ous savez, si comme il est contenu ci-dessus en notre histoire, comment
messire Guillaume de Lignac et
messire Jean de Bonne-Lance et plusieurs autres chevaliers et écuyers d'Auvergne et de Limousin avoient assiégé
le chastel de Ventadour, et
Geoffroy Tête-Noire dedans. Et dura ce siége plus d'un an, car
le chastel est si fort que, par assaut qu'on y puisse faire, il n'est pas à conquerre, et par dedans ils étoient
pourvus de toutes choses nécessaires qu'il leur besognoit, pour sept ou huit ans, n'eussent-ils rien eu de nouvel. Les compagnons, qui dedans étoient et qui par bastides assiégé l'avoient, venoient à la fois escarmoucher comme ils pouvoient; et là, le siége pendant, il y eut faites maintes escarmouches d'armes; et y en avoit à la fois de blessés des uns et des autres. Or avint qu'à une escarmouche qui y fut,
Geoffroy Tête-Noire s'avança si avant, que du trait d'une arbalète, tout outre le
bassinet et la
coëffe ils furent percés; et fut navré d'un
carrel en la tête, tant qu'il lui en convint gésir au lit; dont tous les compagnons en furent courroucés; et le terme qu'il fut en tel état, toutes les escarmouches cessèrent. De celle blessure et navrure, s'il s'en fût bien gardé, il eût été tôt guéri; mais mal se garda, espécialement de fornication de femme; dont cher l'acheta, car il en mourut. Mais, avant que la mort le prît, il en eut bien la connoissance: il lui fut dit qu'il s'étoit mal gardé, et qu'il étoit et gisoit en grand péril, car sa tête étoit apostumée, et qu'il
voulsist penser à ses
besognes et à ses ordonnances. Il y pensa, et fit ses
lais, sur telle forme et par telle ordonnance que
je vous dirai.
Tout premièrement il fit venir devant lui et en sa présence, tous les souverains compagnons de la garnison et qui le plus étoient
usés d'armes; et quand il les vit, il s'assit en my son lit, et puis leur dit ainsi: «Beaux seigneurs et compagnons,
je sens et connois bien que
je suis en péril et en aventure de la mort. Et nous avons été un long temps ensemble, et tenu bonne compagnie l'un à l'autre.
Je vous ai été maître et capitaine loyal à mon pouvoir; et verrois volontiers que de mon vivant eussiez un capitaine qui loyaument s'acquittât envers vous et gardât
celle forteresse, car
je la laisse
pourvue de toutes choses nécessaires qui appartiennent pour un chastel garder: de vin, de vivres, d'artillerie et de toutes autres choses en surplus. Si vous prie que vous
me dites entre vous et en général, si vous avez avisé ni élu capitaine, ni capitaines, qui vous sache, ou sachent, mener et gouverner en la forme et manière que gens d'armes aventureux doivent être menés et gouvernés. Car ma guerre a toujours été telle que au fort
je n'avois cure à qui, mais que profit y eût.
Nequedent, sur l'ombre de la guerre et querelle du
roi d'Angleterre,
je me suis formé et opinionné plus que de nul autre, car
je me suis toujours trouvé en terre de conquêt; et là se doivent traire et toujours tenir compagnons aventureux, qui demandent les armes et se désirent à avancer. En celle frontière ici a bon pays et rendable; et y appendent grand'foison de bons pactis, quoiqu'à présent les François nous fassent la guerre, et tiennent siége; mais ce n'est à toujours durer. Ce siége et ces bastides se déromperont un jour. Or
me répondez à ce propos dont
je vous parle, et si vous avez capitaine élu, ni trouvé, ni avisé.»
Tous les compagnons se turent un petit; et, quand il vit qu'ils se taisoient, il les rafreschit de douces paroles et nouvelles, en disant: «Je crois bien qu'à ce que
je vous demande, vous y avez petit pensé:
moi étant en ce lit,
je y ai pensé pour vous. — Sire, répondirent-ils lors, nous le croyons bien; et il nous sera plus acceptable et agréable, si de
vous vient, que de nous; et
vous le nous direz, s'il
vous plaît. — Oui, répondit
Geoffroy Tête-Noire,
je le vous dirai et nommerai. Beaux seigneurs, ce dit
Geoffroy Tête-Noire, je sais bien que vous
m'avez toujours aimé et honoré, ainsi comme on doit faire son souverain et capitaine; et
j'aurois trop plus cher, si vous l'
accordez, que vous ayez à capitaine homme qui descende de mon sang que nul autre. Véez ci
Alain Roux, mon cousin, et
Pierre Roux, son frère qui sont bons hommes d'armes et de mon sang. Si vous prie que
Alain vous veuilliez tenir et recevoir à capitaine; et lui jurez, en la présence de
moi, foi, obéissance, amour, service, et alliance, et aussi à
son frère; mais toutefois
je vueil que la souveraine charge soit sur
Alain.» Ils repondirent: «Sire, volontiers; et
vous l'avez bien élu et choisi.» Là fut de tous les compagnons
Alain Roux sermenté; et aussi fut
Pierre Roux, son frère.
Quand toutes ces choses furent faites et passées,
Geoffroy Tête-Noire parla encore et dit: «Or bien, seigneurs, vous avez obéi à mon plaisir. Si vous en sais gré; et pour ce
je veuil que vous
partissiez à ce que vous avez aidé à conquérir.
Je vous dis que en cette
arche que vous véez là», et lors la montra à son doigt, «a jusques à la somme de trente mille francs. Si en vueil ordonner, donner, et laisser en ma conscience; et vous accomplirez loyalement mon testament. Dites oui.» Et ils répondirent tous: «Sire, oui.»
«Tout premier, dit
Geoffroy,
je laisse à la chapelle de Saint George qui sied au clos de
céans, pour les réfections, dix mille et cinq cens francs. En après, à ma mie qui loyaument m'a servi, deux mille cinq cens francs; et puis à mon clerc cinq cens francs. En après, à
Alain Roux, votre capitaine, quatre mille francs. Et à
Pierre Roux son frère, deux mille francs. Et à mes varlets de chambre cinq cens francs. A mes officiers, mille et cinq cens francs. Item le plus
je laisse et ordonne ainsi que
je vous dirai. Vous êtes comme il
me semble tous trente compagnons d'un fait et d'une
emprise; et devez être frères, et d'une alliance, sans débas et
riotte ni
estrif avoir entre vous. Tout ce que
je vous ai dit, vous trouverez en l'arche. Si
départez entre vous trente le surplus bellement; et si vous ne pouvez être d'accord, et que le diable se
touaille entre vous, véez là une hache bonne et forte et bien taillant, et rompez l'arche; puis ne ait, qui avoir ne pourra.»
A ces mots répondirent-ils tous et dirent: «Sire et maître, nous serons bien d'accord. Nous
vous avons tant douté et aimé, que nous ne romprons mie l'arche, ni ne briserons jà chose que vous ayez ordonnée et commandée.»
Ainsi que
je vous conte, alla et fut du testament
Geoffroy Tête-Noire; et ne vesquit depuis que deux jours, et fut enseveli en la chapelle de Saint-George de
Ventadour. Tout fut accompli, et les trente mille francs départis à chacun, ainsi que dit et ordonné l'avoit; et demeurèrent capitaines de
Ventadour
Alain Roux et
Pierre Roux. Et pour ce ne se levèrent pas les bastides qui se tenoient à l'environ, ni les escarmouches ne laissèrent à se fait moult souvent. Toutes fois de la mort
Geoffroy Tête-Noire, quand les compagnons d'Auvergne et de Limousin le sçurent, chevaliers et écuyers, ils en furent tous réjouis, et ne doutèrent pas tant le demeurant, car il avoit été en son temps trop douté, et grand capitaine, de sagement savoir guerroyer et tenir garnisons. […]