nulles ne s'en brisèrent. Et fut ordonné par le conseil de tout le pays que les Ortaisiens auroient en charge le chastel d'Ortais et tout le meuble qui dedans étoit.
    Le vicomte de Chastelbon à sa nouvelle venue fit grâce à tous les prisonniers qui étoient au chastel d'Ortais, desquels il y avoit grand nombre, car le comte de Foix, de bonne mémoire, étoit moult cruel en telles choses, et n'épargnoit homme vivant comme haut qu'il fût, puisqu'il l'avoit courroucé, qu'il ne le fît avaler en la fosse et tenir au pain et à l'eau tant qu'il lui plaisoit. Ni nul tant hardi étoit qui de la délivrance osât parler, sur peine d'avoir pareille pénitence. Et que ce soit vérité, il fit tenir le vicomte de Chastelbon, dont je vous parle, au fond de la fosse, son cousin germain, huit mois tous entiers. Et quand il le délivra, il le rançonna à quarante mille francs, et les eut tous appareillés; et depuis, tant comme il vesquit, il le tint en telle haine qu'il ne se osoit voir devant lui; et si le comte de Foix eût vesqui encore tant seulement deux ans, ce vicomte n'eût jà tenu son héritage, Foix ni Béarn.
   Or se départirent l'un de l'autre toutes gens qui à ce parlement à Ortais avoient été, et s'en retournèrent en leurs lieux; et laissèrent le vicomte de Chastelbon chevir de ses besognes; lequel s'ordonna au plus tôt qu'il put, et pria aucuns chevaliers et écuyers, lesquels il pensoit bien à avoir, à être de-lez lui; et se partit d'Ortais bien à deux cents chevaux, et s'en vint à Morlens, une bonne ville fermée, la dernière de Béarn au lez devers Bigorre, à quatre lieues de Pau et à six de Tarbe. Le second jour que ils furent là venus, et qu'ils s'ordonnoient pour aller à Saint-Gausens, une autre bonne ville à l'entrée de la comté de Foix, séant sur la rivière de Garonne, nouvelles leur vinrent que l'évêque de Noyon et messire Bureau de la Rivière et le conseil du roi de France étoient venus à Toulouse. Si demanda le vicomte de Chastelbon conseil à messire Roger d'Espaigne comment il se cheviroit, et quelle chose il feroit. Messire Roger lui répondit et dit: «Puisque nous avons ouï nouvelles d'eux, nous nous tiendrons ici sans aller plus avant, et regarderons quelle chose ils voudront faire. Je suppose assez que jà savent-ils une partie de notre état; et ce qu'ils voudroient faire, ils le nous signifireont et manderons dedans briefs jours.» La parole de messire Roger d'Espaigne fut tenue et ouïe; et se tinrent tous quois à Saint-Gausens attendans nouvelles.
   Au voir dire, pour entrer en la comté de Foix, ils n'avoient que faire plus avant; car les bonnes villes, chasteaux, passages et les entrées sur la rivière de Garonne étoient tous clos. Premièrement Paliminich, Cassères, Montesquieu, Carlas, Ortingas, le Fossac, la cité de Palmiers, et le chastel en la garde de ceux de la ville, et puis Saverdun, Montaut, Massères, Vespins et tous les chasteaux sur la frontière d'Arragon. Et disoient en la comté de Foix que nul étranger, à puissance de gens d'armes, n'entreroit en ville ni chastel qui y fût, tant que la chose fût éclaircie. Et toutes fois, à ce que ceux du pays montroient, ils avoient grand'affection à demeurer et être au roi de France et être gouvernés et menés par un sénéchal, ainsi comme le pays et la cité de Toulouse sont, et ceux de Carcassonne et de Beaucaire. Mais il n'en ira pas à leur entente, si comme je vous recorderai assez briévement, car advint que, quand le conseil et les commissaires du roi de France dessus nommés furent venus à Toulouse, et ils demandèrent des nouvelles à l'archevêque du lieu et au sénéchal de Foix et de Béern, on leur en dit assez; car plusieurs suffisans hommes de Toulouse et de là environ, pourtant que grandement ils avoient aimé le comte de Foix, avoient été au service et obsèque qui faits avoient été à Ortais; si avoient enquis et demandé de l'état du pays, et on leur en avoit dit une partie, ceux qui en cuidoient aucune chose savoir. Sur cet état s'avisèrent et conseillèrent ensemble l'évêque de Noyon et le sire de la Rivière. Conseillé leur fut que ils manderoient messire Roger d'Espaigne, car cil étoit de foi et de hommage au roi de France et son officier sénéchal de Carcassonne. Si lui requéroient, si métier faisoit, à demeurer devers eux. Si comme ils le proposèrent ils le firent; et envoyèrent un homme de bien et unes lettres scellées closes devers messire Roger d'Espaigne. Cil se départit de Toulouse, et entendit qu'il trouveroit messire Roger d'Espaigne à Mont-Royal de Rivière ou à Saint-Gausens et le vicomte, si métier faisoit, car ils s'étoient de Morlens avalés jusques à l'entrée de la comté de Foix.
   Au départir de Toulouse, il prit le chemin de Saint-Gausens; et chevaucha tant qu'il y vint, car il y peut avoir environ douze lieues. Lui venu, il se trait devers messire Roger, et lui montra ses lettres, et lui dit qui les lui envoyoit. Messire Roger les prit, ouvrit, legit, et puis répondit et dit à l'écuyer: «Vous demeurerez meshuy, et demain vous vous partirez, et espoir aurez-vous compagnie.» Cil l'accorda. Sur ces lettres et sur cel état dessus nommé se conseillèrent ensemble le vicomte et messire Roger. Eux conseillés, pour le meilleur ordonné fut, que messire Roger se départiroit de là et iroit à Toulouse, et parleroit à l'évêque de Noyon et au seigneur de la Rivière, et orroit et sauroit quelle chose ils voudroient dire ou faire. A lendemain se mirent en chemin messire Roger d'Espaigne et cil qui les lettres avoit apportées, et chevauchèrent tant ce jour, et leur route, qu'ils vinrent sur le soir à Toulouse; et se traist messire Roger et ses gens à l'hostel, et le messager devers ses maîtres. Sçu fut des commissaires du roi que messire Roger d'Espaigne étoit venu; si dirent entre eux: «Demain orrons nouvelles, puisque messire Roger est venu.» Celle nuit se passa. A lendemain, après messe, messire Roger d'Espaigne se trait devers l'évêque de Noyon et le seigneur de la Rivière moult doucement, et bien le savoit faire. Quand ils se furent accointés et approchés de parole, l'évêque de Noyon et le sire de la Rivière, l'un par l'autre commencèrent à parler et à proposer bellement et sagement ce pourquoi ils étoient venus; et premièrement ils montrèrent les procurations du roi, et comment ils étoient établis à prendre la saisine et possession de la comté de Foix.
   Messire Roger connut bien toutes ces choses, et tint les procurations à bonnes, et les lettres de créance aussi; et quand il eut tout ouï et entendu, il répliqua un autre propos moult doucement et dit: «Monseigneur de Noyon, et vous sire de la Rivière, je ne suis pas si avant du conseil du roi comme vous êtes; et si j'en étois je aiderois à conseiller ainsi, sauve votre correction, que le roi reprît son argent, et un peu outre, lequel il dit et montre, et bien est vérité, que il a prêté sur l'héritage avoir de la comté de Foix après la mort du comte dernièrement trépassé, et laissât le droit héritier venir à la comté de Foix et à son héritage. Si feroit, je crois, son profit, son honneur et la salvation de son âme; et à ce que je vous dis et propose, je vous y mettrai raison, et vous le veuilliez entendre. Premièrement c'est une chose toute claire et notoire que il n'étoit nul besoin au comte de Foix de engager sa terre, car de l'or et de l'argent avoit-il assez; et ce qu'il en fit et avoit empensé à faire, ce ne fut fors pour frauder et déshériter son hoir le vicomte de Chastelbon, pourtant qu'il l'avoit accueilli en haine, et si ne savoit espoir cause pourquoi. Secondement le profit du roi seroit en ce que la terre du comte de Foix lui coûtera bien autant à garder tous les ans que les rentes en vaudront à ses receveurs. Tiercement il perdra l'hommage et le service d'un homme dont il s'étoit servi, qui bien y fait à regarder, et si sera grandement chargé en conscience de déshériter autrui. Aussi, au vendre l'héritage et acheter, qui justement voulsist être allé avant, on dût avoir appelé tous les prochains du comte de Foix qui, au temps à venir, pouvoient avoir cause par succession de venir et chalenger l'héritage de la comté de Foix, et ceux sommés et satisfaits, si rien y vouloient ni savoient que dire au vendage, et rien n'en a été fait. Pourquoi beaux seigneurs, ces raisons considérées, vous qui êtes ici venus, et qui êtes seigneurs et hommes de grand'entendement et du conseil du roi, veuillez penser sus, avant que vous promouvez nulle chose qui tourne à fraude, ni que la conscience du roi soit chargée, car vous feriez mal et péché; et encore est-il bien temps de y pourvoir et remédier. Mon cousin, le vicomte de Chastelbon, m'a ici envoyé devers vous pour proposer et remontrer toutes ces choses; et vous prie très humblement, et je pour lui, que vous y veuilliez entendre, car il ne fait pas bon prendre et retenir tout ce que de force on pourroit bien avoir.»
   Quand messire Roger d'Espaigne eut parlé et proposé ce que vous avez ouï, l'évêque de Noyon et le sire de la Rivière regardèrent l'un sur l'autre, et puis parla premièrement l'évêque et dit: «Messire Roger, nous véons et savons assez que à ce que vous avez dit et proposé vous ne voulez que tout bien; mais notre commission ne s'étend pas si avant, comme pour quitter et pardonner ce marché que le roi et le comte de Foix ont fait; mais pour l'amour de vous, et pour adresser les besognes et que toutes parties se contentent, nous mettrons cette chose en souffrance, et vous prendrez la peine et le travail d'aller en France devers le roi et son conseil. Si leur remmontrerez ce que bon vous semblera; et si vous pouvez tant ni si bien exploiter par votre promotion et traité, que l'héritage de la comté de Foix demeure au vicomte de Chastelbon auquel elle doit succéder, si comme vous dites, nous serons tous joyeux, car nous ne voulons nullui déshériter. — Messeigneurs, répondit messire Roger, vous m'avez contenté en ce disant. Or vous, séjournez et tenez-vous aises en la cité de Toulouse, car vos frais et dépens seront payés de l'argent et finance qui gît au chastel d'Ortais.» Ainsi exploita sur deux jours qu'il fut à Toulouse messire Roger d'Espaigne devers les commissaires du roi. On n'y pouvoit envoyer meilleur procureur de lui.
   Au tiers jour prit congé aux dessus dits messire Roger d'Espaigne et leur dit: «Messeigneurs, je crois bien que pour adresser ces besognes, puisque je les ai entamées, il me faudra chevaucher en France; et ne sais pas en quel état je trouverai le roi ni la cour; si je demeure un petit outre raison, ne vous vueillez pas ennuyer, car ce ne sera pas ma coulpe de bref exploiter si je puis, mais la coulpe de ceux auxquels j'aurai à faire; et souvent je vous envoierai lettres et messagers. — Allez à Dieu, répondirent les seigneurs, messire Roger, nous le savons bien.»
   Ainsi tous contens les parties se départirent l'un de l'autre; ils demeurèrent à Toulouse, et messire Roger d'Espaigne retourna à Saint-Gausens devers le vicomte de Chastelbon, auquel il recorda toutes les paroles dessus dites. Le vicomte fut moult réjoui de ces nouvelles et dit: «Messire Roger, beau cousin, je me confie grandement en vous; et la chose me touche trop grandement, car c'est pour l'héritage dont je suis venu et issu et dont je porte les armes. Je ne saurois qui envoyer en France fors que vous, ni qui sçut devant le roi, ses oncles ni leurs consaulx, proposer cette matière fors que vous. Si vous prie que, pour l'amour de moi et pour le bien desservir au temps à venir, vous vous veuillez charger de ce voyage.»
    Messire Roger répondit et dit: «Je savois bien que vous m'en chargeriez; et pour l'amour de vous et par lignage je le ferai.» Depuis ne demeura pas long terme que messire Roger d'Espaigne s'ordonna de tous points aller en France, sur la forme et état que vous avez ouï; et prit le chemin de Rhodez pour abréger sa voie, car bonnes trèves étoient entre les François et les Anglois; autrement le chemin qu'il prit ne lui eût point été profitable, car sur les frontières de Rouergue, de Quersin et de Limousin, en ces jours il y avoit encore beaucoup de forts qui faisoient guerre d'Anglois.
    Nous lairrons un petit à parler de messire Roger d'Espaigne, qui chemine si à effort qu'il peut, et parlerons du roi de France et du duc de Bretagne.


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