Jehan Froissart

Chroniques

Livre Troisième

(Les Écossais.)


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Chapitre CXIX

Comment les principaux barons d'Écosse s'assemblèrent en armes, pour faire la guerre aux Anglois; et comment ils prirent un espion par lequel ils sçurent que les Anglois savoient leur entreprise.

V

ous savez comment le royaume d'Angleterre avoit été en trouble et en émoi les jours passés, le roi Richard contre ses oncles, et ses oncles contre lui. Souverainement de toutes ces incidences étoit demandé le duc d'Irlande, si comme il est dessus contenu en notre histoire, dont plusieurs chevaliers en Angleterre avoient été morts et décolés, et l'archevêque d'Yorch, frère au seigneur de Neufville, sur le point de perdre son bénéfice; et par le nouvel conseil des oncles du roi et de l'archevêque de Cantorbie, le sire de Neufville qui avoit bien tenu cinq ans la frontière de Northonbrelande contre ces Escots, avoit été cassé de ses gages, car il prenoit tous les ans seize mille francs sur la sénéchaussée d'Yorch et l'évêché de Durem, pour garder la dite frontière de Northonbrelande à l'encontre des Escots. Et y étoit venu et établi le comte de Northonbrelande, messire Henry de Percy; et faisoit celle frontière, par an, pour onze mille francs; dont ces seigneurs et leur lignages, quiqu'ils fussent voisins et parens l'un à l'autre, avoient grand'envie, haine et indignation l'un sur l'autre; et tout ce savoient bien les Escots. Si s'avisèrent les barons d'Escots et les chevaliers, une fois, qu'ils mettroient sus une armée, et feroient une chevauchée en Angleterre, car il étoit temps et heure; et sentoient assez que les Anglois n'étoient pas bien tous d'une unité, mais en différend, et au temps passé ils avoient reçu par eux tant de grosses buffes qu'il étoit bien heure qu'ils en rendissent une belle, et tout acertes. Et, afin que leur affaire ne fût point sçue, ils ordonnèrent une fête sur la frontière de la sauvage Escosse, en une cité, nommée Abredane; et là furent, ou en partie, tous les barons d'Escosse.
   A celle fête fut obligé, ordonné et convenancé, qu'à la moyenne d'août, qui fut l'an de grâce mil trois cent quatre vingt et huit, ils seroient tous, et chacun atout sa puissance, sur les frontières de Galles, à un chastel des hautes forêts qu'on dit Gedeours; et sur cel état ils se départirent les uns des autres. Et sachez que de celle assemblée qu'ils avoient ordonné de faire, ils n'en parlèrent oncques à leur roi, ni n'en firent compte; car ils disoient entre eux, qu'il ne savoit guerroyer.
   Au jour de l'assignation qui fut faite à Gedeours vinrent tout premièrement le comte James de Douglas, messire Jean comte de Mouret, le comte de la Marche et de Dombar, messire Guillaume comte de Fife, messire Jean comte de Surlant, messire Estienne comte de Montres, messire Guillaume comte de la Marche, et messire Archebaus de Douglas, messire Robert Ave Ercequi, messire Mark Adremens, messire Guillaume de Lindesée et messire Jacques son frère, Thomas de Percy, messire Alexandre de Lindesée, le seigneur de Sothon, messire Jean de Sandelans, messire Patrisse de Dumbar, messire Jean de Saint-Clair, messire Gauthier de Saint-Clair, messire Patrisse de Hepborne, et Jean son fils, le seigneur de Mongombre et ses deux fils, messire Jean Marquesuel, messire Adam de Glandinin, messire Guillaume de Reduen, messire Guillaume Suart, messire Jean de Halpebreton, messire Jean Alidiel, messire Robert Laudre, messire Estienne Fresiel, messire Alexandre de Ramesay, et messire Jean son frère, messire Guillaume de Norbervic, messire Aubert Hert, messire Guillaume de Warlau, messire Jean Amorston, David Flemin, Robert Coleume, moult d'autres chevaliers et écuyers d'Escosse. Oncques, depuis soixante ans, ne s'étoient trouvés tant de bonnes gens ensemble; et étoient bien douze cens lances et quarante mille hommes, parmi les archers. Mais, tant que du métier de l'arc, Escots s'ensonnient petit; ainçois portent haches chacun sur son épaule, et s'approchent tantôt en bataille, et de ces haches donnent trop beaux horions.
   Quand ces seigneurs se furent tous trouvés en la marche de Gedeours, ils furent moult liés, et dirent que jamais en leurs hostels ne rentreroient, si auroient chevauché en Angleterre, et allé si avant qu'on en parleroit vingt ans à venir. Et pour savoir encore plus certainement là où ils se trairoient, ni comment ils s'ordonneroient, ces barons, qui étoient capitaines de tout le demourant du peuple, assignèrent un jour entre eux à être à une église en une lande, sur la forêt de Gedeours, qu'on appelle au pays Zedon.
   Nouvelles étoient venues en Northonbrelande, car on ne fait rien qui ne soit sçu qui bonne diligence y met, au comte et à ses enfans, et au sénéchal d'Yorch, et à messire Mathieu Rademen, capitaine de Bervich, de l'assemblée et fête qui avoit été faite en la cité de Abredane. Doc, pour en savoir le fond et en quelle instance elle avoit été faite, ces seigneurs y avoient envoyé, tout couvertement, hérauts et ménestrels. Lse Escots ne sçurent si secrètement parler ensemble ni faire leur besogne, que ceux qui envoyés furent d'Angleterre en Escosse, ne sçussent bien, et l'apparent en vissent que le pays s'émouvoit et mettoit ensemble; et devoient avoir les seigneurs d'Escosse une journée de parloement ensemble, en la forêt et au chastel de Gedeours. Tout ce rapportèrent-ils à Neuf-Chastel-sur-Thine, à leurs maîtres.
   Quand les barons et les chevaliers de Northonbrelande furent informés de celle affaire, si se pourvéyrent, et firent tant qu'ils furent sur leur garde; et afin que les Escots ne sçussent rien de leur convenant ni de leurs secrets, par quoi ils ne rompissent leur emprise, tous se tinrent en leurs chastels et maisons; mais ils étoient tout avisés de partir sitôt qu'ils sauroient que les Escots chevaucheroient. Et avoient ainsi avisé: «Si les Escots chevauchent, nous saurons bien là où ils se trairont. S'ils vont vers Cardueil ni Carlion en Galles, nous entrerons d'autre part en leur pays, et leur porterons plus de dommage assez qu'ils ne nous puissent faire, car leur pays est tout déclos; on y entre à tous lez; et notre terre est forte, et sont les villes et les chastels bien fermés.»
   Sur cel état encore, pour savoir comment ils se deviseroient, ils avoient de rechef envoyé un Anglois gentilhomme, qui bien connoissoit toutes les marches d'Escosse, vers la forêt de Gedeours où celle assemblée devoit être; et tant exploita l'écuyer anglois, sans être aperçu ni avisé, qu'il vint en celle église de Zedon, où ces seigneurs étoient; et se bouta entre eux, ainsi comme un servant fait après son maître; et sçut une grand'partie de l'entente et emprise des Escots. Sur la fin du parlement, il se devoit partir. Si vint à un arbre où il avoit attaché son cheval par les rènes, et le cuida trouver; mais point ne le trouva, car Escots aucuns sont grands larrons, et l'un d'eux l'avoit mené en voie. Il n'osa sonner mot, mais se mit à chemin tout de pied, houssé et éperonné. Ainsi qu'il avoit éloigné ce moustier le trait de deux arcs espoir, il y avoit là aucuns chevaliers d'Escosse qui là se devisoient ensemble. Dit l'un qui premièrement s'y adonna: «Je vois et ai vu merveilles. Véez-là un homme tout seul qui a perdu son cheval, si comme je l'espoire, et n'en a sonné mot. Par ma foi, dit-il, je fais doute qu'il ne soit point des nôtres. Or tôt après, à savoir si je dis vrai ou non.» Tantôt écuyers chevauchèrent après lui, et l'acconsuivirent tantôt. Quand il les sentit sur lui, si fut tout ébahi; et voulsist bien être ailleurs. Ils l'environnèrent de tous côtés, et lui demandèrent où il alloit ainsi et dont il venoit, et quelle chose il avoit fait de son cheval. Il commença à varier, et ne répondit point bien à leurs propos. Ils le retournèrent, et lui dirent qu'il convenoit qu'il vînt parler à leur seigneur; et ainsi fut-il ramené jusques au moustier de Zedon, et présenté au comte de Douglas et aux autres, qui tantôt l'examinèrent, car ils virent bien qu'il étoit Anglois. Adonc ils vouldrent savoir qui là l'envoyoit. Trop envis le disoit; toutes fois il fut mené si avant qu'il connut toute la vérité, car on lui dit que, s'il ne la disoit, sans mercy on lui trancheroit la tête, et que, s'il disoit vérité, il n'auroit garde de la mort. Là connut-il, pour sa salvation, que les barons de Northonbrelande l'avoient là envoyé, pour savoir l'état de leur chevauchée, et quelle part ils se vouloient traire. De celle parole furent les barons grandement réjouis; et ne voulsissent pas, pour mille marcs, qu'ils ne l'eussent retenu et parlé à lui.
   Adonc fut-il demandé quelle part les barons de Northonbrelande étoient, et si entre eux étoient nulles apparences de chevaucher, et lequel chemin en Escosse ils vouloient tenir, ou selon la marine par Bervich et par Dumbar, ou le haut chemin, par la comté de Montres et devers Estrumelin. Il répondit et dit: «Seigneurs, puisqu'il convient que je connoisse vérité, je la dirai. Quand je me départis d'eux de Neuf-Chastel-sur-Thine, il n'étoit encore nul apparent de leur chevauchée; mais ils sont tout pourvus pour partir du jour à lendemain; et, sitôt qu'ils sauront que vous chevaucherez et que vous entrerez en Angleterre, ils ne viendront point au devant vous, car ils ne sont pas gens assez pour combattre si grand peuple qu'on dit en Angleterre que vous vous mettez ensemble. — Et quel nombre dit-on en Northonbrelande, demanda le comte de Moret, que nous serons? — On dit, sire, répondit l'écuyer, que vous serez bien quarante mille hommes et douze cents lances. Et, pour briser votre fait, si vous prenez le chemin de Galles, ils prendront le chemin de Bervich, pour venir par Dumbar à Haindebourch et Dalquest; et si vous prenez ce chemin là, ils prendront le chemin de Cardueil et de Carlion, pour entrer par les montagnes en ce pays.» Quand les seigneurs d'Escosse eurent ce ouï, si cessèrent de parler et regardèrent l'un l'autre. Adonc fut pris l'écuyer anglois et recommandé au chastelain de Gedeours qu'il le gardât bien et qu'il en rendît bon compte; et puis parlèrent ensemble; et eurent conseil et nouvel avis en ce propre lieu de Zedon.


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