ouïr le conte à
l'écuyer de
Berne de la mort au
fils du
comte de Foix, os et pris-je à mon cœur grand'pitié; et le plaignis moult grandement: pour l'amour du
gentil comte son père, que
je véois et trouvois seigneur de si haute recommandation, si noble, si large du sien donner et si courtois, et pour l'amour aussi de pays qui demeuroit en grand différend et par deffaut d'héritier.
Je pris atant congé de
l'écuyer, et le remerciai de ce que à ma plaisance il avoit son conte fait. Depuis le vis-je en l'hostel de Foix plusieurs fois, et eûmes moult de parlement ensemble; et une fois, lui demandai de
messire Pierre de Berne, frère bâtard du
comte, pourtant que il
me sembloit un chevalier de grand'volonté, si il étoit riche homme et point marié. Il
me répondit: «Marié est-il
voirement, mais
sa femme ni ses enfants ne demeurent point avecques lui — Et pourquoi? dis-je. — Je le
vous dirai, dit
le chevalier. Messire Pierre a de usage que de nuit en dormant il se relève, et s'arme, et trait son épée, et se combat, et ne sait à qui,
voire si on n'est trop soigneux de lui. Mais ses chamberlans et ses varlets qui dorment en sa chambre et qui le veillent, quand ils l'oent ou voient, ils lui vont au devant et l'éveillent; et lui disent comment il se maintient, et il leur dit qu'il n'en sait rien, et qu'ils mentent. Et
aucune fois on ne lui a laissé nulles armures ni épée en sa chambre; mais quand il se relevoit, et nulles il n'en trouvoit, il menoit un tel terribouris et un tel brouillis que il sembloit que tous les diables d'enfer dussent tout emporter, et fussent là dedans avecques lui. Si que, pour le mieux, on les lui a laissées; car parmi ce, il s'oublie à lui armer et désarmer, et après se reva coucher. — Et tient-il grand'terre, demandois-je, de par
sa femme? — En nom Dieu, dit
l'écuyer, oil; mais
la dame par qui le héritage vient, possesse les profits, et n'en a
messire Pierre de Berne que la quatrième partie. — Et où se tient
la dame? — Elle se tient, dit-il, en Castille avecques
le roi son cousin; et fut
son père comte de Biscaye, et étoit cousin germain du
roi Dam Piètre qui fut si cruel;
lequel roi Dam Piètre le fit mourir, et vouloit aussi avoir par devers lui
celle dame pour la emprisonner; et saisit toute sa terre, et tant comme il vesqui
la dame n'y ot rien. Et fut dit à
la dame, qui s'appelle comtesse de Biscaye, quand
son père fut mort: «Dame, sauvez-vous, car si
le roi Dam Piètre
vous tient, il
vous fera mourir ou mettra en
prison, tant est fort courroucé sur
vous, pourtant que
vous devez avoir dit et témoigné que il fit mourir en son lit
la roine, sa femme, la sœur au
duc de Bourbon et à
la roine de France;
vous en êtes mieux crue que nulle autre, car
vous étiez de sa chambre.» Pour celle doute,
la comtesse Florence de Biscaye se partit de son pays, à petite compagnie, aisi que usage est que chacun et chacune fuit la mort volontiers; et se mit au pays des
Bascles, et passa parmi; et fit tant, à grand'peine, que elle vint
céans devers
monseigneur, et lui conta toute son aventure.
Le comte, qui est à toutes dames et damoiselles doux et amoureux, en ot pitié; et la retint et la mit avec
la dame de Corasse, une haute baronnesse en ce pays, et la
pourvéy de ce que il lui appartenoit.
Messire Pierre de Berne, son frère, étoit lors jeune chevalier, et n'avoit pas l'usage qu'il a maintenant, et étoit grandement en la grâce du
comte. Si fut le mariage de
celle dame et de lui, et recouvra sa terre si très tôt comme il l'ot épousée et mariée; et en a
le dit messire Pierre de
la dame
fils et
fille, mais ils sont en Castille avec
la dame, car ils sont encore jeunes; et ne les veut pas laisser
la mère avecques
le père pour la cause de ce qu'elle a grand droit à possesser de la
greigneur part de sa terre. — Sainte Marie! dis-je lors à
l'écuyer, et dont peut ores venir à
messire Pierre de Berne celle fantaisie que je vous oy recorder que il n'ose dormir seul en une chambre, et quand il est endormi, il se relève tout par lui et fait telles escarmouches? Ce sont bien choses à émerveiller. — Par ma foi, dit
l'écuyer, on lui a bien demandé, mais il ne sait à dire dont il lui vient. Et la première fois que on s'en aperçut, ce fut la nuit ensuivant d'un jour auquel il avoit ès bois de Biscaye chassé à chiens un ours merveilleusement grand. Cil ours avoit occis quatre de ses chiens et navré plusieurs, tant que tous les autres le redoutoient. Adonc prit
messire Pierre de Berne une épée de Bordeaux que il portoit, et s'en vint ireusement, pour la cause de ses chiens que il véoit morts, assaillir le dit ours; et là se combattit à lui moult longuement, et en fut en grand péril de son corps, et reçut grand'peine
ainçois qu'il le pût déconfire. Finablement il le mit à mort, et puis retourna à l'hostel en son chastel de
Languedendon en Biscaye, et fit apporter l'ours avecques lui. Tous et toutes se merveilloient de la grandeur de la bête et du
hardement du
chevalier comment il l'avoit osé assaillir et déconfire.
«Quand
sa femme, la comtesse de Biscaye, le vit, elle se pâma et montra que elle eût trop grand'douleur. Si fut prise de ses gens et portée en sa chambre. Et fur ce jour et la nuit ensuivant, et tout le lendemain, dureement déconfortée, et ne vouloit dire que elle avoit. Au tiers jour elle dit à
son mari: «Monseigneur,
je n'aurai jamais santé jusques à ce que j'aie été en pélerinage à
Saint-Jacques. Donnez-moi congé d'y aller, et que je y porte
Pierre mon fils et
Andrienne ma fille.
Je le
vous requiers.»
Messire Pierre lui
accorda trop légèrement.
La dame se partit en bon
arroi, et emporta et fit porter devant li tout son trésor, or et argent et joyaux, car bien savoit que plus ne retourneroit; mais on ne s'y prenoit point garde. Toutefois fit
la dame son voyage et pélerinage; et prit
achoison d'aller voir
le roi de Castille, son cousin, et la roine, et vint devers eux. On lui fit bonne chère. Encore est-elle là, et ne veut point retourner ni renvoyer ses enfants. Et vous dis que, en la propre nuit dont le jour
messire Pierre avoit chassé et tué l'ours et occis,
entrementes que il se dormoit dans son lit, celle fantaisie lui advint. Et veut-on dire que
la dame le savoit bien sitôt comme elle vit l'ours, et que
son père l'avoit chassé une fois, et que en chassant, une voix lui dit, et si ne vit rien: «
Tu me chasses, et si ne
te vueil nul dommage, mais
tu mourras de malemort.» Donc
la dame ot remembrance de ce, quand elle vit l'ours, parce qu'elle avoit ouï dire à son père, et lui souvint
voirement, comment
le roi Dam Piètre l'avoit fait décoler et sans cause; et pour ce se pâma-t-elle; ni jamais pour celle cause n'aimera
son mari. Et tient et maintient que encore lui
mescheira de son corps avant qu'il ne muire, et que ce n'est rien de ce qu'il fait envers ce qu'il lui adviendra.
«Or
vous ai-je conté de
messire Pierre de Berne, dit
l'écuyer, selon ce que
vous
m'en avez demandé, et c'est chose toute véritable; car ainsi en est et ainsi en avient; et que
vous en semble?» Et
je, qui tout pensif étois pour la grand'merveille, répondis et dis: «Je le crois bien, et ce peut bien être. Nous trouvons en l'escripture que anciennement les dieux et les déesses à leur plaisance muoient les hommes en bêtes et en oiseaux, et aussi bien faisoient les femmes. Ainsi peut être que cet ours avoit été un chevalier chassant ès forêts de Biscaye en son temps. Si courrouça ou dieu ou déesse à lui, pourquoi il fut mué en forme d'ours, et faisoit là sa pénitence, si comme
Actéon fut mué en cerf. — Actéon! répondit
l'écuyer; doux maître, or
m'en contez le conte, et
je
vous en prie. — Volontiers, dis-je. Selon les anciennes escriptures,
Actéon fut un
apert,
faitis, et joli chevalier, et amoit le déduit des chiens sur toute rien. Donc il avint, ine fois que il chassoit ès bois de Thessale, il éleva un cerf merveilleusement grand et bel, et le chassa tout le jour; et le perdirent toutes ses gens et ses levriers aussi. Il, qui étoit fort attentif et désirant de poursuivre sa proie, suivit la chasse et la trace du cerf, tant qu'il vint en une prée ou bois enclose et avironnée de hauts arbres. Et là, en celle prée, avoit une belle fontaine. En celle fontaine, pour soi rafreschir, se baignoit Diane, la déesse de chasteté; et autour de li étoient ses pucelles.
Le chevalier s'embat sur elles, ni
oncques il ne s'en donna garde. Si alla si avant que il ne put reculer. Elles, qui furent honteuses et étranges de sa venue, couvrirent erramment leur dame, qui fut vergognuse de ce que elle étoit nue. Mais par dessus toutes ses pucelles elle apparoît et vit
le chevalier, si dit: «Actéon, qui ci
t'envoya, il ne
t'aima guères. Je ne veuil, quand
tu seras ailleurs que ci, que
tu te vantes que
tu m'aies vue nue ni mes pucelles; et pour l'outrage que
tu as fait, il
t'en faut avoir pénitence. Je veuil que
tu sois tel et en la forme que le cerf que
tu as
huy chassé.» Et tantôt
Actéon fut mué en cerf, et courut aval la forêt comme un autre; et encore, par semblable cas, le cerf de sa nature aime les chiens. Ainsi peut-il avenir de l'ours dont vous m'avez fait votre conte, ou que
la dame y sait autre chose ou savoit que elle ne désist pour l'heure. Si la doit-on tenir pour excusée.»
L'écuyer répondit: «Il peut être.» Ainsi
finâmes-nous notre conte.