lendemain nous partîmes et vînmes dîner à
Mont-Gerbiel, et puis montâmes et bûmes un coup à
Ercies, et puis venismes à
Ortais sur le point du soleil esconsant.
Le chevalier descendit à son hostel et
je descendis à l'hostel à la Lune sur un écuyer du
comte qui s'appeloit
Ernauton du Pan, lequel
me reçut fort
liement, pour la cause de ce que
je étois François.
Messire Espaing de Lyon, en la quelle compagnie
j'étois venu, monta amont au chastel et parla au
comte de ses
besognes; et le trouva en ses galeries, car à celle heure, ou un petit devant, avoit-il dîné, car l'usage du
comte de Foix est tel, ou étoit alors, et l'avoit toujours tenu d'enfance, que il se couchoit et levoit à haute nonne et soupoit à mie nuit.
Le chevalier lui dit que
j'étois là venu.
Je fus envoyé
querre en mon hostel, car c'étoit, ou est, si il vit, le seigneur du monde qui le plus volontiers véoit étrangers pour ouïr nouvelles. Quand il
me vit, il
me fit bonne chère; et
me retint de son hostel où
je fus plus de douze semaines, et mes chevaux bien repus et de toutes autres choses bien gouvernés aussi.
L'acointance de lui à
moi pour ce temps fut telle: que
je avois avecques
moi apporté un livre, lequel
je avois fait, à la requête et contemplation de
monseigneur Wincelant de Bohême, duc de Lucembourg et de Brabant. Et sont contenus au dit livre, qui s'appelle Meliador, toutes les chansons, ballades, rondeaux et virelais que
le gentil duc fit en son temps; lesquelles choses, parmi l'imagination que
je avois eu de dicter et ordonner le livre,
le comte de Foix vit moult volontiers; et toutes les nuits après son souper
je lui en lisois. Mais en lisant nul n'osoit parler ni mot dire, car il vouloit que
je fusse bien entendu, et aussi il prenoit grand solas au bien entendre. Et quand il chéoit aucune chose où il vouloit mettre débat ou argument, trop volontiers en parloit à
moi, non pas en son gascon, mais en beau et bon françois. Et de l'état de lui et de son hostel,
je vous recorderai
aucune chose, car
je y séjournai bien tant que
j'en pus assez apprendre et savoir.
Le comte Gaston de Foix, dont
je parle, en ce temps que
je fus devers lui, avoit environ cinquante-neuf ans d'âge. Et vous dis que
j'ai en mon temps vu moult de chevaliers, rois, princes et autres; mais
je n'en vis
oncques nul qui ne fût de six beaux membres, de si belle forme, ni de si belle taille et
viaire bel, sanguin et riant, les yeux vairs et amoureux là où il lui plaisoit son regard à asseoir. De toutes choses il étoit si très parfait que on ne le pourroit trop louer. Il aimoit ce que il devoit aimer et
hayoit ce qu'il devoit haïr. Sage chevalier étoit et de haute
emprise et plein de bon conseil, et n'avoit eu
oncques nul marmouset d'encoste lui. Il fut prud'homme en régner. Il disoit en son retrait planté d'oraisons, tous les jours, une nocturne du psautier, heures de Notre-Dame, du Saint-Esprit, de la croix et vigilles des morts, et tous les jours faisoit donner cinq francs en petite monnoie, pour l'amour de Dieu, et l'aumône à sa porte à toutes gens. Il fut large et courtois en dons; et trop bien savoit prendre où il appartenoit, et remettre où il
afféroit. Les chiens sur toutes bêtes il amoit; et aux champs, été ou hiver, aux chasses volontiers étoit. D'armes et d'amour volontiers se déduisoit.
Oncques fol outrage ni folle largesse n'aima; et vouloit savoir tous les mois que le sien devenoit. Il prenoit en son pays, pour sa recette recevoir et ses gens servir et administrer, douze hommes notables; et de deux mois en deux mois étoit de deux servi en sa dite recette; et au chef des deux mois ils se changeoient, et les deux autres en l'office retournoient. Il faisoit du plus espécial homme auquel il se confioit le plus son contrôleur, et à celui tous les autres comptoient et rendoient leurs comptes de leurs recettes. Et cil contrôleur comptoit au
comte de Foix par rôles ou par livres escripts, et ses comptes laissoit par devers
le dit comte. Il avoit certains coffres en sa chambre où
aucune fois et non pas
toudis il faisoit prendre de l'argent, pour donner à un seigneur chevalier ou écuyer quand ils venoient par devers lui; car
oncques nul sans son don ne se départit de lui; et toujours multiplioit sont trésor pour les aventures et les fortunes attendre que il doutoit. Il étoit connoissable et
accointable à toutes gens; doucement et amoureusement à eux parloit. Il étoit bref en ses conseils et en ses réponses. Il avoit quatre clercs secrétaires pour escripre et rescripre lettres. Et bien convenoit que ces quatre lui fussent prêts quand il
issoit hors de son retrait; ni ne les nommoit ni Jean, ni Gautier, ni Guillaume; mais quand les lettres que on lui
bailloit lues il avoit, ou pour escripre
aucune chose leur commandoit, Mau-me-sert chacun d'eux il appeloit.
En cel état que
je vous dis
le comte de Foix vivoit. Et quand de sa chambre à mie nuit venoit pour souper en la salle, devant lui avoit douze torches allumées que douze varlets portoient; et icelles douze torches étoient tenues devant sa table qui donnoient grand'clarté en la salle; laquelle salle étoit pleine de chevaliers et de écuyers; et toujours étoient à foison tables dressés pour souper qui souper vouloit. Nul ne parloit à lui à sa table si il ne l'appeloit. Il mangeoit par coutumes fors volaille, et en espécial les ailes et les cuisses tant seulement, et guère aussi ne buvoit. Il prenoit en toute menestrandie grand ébatement, car bien s'y connoissoit. Il faisoit devant lui les clercs volontiers chanter chansons, rondeaux, et virelais. Il séoit à table environ deux heures, et aussi il véoit volontiers étranges entremets, et iceux vus, tantôt les faisoit envoyer par les tables des chevaliers et des écuyers.
Brièvement et tout ce considéré et avisé, avant que
je vinsse en sa cour
je avois été en moult de cours de rois, de ducs, de princes, de comtes et de hautes dames, mais
je n'en fus
oncques en nulle qui mieux
me plût, ni qui fût sur le fait d'armes plus réjouie comme celle du
comte de Foix étoit. On véoit, en la salle et ès chambres et en la cour, chevaliers et écuyers d'honneur aller et marcher, et d'armes et d'amour les oyoit-on parler. Toute honneur étoit là dedans trouvée. Nouvelles de quel royaume ni de quel pays que ce fût là dedans on y apprenoit; car de tous pays, pour la vaillance du seigneur, elles y appleuvoient et venoient. Là fus-je informé de la
greigneur partie des faits d'armes qui étoient avenus en Espaigne, en Portingal, en Arragon, en Navarre, en Angleterre, en Escosse et ès frontières et limitation de la Langue d'Oc; car là vis venir devers
le comte, durant le temps que
je y séjournai, chevaliers et écuyers de toutes ces nations. Si m'en informois, ou par eux ou par
le comte qui volontiers
m'en parloit.
Je tendois trop fort à demander et à savoir, pour tant que
je véois l'hostel du
comte de Foix si large et si plantureux, que
Gaston, le fils du
comte, étoit devenu, ni par quel incidence il étoit mort; car
messire Espaing de Lyon ne le
m'avoit voulu dire. Et tant en enquis que
un écuyer ancien et moult notable homme le
me dit. Si commença son conte ainsi en disant:
«Voir est que
le comte de Foix et
madame de Foix sa femme ne sont pas bien d'accord, ni n'ont été trop grand temps a; et la dissension qui vint entr'eux est mue du
roi de Navarre qui fut frère à
celle dame; car
le roi de Navarre
plégea
le seigneur de Labreth, que
le comte de Foix tenoit en
prison, pour la somme de cinquante mille francs.
Le comte de Foix, qui sentoit
ce roi de Navarre cauteleux et malicieux, ne les lui vouloit pas croire, dont
la comtesse de Foix avoit grand dépit et grand'indignation envers
son mari, et lui disoit: «Monseigneur,
vous portez peu d'honneur à
monseigneur mon frère quand
vous ne lui voulez croire cinquante mille francs. Si
vous n'aviez plus jamais des
Hermignas ni des
Labrissiens que
vous avez eu, si
vous devroit il suffire. Et
vous savez que
vous
me devez assigner pour mon douaire les cinquante mille francs, et ceux mettre en la main de
monseigneur mon frère; si ne pouvez être mal payé. — Dame, dit-il, vous dites
voir, mais si
je
cuidois que
le roi de Navarre dût là contourner ce paiement, jamais
le sire de Labreth ne partiroit d'Ortais, si serois payé jusques au derrain denier; et puisque
vous en priez,
je le ferai, non pas pour l'amour de
vous, mais pour l'amour de
mon fils.»
«Sur celle parole, et sur l'obligation du
roi de Navarre qui en fit sa dette envers
le comte de Foix,
le sire de Labreth fut quitte et délivré; et se tourna François, et s'en vint marier en France à la sœur du
duc de Bourbon. Et paya à son aise au
roi de Navarre, auquel il étoit obligé, cinquante mille francs; mais
cil point ne les envoyoit au
comte de Foix. Lors dit
le comte à
sa femme: «Dame, il
vous faut aller en Navarre devers
votre frère le roi, et lui dites que
je me tiens mal content de lui, quand il ne
m'envoie ce qu'il a reçu du mien.»
La dame répondit que elle iroit volontiers; et s'en départit du comte avec son
arroi, et s'en vint à
Pampelune devers
son frère qui la reçut
liement.
La dame fit son message bien et à point. Quand
le roi l'ot entendue, si répondit et dit: «Ma belle sœur, l'argent est vôtre, car
le comte de Foix vous en doit
douer, ni jamais du royaume de Navarre ne partira, puisque
j'en suis au-dessus. — Ha!
monseigneur, dit
la dame, vous mettez trop grand'haine par celle voie entre
monseigneur et nous; et si
vous tenez votre propos,
je n'oserai retourner en la comté de Foix, car
monseigneur
m'occiroit et diroit que
je l'aroie
déçu. — Je ne sais, dit
le roi qui ne vouloit pas remettre l'argent arrière, que
vous ferez, si
vous demeurerez ou retournerez; mais
je suis chef de cet argent, et à
moi en appartient pour
vous, mais jamais ne partira de Navarre.»
La comtesse de Foix n'en put avoir autre chose; si se tint en Navarre et n'osoit retourner.
«Le comte de Foix, qui véoit le malice du
roi de Navarre, commença
sa femme grandement à enhaïr et à être mal content d'elle, jà n'y eut elle
coulpe, et à mal contenter sur li, de ce que, tantôt son message fait, elle n'étoit retournée.
La dame n'osoit, qui sentoit
son mari cruel là où il prenoit la chose à déplaisance.
«Celle chose demoura ainsi.
Gaston, le fils de
monseigneur le comte de Foix, crût et devint très bel enfès, et fut marié à la fille du
comte d'Ermignac, une jeune dame sœur au
comte qui est à présent, et à
messire Bernard d'Ermignac; et par la conjonction du mariage devoit être bonne paix entre Foix et Hermignac. L'enfès pouvoit avoir environ quinze ou seize ans. Trop bel écuyer étoit, et si
pourtraioit de tous membres
son père. Si lui prit volonté et plaisance d'aller au royaume de Navarre voir
sa mère et
son oncle; ce fut bien à la male heure pour lui et pour ce pays. Quand il fut venu en Navarre, on lui fit très bonne chère; et se tint avec
sa mère un tandis, puis prit congé; mais ne put
sa mère, pour parole ni prière que il lui faisist ni desist, faire retourner en Foix avecques lui. Car
la dame lui avoit demandé si
le comte de Foix son père l'en avoit enchargé de la ramener; il disoit bien que, au partir, il n'en avoit été nulle nouvelle, et pour ce
la dame ne s'y osoit assurer, mais demoura derrière.
L'enfès de Foix s'en vint par
Pampelune pour prendre congé au
roi de Navarre son oncle.
Le roi lui fit très bonne chère, et le tint avec lui plus de dix jours, et lui donna de beaux dons et à ses gens aussi. Le derrain don que
le roi de Navarre lui fit, fut la mort de
l'enfant.
Je
vous dirai comment et pourquoi.
«Quand ce vint sur le point que
l'enfès dut partir,
le roi le trait à part en sa chambre secrètement, et lui donna une moult belle boursette pleine de poudre, de telle condition que il n'étoit chose vivante qui, si de la poudre touchoit ou mangeoit, que tantôt ne le convenist mourir sans nul remède. «Gaston, dit
le roi, beau neveu,
vous ferez ce que
je
vous dirai.
Vous véez comment
le comte de Foix, votre père, a, à son tort, en grand'haine
votre mère, ma sœur; et ce
me déplaît grandement, et aussi doit-il faire à
vous. Toutefois, pour les choses réformer en bon point et que
votre mère fût bien de
votre père, quand il viendra à point,
vous prendrez un petit de cette poudre et en mettrez sur la
viande de
votre père, et gardez bien que nul ne
vous voie. Et sitôt comme il en aura mangé, il ne
finera jamais ni n'entendra à autre chose, fors que il puisse r'avoir
sa femme votre mère avecques lui; et s'entr'aimeront à toujours mais si entièrement que jamais ne se voudront
départir l'un de l'autre; et tout ce devez-vous grandement convoiter qu'il avienne. Et gardez bien que, de ce que
je
vous dis,
vous ne vous découvrez à homme qui soit qui le dise à
votre père, car
vous perdriez votre fait.»
L'enfès, qui tournoit en
voir tout ce que
le roi de Navarre son oncle lui disoit, répondit et dit: «Volontiers.»
«Sur ce point il se partit de
Pampelune de
son oncle et s'en retourna à
Ortais.
Le comte de Foix son père lui fit bonne chère, ce fut raison, et lui demanda des nouvelles de Navarre, et quels dons ni joyaux on lui avoit donnés par delà; et tous les montra, excepté la boursette où étoit la poudre, mais de ce se sçut-il bien couvrir et taire. Or étoit-il d'ordonnance en l'hostel de Foix que moult souvent
Gaston, et
Yvain son frère bâtard, gissoient ensemble en une chambre; et s'entr'aimoient ainsi que enfans frères font, et se vêtoient de
cottes et d'habits ensemble, car ils étoient
aucques d'un grand et d'un âge. Avint que une fois, ainsi que enfants jeuent et s'ébattent en leurs lits, ils s'entrechangèrent leurs
cottes, et tant que la
cotte de
Gaston, où la poudre et la bourse étoient, alla sur la place du lit d'Yvain, frère de
Gaston.
Yvain, qui étoit assez malicieux, sentit la poudre en la bourse, et demanda à
Gaston son frère: «Gaston, quel chose est ci que
vous portez tous les jours à votre poitrine?» De celle parole n'ot
Gaston point de joie et dit: «Rendez-moi ma
cotte,
Yvain,
vous n'en avez que faire.»
Yvain lui rejeta sa
cotte.
Gaston la vêtit. Si fut ce jour trop plus pensif que il n'avoit été au devant. Si avint dedans trois jours après, si comme Dieu voult sauver et garder
le comte de Foix, que
Gaston se courrouça à
son frère Yvain pour le jeu de paume et lui donna une jouée.
L'enfès s'en courrouça et enfélonna, et entra tout pleurant en la chambre
son père, et le trouva à telle heure que il venoit de ouïr sa messe. Quand
le comte le vit plorer, si lui demanda: «
Yvain, que
vous faut? — En nom de Dieu, dit-il, monseigneur,
Gaston
m'a battu, mais il y a autant et plus à battre en lui qu'en
moi. — Pourquoi? dit
le comte, qui tantôt entra en souspeçon et qui est moult imaginatif. — Par ma foi,
monseigneur, depuis que il est retourné de Navarre, il porte à sa poitrine une boursette toute pleine de poudre; mais
je ne sais à quoi elle sert, ni que il en veut faire, fors que il m'a dit une fois ou deux que
madame sa mère sera temprement et bref meux en votre grâce que
oncques ne fut. — Ho! dit
le comte, tais-toi et garde bien que
tu ne te descueuvres à nul homme du monde de ce que
tu
m'as dit. — Monseigneur, dit
l'enfès, volontiers.»
«Le comte de Foix entra alors en grand'imagination, set se couvrit jusques à l'heure du dîner, et lava et s'assit comme les autres jours à table en sa salle.
Gaston son fils avoit d'usage que il le servoit de tous ses mets et faisoit essai de ses
viandes. Sitôt que il ot assis devant
le comte son premier mets et fait ce qu'il devoit faire,
le comte jette ses yeux, qui étoit tout informé de son fait, et voit les pendans de la boursette au gipon de
son fils. Le sang lui mua, et dit: «Gaston, viens avant,
je veuil parler à
toi en l'oreille.»
L'enfant s'avança de la table.
Le comte ouvrit lors son sein et desnoulla lors son gipon, et prit un coutel, et coupa les pendans de la boursette, et lui demoura en la main, et puis dit à
son fils: «Quelle chose est-ce en celle boursette?»
L'enfès, qui fut tout surpris et ébahi, ne sonna mot, mais devint tout blanc de paour et tout éperdu, et commença fort à trembler, car il se sentoit
forfait.
Le comte de Foix ouvrit la bourse et en mit sur un tailloir de pain, et puis siffla un levrier que il avoit
de-lez lui et lui donna à manger. Sitôt que le chien ot mangé le premier morsel, il tourna les pieds dessus et mourut.
«Quand
le comte de Foix en vit la manière, si il fut courroucé, il y ot bien cause; et se leva de table et prit son coustel, et voult lancer après
son fils; et l'eût là occis sans remède, mais chevaliers et écuyers saillirent au devant et dirent: «Monseigneur, pour Dieu
merci! ne vous hâtez pas, mais vous informez de la
besogne avant que
vous fassiez à
votre fils nul mal.» Et le premier mot qu'il dit, ce fut en son gascon: «O Gaston, traitour, pour
toi et pour accroître l'héritage qui
te devoit retourner,
j'ai eu guerre et haine au
roi de France, au
roi d'Angleterre, au
roi d'Espaigne, au
roi de Navarre et au
roi d'Arragon, et contre eux me suis-je bien tenu et porté, et
tu
me veux maintenant murdrir. Il
te vient de mauvaise nature. Saches que
tu en mourras à ce coup.» Lors saillit outre la table, le coutel en la main, et le vouloit là occir. Mais chevaliers et écuyers se mirent à genoux en pleurant devant lui et lui dirent: «Ha!
monseigneur, pour Dieu
merci! n'occiez pas
Gaston;
vous n'avez plus d'enfans. Faites-le garder et informez-vous de la matière;
espoir ne savoit-il que il portoit, et n'a nulle
coulpe à ce mesfait. — Or tôt, dit
le comte, mettez-le en la tour, et soit tellement gardé que
m'en rende compte.»
«Lors fut mis
l'enfès en la tour de
Ortais.
Le comte fit adonc prendre grand'foison de ceux qui servoient
son fils; et tous ne les ot pas, car moult s'en partirent, et encore en est
l'évêque de
l'Escale, d'encoste
Pau, hors du pays, qui en fut souspeçonné, et aussi sont plusieurs autres; mais il en fit mourir jusques à quinze très horriblement. Et la raison qui il y met et mettoit étoit telle, que il ne pouvoit être que ils ne sçussent de ses secrets, et lui dussent avoir signifié et dit: «Monseigneur,
Gaston porte une bourse à la poitrine telle et telle.» Rien n'en firent, et pour ce moururent horriblement, dont ce fut pitié, aucuns écuyers; car il y avoit en toute Gascogne si jolis, si beaux, si acesmés comme ils étoient: car toujours a été
le comte de Foix servi de frisque mesnée.
«Trop toucha celle chose près au
comte de Foix; et bien le montra, car il fit assembler un jour à
Ortais tous les nobles, les prélats de
Foix, de
Berne, et tous les hommes notables de ces deux pays; et quand ils furent venus, il leur démontra ce pourquoi il les avoit mandés, et comment il avoit trouvé
son fils en telle
deffaute et si grand forfait que c'étoit son intention qu'il mourut et que il avoit
desservi mort. Tout le peuple répondit à celle parole d'une voix et dit: «Monseigneur, sauve soit votre grâce! nous ne voulons pas que
Gaston muire; c'est votre héritier et plus n'en avez.»
«Quand
le comte ouït son peuple qui prioit pour
son fils, si se restreignit un petit; et se pourpensa que il le châtieroit par
prison, et le tiendroit en
prison deux ou trois mois, et puis l'envoieroit en quelque voyage deux ou trois ans demeurer, tant que il auroit oublié son
mautalent et que
l'enfant, pour avoir plus d'âge, seroit en meilleure et plus vive connoissance. Si donna à son peuple congé; mais ceux de la comté de
Foix ne se vouloient partir d'Ortais, si
le comte ne les assuroit que
Gaston ne mourroit point, tant amoient-ils
l'enfant. Il leur ot en
convenant, mais bien dit que il le tiendroit par
aucun temps en
prison pour le châtier. Sur celle
convenance se partirent toutes manières de gens, et demeura
Gaston prisonnier à
Ortais.
«Ces nouvelles s'épandirent en plusieurs lieux; et pour ce temps étoit pape
Grégoire onzième en
Avignon. Si envoya tantôt
le cardinal d'Amiens en légation, pour venir en
Berne et pour amoyenner ces
besognes et apaiser
le comte de Foix, et ôter de son courroux, et
l'enfant hors de
prison. Mais
le cardinal ordonna ses
besognes si longuement que il ne put venir que jusques à
Béziers, quand les nouvelles lui vinrent là que il n'avoit que faire en
Berne, car
Gaston, le fils au
comte de Foix, étoit mort. Et
je
vous dirai comment il mourut, puisque si avant
je
vous ai parlé de la matière.
«Le comte de Foix le faisoit tenir en une chambre en la tour d'Ortais, où petit avoit de lumière, et fut là dix jours. Petit y but et mangea, combien que on lui apportoit tous les jours assez à boire et à manger. Mais, quand il avoit la
viande, il la détournoit d'une part et n'en tenoit compte; et veulent
aucuns dire que on trouva les
viandes toutes entières que on lui avoit portées, ni rien ne les avoit amenries au jour de sa mort. Et merveilles fut comment il put tant vivre. Par plusieurs raisons,
le comte le faisoit là tenir, sans nulle farde qui fût en la chambre avecques lui ni qui le conseillât ni confortât; et fut
l'enfès toujours en ses draps ainsi comme il y entra. Et si se mélancolia grandement, car il n'avoit pas cela appris; et maudissoit l'heure que il fut
oncques né ni engendré pour être venu à telle fin.
«Le jour de son trépas, ceux qui le servoient de manger lui apportèrent la
viande et lui dirent: «Gaston, vez-ci de la
viande pour
vous.»
Gaston n'en fit compte et dit: «Mettez-la là.» Cil qui le servoit de ce que
je
vous dis, regarde et voit en la
prison toutes les
viandes que les jours passés il avoit apportées. Adonc referma-t-il la chambre et vint au
comte de Foix, et lui dit: «Monseigneur, pour Dieu
merci! prenez garde dessus
votre fils, car il s'affame là en la prison où il gît, et crois que il ne mangea
oncques puis qu'il y entra, car j'ai vu tous les mets entiers tounés d'un
lez, dont on l'a servi.» De celle parole
le comte s'enfélonna, et sans mot dire, il se partit de sa chambre et s'en vint vers la
prison où
son fils étoit; et tenoit à la male heure un petit long coutel dont il appareilloit ses ongles et nettoyait. Il fit ouvrir l'huis de la
prison et vint à
son fils; et tenoit l'alemelle de son coutel par la pointe, et si près de la pointe que il n'y en avoit pas hors de ses doigts la longueur de l'épaisseur d'un gros tournois. Par
mautalent, en
boutant ce tant de pointe en la gorge de
son fils, il l'asséna, ne sais en quelle veine, et lui dit: «Ha, traitour! pourquoi ne manges-tu point?» Et tantôt s'en partit
le comte sans plus rien dire ni faire, et rentra dans sa chambre.
L'enfès fut sang mué et effrayé de la venue de
son père, avecques ce que il étoit foible de jeûner et que il vit ou sentit la pointe du coutel qui le toucha à la gorge, comme petit fut, mais ce fut en une veine, il se tourna d'autre part et là mourut.
«A peine étoit
le comte rentré en sa chambre, quand nouvelles lui vinrent, de celui qui administroit à
l'enfant sa
viande, qui lui dit: «Monseigneur,
Gaston est mort. — Mort? dit
le comte. — M'ait Dieu!
monseigneur,
voire.»
Le comte ne vouloit pas croire que ce fût vérité. Il y envoya un sien chevalier qui là étoit de côté lui. Le chevalier y alla, et rapporta que
voirement étoit-il mort. Adonc fut
le comte de Foix courroucé outre mesure, et regretta
son fils trop grandement, et dit: «Ha!
Gaston, comme povre aventure ci a! A male heure pour
toi et pour
moi allas
oncques en Navarre voir
ta mère. Jamais
je n'aurai si parfaite joie comme
je avois devant.» Lor fist-il venir son berbier, et se fit
rère tout jus, et se mit moult bas, et se vêtit de noir, et tous ceux de son hostel. Et fut le corps de
l'enfant porté en pleurs et en cris aux frères mineurs à
Ortais, et là fut ensépulturé. Ainsi en alla que
je
vous conte de la mort de
Gaston de Foix:
son père l'occit
voirement, mais
le roi de Navarre lui donna le coup de la mort.»