e me suis souffert à parler et de remettre avant une haute et noble matière et
emprise qui se fit en celle saison des chevaliers de France et d'Angleterre et d'autres pays, outre mer au royaume de Barbarie. Si ne le vueil-je pas oublier ni laisser derrière. Mais pour ce que
j'avois commencé à parler des armes faites à
Saint-Inghelberth, si comme il est ici dessus contenu,
je les ai voulu poursuivre, et puisque
je les ai conclues,
je me remettrai aux autres nouvelles et m'en rafraîchirai, car tels choses au dire et mettre avant
me sont grandement plaisans; et si plaisance ne
m'eût incliné au dicter et à l'enquerre,
je n'en fusse jà venu à
chef.
Or dit le texte de mon procès, sur lequel
je vueil procéder, que, en celle saison, nouvelles s'épandirent en France et en plusieurs pays que les
Gennevois vouloient faire une armée pour aller en Barbarie, et de eux-mêmes avoient grand avantage de
pourvéances tant que de biscuit, d'eau douce et de vinaigre, de
gallées, de vaisseaux, atout chevaliers et écuyers qui en ce voyage voudroient aller. Et la cause qui les mouvoit à ce faire,
je le vous dirai. De long-temps s'étoient les
Auffriquans avancés par mer et venus guerroyer les frontières des
Gennevois, pillé et
rober les îles que ils tiennent enclos en la mer, qui à eux obéissent, et mêmement en
emblant, quand ils ne s'en donnoient de garde. Toute la rivière de
Gennèves gissoit et séjournoit en péril par ceux d'Auffrique; et avoient et ont encore par devers eux une ville séant sur mer, qui est outre mesure forte; laquelle ville on appelle
Affrique, garnie et
pourvue de portes, de tours, de hauts murs durs et épais, et de fossés; et si comme
la forte ville de Calais est clef, et quiconque en soit sire, il peut quand il veut entrer au royaume de France ou au pays de Flandre, et aussi aller par mer, et là retourner et faire soudainement par puissance de gens des maux assez, tout ainsi par comparaison
celle d'Affrique est clef et retour des Barbarins, et de ceux du royaume d'Afrique et du royaume de
Bougie, et de
Thunes et des royaumes incrédules par de-là. Et leur vient
ladite ville trop grandement à point. Et trop
ressoignoient les
Gennevois, qui sont grands marchands, celle d'Affrique, car souvent ils étoient par mer
aguettés et atteints des écumeurs d'Affrique, lesquels, quand ils véoient leur plus bel, couroient sur les
Gennevois allans et retournans en leur marchandise et les déroboient et mettoient tout à bord, et faisoient de
la ville d'Affrique leur
warenne et font encore. Mais pour y
pourveoir, les
Gennevois, qui sont riches et puissans par mer et par terre, et qui ont grandes seigneuries,
regardèrent et considérèrent le fait des
Auffriquans et des Barbarins; aussi à la complainte de ceux qui demeurent ès îles et sont sujets à eux, enclos de là la mer à la rivière de
Gennèves et tels que
l'île d'Albe,
l'île d'Isja,
l'île de Querse,
l'île de Bouscan,
l'île de Gorgonnens et jusques au
gouffre du Lion, et aussi les îles de Sardane et de Sécile, et jusques en l'île de Mayogres; mais ces trois îles obéissent au
roi d'Arragon. Si jetèrent leur visée, par commun et général accord que leur fait, par espécial, ils signifieroient en France en l'hostel du
roi; et feroient offre et présent à tous chevaliers et écuyers qui voudroient passer avec eux pour aller assiéger
cette male et forte ville d'Affrique, de
galées et de vaisseaux chargés de biscuits et d'eau douce et de vinaigre, pour eux mener et ramener à leurs frais et
coûtages, mais que ils eussent les dits voyagiers à chef et à capitaine un des oncles du
roi, ou
son frère le duc de Touraine qui pour ce temps étoit jeune et à venir, et qui devoit travailler pour conquérir honneur. Et auroient en leur compagnie et aide les pélerins étranges, douze mille arbalestriers
gennevois tous d'épreuve et huit mille gros
varlets aux lances et aux
pavois; et tout à leurs dépens. Et le faisoient les
Gennevois, pour tant qu'ils sentoient et véoient que trèves étoient données par mer et par terre à durer trois ans entre les royaumes de France et d'Angleterre. Si supposoient et imaginoient que pour celle raison chevaliers et écuyers, tant en France comme en Angleterre, séjournoient, ni apparans n'étoient de nulle part où ils se dussent ni pussent
ensonnier; si en recouvreroient plus légèrement.
Quand les premières nouvelles en vinrent en France de celle
emprise et en l'hostel du
roi, vous devez savoir que les seigneurs et les chevaliers et écuyers qui se désiroient à avancer en furent moult réjouis. Et fut dit aux ambassadeurs de
Gennèves, qui la certification de ces
besognes avoient apporté, que point ne s'en retourneroient arrière sans être ouïs et secourus, car leur requête, pour aider la foi chrétienne à augmenter, étoit raisonnable. Si les fit on séjourner à
Paris pour
pourvéoir à ces
besognes, et examiner les points et articles de leur requête, et pour
regarder qui pourroit être chef souverain de ce voyage auquel tous chevaliers et écuyers obéiroient.
Le duc de Touraine de trop grand'volonté s'y offroit et représentoit; mais
le roi et son conseil,
le duc de Berry et
le duc de Bourgogne ne lui vouloient nullement
accorder, et disoient que ce n'étoit pas voyage pour lui. Or fut
regardé et avisé au cas des
Gennevois, que
le frère ou l'un des oncles du
roi iroit, ou que
le duc de Bourbon, qui oncle étoit du
roi, seroit chef et souverain de ce voyage et auroit à compagnon
le seigneur de Coucy. Quand les
Gennevois, qui en ambassade étoient venus en France, eurent la réponse certaine du
roi, comme conclu et
accordé étoit que sans faute ils seroient celle saison secourus des chevaliers et écuyers de France et auroient
le duc de Bourbon à souverain capitaine, qui étoit oncle du
roi, si se tinrent grandement à contens et prirent congé au
roi et à son conseil; et dirent que ils vouloient retourner en
leur pays et recorder ces nouvelles, par quoi on se
pourvoiroit sur ce. Répondu leur fut que ce seroit bien fait. Ils se
départirent et mirent au retour.
Or s'épartirent ces nouvelles parmi le royaume de France que le voyage se feroit d'aller en Barbarie. Aux
aucuns chevaliers et écuyers étoit plaisant et acceptable, et aux
aucuns non. Et sachez que tous ceux qui y
voulsissent bien aller n'y allèrent pas. Premièrement on alloit à ses frais, ni nul haut seigneur ne délivroit fors ceux de son hostel. Secondement, ordonné fut que nul ne passeroit outre de la nation de France sans le congé du
roi, car on ne vouloit pas que le royaume de France fût trop desnué de chevaliers et d'écuyers; et si fut dit et ordonné, et bien l'avoient mis en termes les
Gennevois, que ils ne passeroient nuls
varlets, fors que tous gentilshommes et gens de fait et de défense; et aussi
regardé fut pour le meilleur, et pour complaire aux autres nations hors du royaume de France, que aussi bien à cet honorable voyage devoient partir chevaliers et écuyers, comme faisoient cils du royaume de France. Cette ordonnance fut bien comprise et bien assise, et en sçurent chevaliers et écuyers hors du royaume de France grand gré au
roi et à son conseil.
Le duc de Bourbon, qui chef étoit de ce voyage, envoya tantôt ses officiers en
la cité de Gennes, où les
pourvéances se devoient faire, pour
pourvoir ce que à lui et à son état appartenoit.
Le gentil comte Dauphin d'Auvergne, qui en ce voyage aussi devoit et vouloit aller, envoya à
Gennes faire ses
pourvéances.
Le sire de Coucy ne demeura pas derrière, mais y envoya aussi.
Messire Guy de la Trimouille,
messire Jean de Vienne, amiral de France, et tous les barons et seigneurs qui ordonnés étoient de là aller, y envoyèrent aussi grandement et puissamment, selon que chacun sentoit son affaire et vouloit montrer son état.
Messire Philippe d'Artois, comte d'Eu,
messire Philippe de Bar,
le sire de Harecourt et
messire Henry d'Antoing ne se mirent pas derrière, mais envoyèrent faires leurs
pourvéances ainsi comme à eux appartenoit. De Bretagne et de Normandie aussi s'ordonnèrent grand'foison de gens d'armes et de seigneurs pour aller au voyage.
Le sire de Ligne et
le sire de Haverech, en Hainaut, s'ordonnoient et ordonnèrent en ce temps aussi grandement pour aller au dit voyage.
Le duc de Lancastre avoit aussi un fils bâtard, qui s'appeloit
messire Beaufort de Lancastre; si eut grâce et dévotion qu'il l'envoyeroit au dit voyage. Si le
pourvut grandement de chevaliers et d'écuyers d'Angleterre et de toutes gens de bien et d'honneur pour le accompagner en ce voyage.
Le comte de Foix n'eût jamais
son fils bâtard Yvain de Foix laissé derrière; mais le
pourvut de chevaliers et d'écuyers de Béarn grandement, et voult que il tînt bon état et bien
étoffé. Tous les seigneurs, qui se ordonnoient pour là aller, se
pourvéoient et
étoffoient moult grandement, et chacun l'un pour l'autre. Et, sur la moitié du mois de mai, les plus lointains demeurans de
la ville de Gennes, où l'assemblée devoit être et où les
galées, vaisseaux et les naves se chargeoient. Si mirent bien un mois ou environ à là venir avant que ils fussent tous assemblés. Les
Gennevois de leur venue étoient grandement réjouis, et faisoient aux chefs des seigneurs grands dons et beaux présens pour eux tenir en plus grand amour; et quand ils furent tous venus à
Gennes et sur la rivière de
Gennes, ils suivirent tous l'un l'autre. Il fut sçu et nombré par l'ordonnance des maréchaux que ils étoient quatorze cents chevaliers et écuyers. Si entrèrent ès
galées et vaisseaux, frétés et appareillés de tous points, si bien que vaisseaux courans parmi la mer pouvoient être, et se
départirent du
port de Gennes et d'une venue, environ la Saint-Jean-Baptiste, que on compta pour lors en l'an de grâce de Notre Seigneur mil trois cent quatre vingt et dix.
Grand'beauté et grand'plaisance fut à voir l'ordonnance du partement, comment ces bannières, ces pennons et ces
estrannières, armoyées bien et richement des armes des seigneurs, ventiloient au vent et resplendissoient au soleil, et de ouïr des trompettes et des claironceaux retentir et bondir, et autres ménestrels faire leur métier de pipes et de chalumelles et de
naquaires, tant que du son et de la voix qui en
issoit, la mer en retentissoit toute. Le premier jour que ils entrèrent en leurs vaisseaux en eux assemblant, ils anctèrent; et se tinrent la nuit et la vêpre à l'ancre en l'embouchure de la haute mer. Et devez savoir que tous les
varlets et les chevaux demeurèrent derrière. Un cheval de soixante francs on l'avoit à
Gennes, à leur
département, pour dix francs; car plusieurs chevaliers et écuyers, qui en ce voyage alloient et se mettoient, ne savoient quand ils retourneroient; et si n'avoit-on que cinq chevaux à
Gennes gouvernés pour un franc; et pour ce au
départir is en faisoient argent, mais c'étoit petit. Et étoient en nombre environ six vingt
galées et deux cents vaisseaux toutes garnies et
pourvues de gens d'armes et d'arbalestriers, et de
pavescheurs, et plus de cent vaisseaux garnis de
pourvéances de ce qui leur
besognoit.
A lendemain, au point du jour, ils désancrèrent du lieu où ancrés étoient et nagèrent tout ce jour à force de rivières, côtoyant les terres, et la nuit aussi. Le tiers jour de leur
département ils vinrent à
Portefin, et là ancrèrent et furent la nuit au port. Et au lendemain au point du jour ils désancrèrent et nagèrent, et vinrent à un autre port et ville que on dit
Port-Vendres, et là ancrèrent et se rafraîchirent, et à lendemain au point du jour ils désancrèrent et passèrent outre; et se
boutèrent au parfond en la garde de Dieu, de Notre Dame et de Saint George; et trouvèrent premièrement
l'île d'Albe, et puis
l'île de Querse, et puis
l'île de Gorgonne, et l'île de Sardine, ert passèrent le
gouffre du Lyon, qui est moult périlleux et doutable à passer. Mais le chemin qu'ils alloient, ils ne le pouvoient eschever. Là furent-ils en grand péril d'être tous perdus, et par fortune de vents d'hiver, d'orages et de temps. Et n'y avoit si sage patron ni maronnier qui y sçût mettre ni donner conseil, fors que attendre la volonté de Dieu et l'aventure; et s'épartirent généralement et s'en allèrent l'un çà et l'autre là. Et dura celle tempête un jour et une nuit. Quand celle tempête fut passée et la mer apaisée, et les vents revenus plus souefs, les patrons et les
nautonniers, qui la mer connoissoient, prirent le chemin comme près ou commen en sus que ils en sçussent pour venir en
l'île de Coumières, qui sied à trente milles d'Afrique, le ville là où ils vouloient et tendoient à aller; car à l'entrée au
gouffre du Lyon les patrons et les meneurs des
galées et des vaisseaux avoient eu conseil et relation ensemble, et avoient dit et proposé ainsi: «Si nous avons fortune trop diverse, et que nous perdons notre chemin et la vue l"un de l'autre, si nous redressons en
l'île de Coumières et là attendons tous l'un l'autre.» Ainsi, comme proposé l'avoient, ils le firent, et les premiers qui au
dit île vinrent attendirent les seconds et les derniers. Et avant que tous fussent venus, cils qui épars étoient parmi la mer, ils mirent bien neuf jours. En
l'île de Coumières a de plusieurs beaux ébattemens, combien qu'il ne soit pas grand. Si se rafraîchirent les seigneurs; et louèrent Dieu, quand ils eurent la connoissance que tous, sans perte ni dommage, ils se trouvoient là assemblés; et quand ils se voulurent
départir, les patrons et les seigneurs de France, qui souverains étoient des autres, eurent conseil et collation ensemble pour eux pourvoir de conseil et d'avis, quand ils sçurent que si près de
la ville d'Affrique étoient, comment au venir sus ils se maintiendroient.
Nous nous souffrirons pour le présent à parler des seigneurs de France et de leur
arroy, car temprement
nous y retournerons, et parlerons de plusieurs autres
besognes qui en celle saison avinrent en France, et par espécial au pays d'Auvergne, en la marge de la terre du
comte Dauphin, lequel étoit en ce voyage dont
je parlois présentement.