ntre les solemnités que
le comte de Foix fait des hauts jours solemnels de l'an, il fait trop solemnellement grand'compte et grand'fête, où qu'il soit, ce me dit un écuyer de son hôtel, le tiers jour que
je fus venu à
Ortais, de la nuit Saint-Nicolas en hiver. Et en fait faire solemnité par toute sa terre, aussi haute et aussi grande et plus que le jour de Pâques; et
j'en vis bien l'apparent, car
je fus là à tel jour. Tout le clergé de
la ville d'Ortais et toutes les gens, hommes, femmes et enfans en procession allèrent
querre
le comte au chastel;
lequel tout à pied, avec le clergé et les processions, partit du chastel. Et vinrent à l'église Saint-Nicolas, et là chantoient un psaume du psaultier
David qui dit ainsi: Benedictus Dominus meus, qui docet manus meas ad prœlium et digitos meos ab bellum. Et quand celle psaume étoit finie, ils la recommençoient
toudis; et ainsi fut amené jusques à l'église, et là fut fait le divin office, aussi solemnellement que le jour de Noël ou de Pâques on feroit en la chapelle du
pape ou du
roi de France; car à ce temps il avoit grand'foison de bons chantres. Et chanta la messe pour le jour
l'évêque de Pammiers; et là ouïs sonner et jouer des orgues aussi mélodieusement comme
je fis
oncques en quelconque lieu où
je fusse. Briévement, à parler vérité et par raison, l'état du
comte de Foix, qui régnoit pour ce temps que
je dis, étoit tout parfait; et il de sa personne si sage et si percevant que nul haut prince de son temps ne se pouvot comparer à lui de sens, d'honneur et de largesse.
Les fêtes de Noël qu'il tint moult solemnelles, là vit-on venir en son hostel foison de chevaliers et d'écuyers de Gascogne, et à tous il fit bonne chère. Et là véis
le Bourg d'Espaigne, duquel et de sa force
messire Espaing de Lyon
m'avoit parlé. Si l'en vis plus volontiers. Et lui fit
le comte de Foix bon semblant. Là vis chevaliers d'Arragon et anglois lesquels étoient de l'hostel du
duc de Lancastre, qui pour ce temps se tenoit à
Bordeaux, à qui
le comte de Foix fit bonne chère et donna de beaux dons.
Je me
accointai de ces chevaliers, et par eux fus-je informé de grand'foison de
besognes qui étoient avenues en Castille, en Navarre et en Portingal, desquelles je parlerai clairement et pleinement quand temps et lieu en sera.
Là vis venir un écuyer gascon qui s'appeloit
le Bascot de Mauléon, et pouvoit avoir pour lors environ soixante ans,
apert homme d'armes par semblant et hardi; et descendit en grand
arroi en l'hostel où
je étois logé à
Ortais, à la Lune, sur
Ernaulton du Pan. Et faisoit mener
sommiers autant comme un grand baron; et étoit servi lui et ses gens en vaisselle d'argent. Et quand
je l'ouïs nommer et vis que
le comte de Foix et chacun lui faisoit grand'fête, si demandai à
messire Espaing de Lyon: «N'est-ce pas
l'écuyer qui se partit du
chastel de Trigalet quand
le duc d'Anjou sist devant
Mauvoisin? — Oil, répondit-il, c'est un bon homme d'armes pour le présent et un grand capitaine.» Sur celle parole
je m'accointai de lui, car il étoit en mon hostel; et m'en aida à
accointer un sien cousin gascon, duquel j'étois trop bien
accointé, qui étoit capitaine de
Carlac en Auvergne, qui s'appeloit
Ernauton, et aussi fit
le Bourg de Campane. Et ainsi qu'on parole et devise d'armes, une nuit après souper, séant au feu et attendant la mie-nuit que
le comte de Foix devoit souper,
son cousin le mit en voie de parler et de recorder de sa vie et des armes où en son temps il avoit été, tant de pertes comme de profits, et trop bien lui en souvenoit. Si
me demanda: «Messire Jean, avez-vous point en votre histoire ce dont
je
vous parlerai?»
Je lui répondis: «Je ne sais. Aie ou non aie, faites votre conte; car
je
vous oy volontiers d'armes, car il ne
me peut pas du tout souvenir, et aussi
je ne puis pas avoir été de tout informé. — C'est
voir» répondit
l'écuyer. A ces mots il commença son conte et dit ainsi:
«La première fois que
je fus armé, ce fut sous
le captal de Buch à la bataille de
Poitiers; et de bonne étrenne
je eus en ce jour trois prisonniers, un chevalier et deux écuyers, qui
me rendirent l'un par l'autre trois mille francs. L'autre année après,
je fus en Prusse avecques
le comte de Foix et
le captal son cousin, duquel charge
j'étois; et à notre retour à
Meaux en Brie, nous trouvâmes
la duchesse de Normandie pour le temps, et
la duchesse d'Orléans, et grand'foison de dames et de damoiselles, gentils dames, que les Jacques avoient enclos au marché de
Meaux; et les eussent efforcées et violées si Dieu ne nous eût là envoyés. Bien étoient en leur puissance, car ils étoient plus de dix mille et les dames étoient toutes seules. Nous les délivrâmes de ce péril; car il y ot morts des Jacques sur la place, renversés aux champs, plus de six mille; ni
oncques puis ne se rebellèrent.
«Pour ce temps étoient trèves entre
le roi de France et
le roi d'Angleterre. Mais
le roi de Navarre faisoit guerre pour sa qerelle au
régent et au royaume de France.
Le comte de Foix retourna en son pays; mais
mon maître le captal demeura avecques et en la compagnie du
roi de Navarre pour ses deniers et à gages. Et lors fûmes-nous, avecques les aidans que nous avions, au royaume de France et par espécial en Picardie, où nous fîmes une forte guerre, et prîmes moult de villes et de chastels en l'évêché de
Beauvais et en l'évêché d'Amiens; et étions pour lors tous seigneurs des champs et des rivières, et y conquerismes, nous et les nôtres, très grand'finance.
«Quand les trieuves furent faillies de France et d'Angleterre,
le roi de Navarre cessa sa guerre, car on fit la paix entre
le régent et lui; et lors passa
le roi d'Angleterre la mer en très grand
arroi, et vint mettre le siége devant
Reims. Et là manda-t-il
le captal mon maître, lequel se tenoit à
Clermont en Beauvoisis, et faisoit guerre pour lui à tout le pays. Nous vînmes devers
le roi et ses enfans.»
Lors
me dit
l'écuyer: «Je crois bien que
vous ayez toutes ces choses, et comment
le roi d'Angleterre vint devant
Chartres, et comment la paix fut faite des deux rois. — C'est vérité, répondis-je, je l'ai toute et les traités comment ils furent faits.»
Lors reprit
le Bascot de Mauléon sa parole et dit: «Quand la paix fut faite entre les deux rois, il convint toutes manières de gens d'armes et de Compagnies, parmi le traité de la paix, vider et laisser les forteresses et les chastels que ils tenoient. Adonc s'accueillirent toutes manières de povres compagnons qui avoient pris les armes, et se remirent ensemble; et eurent plusieurs capitaines conseil entre eux quelle part ils se trairoirent; et dirent ainsi que, si les rois avoient fait paix ensemble, si les convenoit-il vivre. Si s'en vindrent en Bourgogne; et là avoit capitaines de toutes nations, Anglois, Gascons, Espaignols, Navarrois, Allemands, Escots et gens de tous pays assemblés; et
je y étois pour un capitaine. Et nous nous trouvâmes en Bourgogne et dessus la rivière de Loire plus de douze mille, que uns que autres. Et vous dis que là en celle assemblée avoit bien trois ou quatre mille de
droites, gens d'armes, aussi
apperts et aussi subtils de guerre comme nuls gens pouroient être, pour aviser une bataille et prendre à son avantage, pour écheller et assaillir villes et chastels, aussi durs et aussi
nourris que nulles gens pouvoient être. Et assez le montrâmes à la bataille de
Brignay, où nous ruâmes jus
le connétable de France et
le comte de Forez, et bien deux mille
lances de chevaliers et d'écuyers.
Celle bataille fit trop grand profit aux compagnons, car ils étoient povres; si furent là tous riches de bons prisonniers, de villes et de forts que ils prirent en l'archevêché de
Lyon et sur la rivière du Rhône. Et ce parfit leur guerre quand ils eurent
le pont Saint-Esprit, car ils guerroyèrent
le pape et les cardinaux et leur firent moult de travaux; et n'en pouvoient être quittes ni n'eussent été jusques à ce que les compagnons eussent tout honni. Mais ils trouvèrent un moyen. Ils mandèrent en Lombardie
le marquis de Mont-Ferrat, un moult vaillan chevalier, lequel avoit guerre au
seigneur de Milan. Quand il fut venu en
Avignon,
le pape et les cardinaux traitèrent devers lui, et il parla aux capitaines anglois, gascons et allemands. Parmi soixante mille francs que
le pape et les cardinaux payèrent à plusieurs capitaines de ces
routes, tels que
messire Jehan Haccoude, un moult vaillant chevalier anglois,
messire Robert Briquet,
Carsuele,
Naudon de Bageran,
le Bourg de Breteuil,
le Bourg Camus,
le Bourg de l'Espare,
Batillier et plusieurs autres, si s'en allèrent en Lombardie et rendirent
le pont Saint-Esprit, et emmenèrent de toutes les
routes bien les six parts. Mais nous demeurâmes derrière,
messire Seguin de Batefol,
messire Jean Jouel,
messire Jacqueme Planchin,
Lamit,
messire Jean Aymery,
le bourg de Pierregort,
Espiote,
Loys Rambaut,
Lymosin,
Jacques Tiriel,
moi et plusieurs autres. Et tenions
Eause,
Saint-Clément,
la Berelle,
la Terrasse,
Brignay,
le Mont-Saint-Denis,
l'Hospital de Rochefort et plus de soixante fort, que en Masconnois, en Forez, en Bellay, en la basse Bourgogne et sur la rivière de Loire. Et rançonnions tout le pays; ni on ne pouvoit être quitte de nous, ni pour bien payer ni autrement. Et prîmes de nuit
la Charité sur Loire et la tînmes bien an et demi. Et étoit tout nôtre dessus Loire jusques au
Puy en Auvergne, car
messire Seguin de Batefol avoit laissé
Eause et tenoit
la Brioude en Auvergne, où il ot de profit
ens ou pays cent mille francs, et dessous Loire jusques à
Orléans, et aussi toute la rivière d'Allier. Ni
l'archiprêtre, qui étoit capitaine de
Nevers et qui étoit lors bon François, n'y savoit ni ne pouvoit remédier, fors tant que il connoissoit les compagnons, parquoi à sa prière on faisoit bien
aucune chose pour lui. Et fit
le dit archiprêtre adonc un trop grand bien en Nivernois, car il fit fermer
la cité de Nevers; autrement elle eût été perdue et courue par trop de fois; car nous tenions bien en la
marche, que villes que chastels, plus de vingt-sept. Ni il n'étoit chevalier, ni écuyer, ni riche homme, si il n'étoit apacti à nous, qui osât
issir hors de sa maison. Et celle guerre faisions lors au vu et au titre du
roi de Navarre.»