Jehan Froissart

Chroniques

Livre Quatrième


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Chapitre III

Du mariage du roi Louis, fils au duc d'Anjou, à la fille du roi Piètre d'Arragon, et comment il alla avec la roine de Naples sa mère, en Avignon, voir le pape Clément.

E

n ce temps étoit traité le mariage de Louis d'Anjou, fils au duc d'Anjou, lequel s'écrivoit jà roi de Naples, de Sicile et de Jérusalem et comte de Provence, à la fille du roi Piètre d'Arragon. Si vint la roine de Naples sa mère en Avignon voir le pape, et y trouva le seigneur de Coucy, et amena en sa compagnie son jeune fils Louis. Le sire de Coucy fut moult lie de sa venue. La roine dessus nommée fut du pape Clément et des cardinaux recueillie très notablement, car bien le valoit; et sachez que ce fut une dame de grand fait et de grand pourchas, car point ne dormoit en poursuivant ses besognes. Si fut prié le sire de Coucy de aider à convoyer son fils ens le royaume d'Arragon et être de-lez lui, tant comme il auroit épousé. Le sire de Coucy ne lui eut jamais refusé, mais s'ordonna de tous points d'aller en Arragon, et s'offrit encore et dit ainsi: «Certes, madame, je ne fis voyage, passé à sept ans, plus volontiers que je ferois celui d'aller ès marches de Sicile et de Naples avecques monseigneur votre fils, si le congé en avois du roi notre sire. — Grands mercis, sire de Coucy, dit la dame, nous véons bien votre bonne volonté. Mais à présent il nous suffira si vous allez avec notre fils jusques en Arragon. Et la roine d'Arragon vous verra volontiers, car votre fille a épousé son frère messire Henri de Bar.»
   Le sire de Coucy s'accorda à ce voyage volontiers et liement. Le jeune roi de Sicile se mit au chemin, bien accompagné de chevaliers et d'écuyers, et le sire de Coucy en sa compagnie, quand il eut pris congé au pape et à sa mère tout en pleurant; et bien y avoit raison au départir que la dame et son fils eussent les cœurs détreints, car ils alloient en un lointain pays et éloignoient l'un l'autre; et ne savoient mais quand ils se verroient, car il étoit ordonné que, le mariage fait, ils monteroient en mer, le jeune roi et la jeune roine, au port à Barcelone et s'en iroient au plus droit comme ils pourroient pour arriver au port de Naples ou là près. Tant exploita le jeune roi de Sicile qu'il passa Montpellier et Beziers et vint à Narbonne, et là trouva le comte de Narbonne qui le reçut liement et toutes ses gens aussi. Si se rafraîchirent, eux et leurs chevaux, un jour et puis s'en partirent et prirent le chemin de Parpignan. C'est la première ville du royaume d'Arragon. La venue du jeune roi Louis étoit bien sçue en la cour du roi d'Arragon et de la roine. Si avoient envoyé devant leurs gens pour eux recevoir et festoyer, ainsi comme il appartenoit; et partout où ils venoient, passoient et arrêtoient, ils étoient délivrés. Et les conduisoient le vicomte de Roquebertin et messire Raymond de Baghes. Tant chevauchèrent qu'ils vinrent en la cité de Barcelonele roi, la roine et leur fille étoient. Si fut le jeune roi Louis recueilli très doucement et liement; et par espécial la roine d'Arragon fut trop réjouie de la venue du seigneur de Coucy et en sçut très bon gré à son fils qui devoit être, de ce qu'il l'avoit amené en sa compagnie. Et dit bien que tout le demeurant en valoit grandement mieux. Ce mariage se fit et confirma entre ces deux enfans. Mais pourtant que l'hiver approchoit, on détira leur voyage de eux non mettre en mer; car par hiver les hautes mers sont felles et périlleuses. Si fut dit que on feroit les pourvéances cet hiver tout bellement, et au mars qui venoit ils passeroient outre.
   Le sire de Coucy, lui étant en Arragon devers le roi et la roine qui le véoient moult volontiers, reçut lettres du roi de France, et fut mandé de retourner arrière. Il prit congé au roi d'Arragon, à la roine et au jeune roi de Sicile, et à se femme et aux seigneurs d'Arragon qui là étoient et puis se mit au retour. Et eût pris le loisir de retourner par Avignon, mais il s'envoya excuser au pape et à la roine de Naples. Et s'en retourna par Auvergne au royaume de France.
   Quand le mariage fut fait du jeune roi Louis de Sicile à la jeune fille du roi d'Arragon, parmi le mariage faisant, il y eut entre les parties grandes alliances. Et devoient les Arragonnois, à une quantité de gallées, servir et aider le jeune roi de Sicile et de Jérusalem et mener au royaume de Naples, de Sicile et des appendances, Pouille et Calabre et la cité de Gaiëte,Marguerite de Duras se tenoit, qui lui faisoit guerre et qui clamoit à avoir droit à l'héritage dessus nommé; et les devoient les Arragonnois, sa guerre durant, servir à deux cens lances à leurs coûtages et à mille arbalestriers et à mille brigands.
   Quand la douce saison de mars fut venue et que les vents se commencèrent à apaiser, et les eaux de leur fureur à retraire, et les bois à reverdir, et que les pourvéances furent faites à Barcelone sur les gallées, et tous cils venus et appareillés qui avecques le jeune roi lors devoient aller et voyager, le jeune roi Louis et sa femme prirent congé au roi d'Arragon et à la roine, qui tout en pleurant leur donna; et fut, de la bouche de la roine, sa fille recommandée au comte de Rodès, un moult vaillant chevalier et à messire Raymond de Baghes. Ces deux en prirent la charge par espécial, quoique le comte d'Urgel et le comte de la Lune fussent en bon arroi en la compagnie et au chemin du convoi. Si furent sur les gallées bien quinze cens lances, deux mille arbalestriers et deux mille gros varlets aux lances et aux pavois. Et en alloient ainsi fortifiés de bonnes gens d'armes, d'archers de bon conseil, pour résister mieux à l'encontre de leurs ennemis, et pour la doute des rencontres sur mer qui bien se pouvoient faire; car le chemin par mer de Barcelone dont ils partoient, tant que on soit en Naples, est moult long. Et Marguerite de Duras leur adversaire pouvoit bien savoir aucunes choses de leurs besognes; pour ce vouloient-ils être au-dessus de leur emprise. Nous nous souffrirons à parler pour le présent du jeune roi de Sicile et parlerons des besognes de France, car c'est notre principale matière, et des incidences qui y sourdirent.


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