es paroles que
messire Espaing de Lyon
me contoit étois-je tout réjoui, car elles
me venoient grandement à plaisance, et toutes trop bien les retenois, et sitôt que aux hostels, sur le chemin que nous fesismes ensemble, descendu étois,
je les escripvois, fût de soir ou de matin, pour en avoir mieux la mémoire au temps à venir; car il n'est si juste
retentive que c'est d'écriture. Et ainsi chevauchâmes nous ce matin jusques à
Morlens. Mais avant que nous y vînmes
je le mis encore en parole et dis: «Monseigneur,
je
vous ai oublié à demander,
entrementes que
vous
m'avez conté des aventures de
Foix et d'Ermignac, comment
le comte de Foix s'est sçu ni pu dissimuler contre
le duc de Berry qui ot à femme la fille et la sœur du
comte d'Ermignac, et si
le duc de Berry lui en a fait point de guerre et comment il s'en est parti. — Comment? répondit
le chevalier, je le
vous dirai. Du temps passé
le duc de Berry lui a voulu tout le mal du monde; et ne désiroit
le duc seigneur du monde mettre à raison fors
le comte de Foix. Mais maintenant, par un moyen dont
vous orrez bien parler quand
vous serez à
Ortais, ils sont bien d'accord. — Eh!
doux sire, dis-je, y avoit-il cause que
le duc de Berry l'eût en haine? — M'aist Dieu, nennil! dit
le chevalier, et
je
vous en conterai la cause. Quand
Charles le roi de France, père à
ce roi Charles qui est pour le présent, fut trépassé de ce
siècle, le royaume de France fut divisé en deux parties quant au gouvernement; car
monseigneur d'Anjou, qui tendoit à aller outre en Italie, ainsi qu'il fit, s'en déporta et mis ses frères
le duc de Berry et
le duc de Bourgogne.
Le duc de Berry ot le gouvernement de la Langue d'Oc et
le duc de Bourgogne la Langue d'Oil et toute Picardie.
«Quand cils de la Langue d'Oc entendirent que
le duc de Berry les gouverneroit, si furent tout ébahi, espécialement ceux de
Toulouse et de la sénéchaussée, car ils sentoient
le duc fol large; et prenoit or et argent à tous
à tous lez, et travailloit trop fort le peuple. Et encore il y avoit Bretons en Toulousain, en
Carcassonne et en Rouergue, que
le duc d'Anjou y avoit laissés, qui pilloient tout le pays; et couroit renommée que
le duc de Berry les y soutenoit pour maistrier les bonnes villes. Et n'étoit pas
le duc en la Langue d'Oc pour le temps que
je
vous parle, mais étoit en la guerre de Flandre avecques
le roi.
«Ceux de
Toulouse, qui sont grands et puissans, et qui sentoient
le roi, leur sire, jeune et embesogné grandement pour les
besognes de
son oncle, le duc de Bourgogne, ès parties de Flandre, et se véoient pillés et travaillés de Bretons et pillards, tant que ils ne savoient que ils pussent ou dussent faire, si envoyèrent et traitèrent devers
le comte de Foix, en lui priant, parmi une somme de florins que tous les mois ils lui délivreroient, que il
voulsist
emprendre le gouvernement et la garde de
leur cité de Toulouse et du pays toulousain et aussi des autres villes, si prié et requis en étoit. Si le prioient ainsi, pourtant que ils le sentoient juste homme, droiturier et fort justicier, et moult erdouté de ses ennemis et bien fortuné en ses
besognes. Et aussi ceux de
Toulouse l'ont toujours grandement aimé, car il leur été moult propice et bon voisin. Si
emprit la charge de ce gouvernement; et jura à tenir et à garder le pays en son droit contre tout homme qui mal y voudroit et feroit; mais il réserva tant seulement la majesté royale du
roi de France. Et lors mit-il foison gens d'armes sur le pays, et fit ouvrir et délivrer les chemins de larrons et de pillards; et en fit en un jour, que prendre que noyer, à
Rabestan en Toulousain, plus de quatre cens; pourquoi il acquit tellement et si grandement la grâce et l'amour de ceux de
Toulouse, de
Carcassonne, de
Béziers, de
Montpellier et des autres bonnes villes là environ, que renommée courut en France que ceux de Languedoc s'étoient tournés, et que ils avoient pris à seigneur
le comte de Foix.
«Le duc de Berry, qui en étoit souverain, prit en grand'déplaisance ces nouvelles, et en accueillit en grand'haine
le comte de Foix, pour tant que il s'ensoignoit si avant des
besognes de France, et vouloit tenir ceux de
Toulouse en leur rebellion. Si envoya gens d'armes au pays; mais ils furent durement
recueillis et repoussés des gens du
comte de Foix, et tant qu'il les convint retraire,
voulsissent ou non, ou ils eussent plus perdu que gagné. De celle chose s'enfelonna tellement
le duc de Berry sur
le comte de Foix, que il disoit que
le comte de Foix étoit le plus orgueilleux et le plus présomptueux chevalier du monde. Et n'en pouvoit
le dit duc ouïr parler en bien devant lui. Mais point ne lui faisoit guerre, car
le comte de Foix avoit toujours ses villes et ses chastels si bien garnis et
pourvus que nul n'osoit entrer en sa terre. Aussi, quand
le duc de Berry vint en Languedoc,
le dit comte se déporta de son office, et n'en voult plus rien exercer dessus
le duc de Berry, mais depuis jusques à ores le différend y a été moult grand. Or vous vueil-je recorder par quel moyen la paix y a été mise et
nourrie.
«Il peut y avoir environ six ans que
Aliénor de Comminges, comtesse à présent de
Boulogne et cousine moult prochaine du
comte de Foix et
droite héritière de la comté de Comminges, combien que
le comte d'Ermignac la tienne, vint à
Ortais, devers
le comte de Foix, et faisoit amener en sa compagnie
une jeune fille de trois ans.
Le comte, qui est son cousin, lui fit bonne chère, et lui demanda de son affaire comment il lui en étoit, et où elle alloit. «Monseigneur, dit-elle,
je m'en vais en Arragon, devers
mon oncle, le comte d'Urgel, et
ma belle tante; et là me vueil tenir, car
je prends à grand déplaisance à être avecques mon mari,
messire Jean de Boulogne, fils au comte de Boulogne; car
je
cuidois qu'il dût recouvrer mon héritage de Comminges devers
le comte d'Ermignac qui le tient, et
ma sœur autant bien, en
prison, mais il n'en fera rien, car c'est un mol chevalier, qui ne veut autre chose que ses aises, de boire et de manger et de aloer le sien follement. Et sitôt comme il sera comte, il dit qu'il vendra de son héritage du meilleur et du plus bel pour faire ses volontés; et pourtant ne puis-je demeurer avecques lui. Si ai pris
ma fille; si la
vous en charge et délivre, et vous fais tuteur et
mainbour de li pour la
nourrir et la garder; car sais bien que, pour amour et lignage, à ce grand besoin
vous ne
me faudrez pas, car
je n'ai aujourd'hui fiance certaine pour
Jeanne ma fille garder, fors en
vous.
Je l'ai à grand'peine mise et extraite hors des mains du père,
mon mari. Mais pour tant que
je sens ceux d'Ermignac, mes adversaires et les vôtres, en grand'volonté de ravir et
embler
ma fille, pour ce que elle est héritière de Comminges,
je l'ai amenée devers
vous. Si ne
me faudrez pas à ce besoin, et
je
vous en prie; et bien crois que
son père, mon mari, quand il saura que
je la
vous ai laissée, en sera tout réjoui; car jà
pieça
m'avoit-il dit que
celle fille le mettoit en grand'pensée et en grand doute.»
«Quand
le comte de Foix ouït parler
madame Aliénor sa cousine, si fut moult réjoui; et imagina tantôt en soi-même, car il est un seigneur moult imaginatif, que encore
celle fille lui viendroit grandement à point: ou il en pourroit avoir ferme paix avec ses ennemis, ou il la pourroit marier en tel lieu et si hautement que ses ennemis le douteroient. Si répondit et dit: «Madame et cousine,
je ferai très volontiers ce dont
vous
me priez, car
je y suis tenu par lignage; et pour ce,
votre fille, ma cousine,
je garderai et penserai bien de li, tout en celle manière comme si ce fût ma propre fille. — Grand merci,
monseigneur!» ce dit
la dame.
«Ainsi demeura, comme
je
vous conte,
la jeune fille de Boulogne en l'hôtel du
comte de Foix à
Ortais, ni
oncques depuis ne s'en partit; et
sa dame de mère s'en alla au royaume d'Arragon. Elle l'est bien venue voir depuis deux ou trois fois, mais point ne la demande à r'avoir; car
le comte de Foix s'en
acquitte en telle manière comme si ce fût sa fille, et au propos du moyen que
je
vous dis, par lequel il imagine que, si il fut
oncques malveillant du
duc de Berry, que par ce moyen ils feroient leur paix; car
le duc de Berry pour le présent est veuf et a grand désir de se marier; et
me semble, à ce que
j'ai ouï dire en
Avignon au
pape qui
m'en a parlé, et qui est cousin germain du
père,
le duc de Berry en fera prier, car il la veut avoir à femme et à épouse. — Sainte Marie! dis-je au
chevalier, que vos paroles
me sont agréables, et que elles
me font grand bien,
entrementes que
vous les
me contez! Et
vous ne les perdrez pas, car toutes seront mises en mémoire et en remontrance et chronique de l'histoire que
je poursuis, si Dieu
me donne que à santé
je puisse retourner en la comté de Hainaut et en
la ville de Valenciennes dont
je suis natif; mais
je suis trop courroucé d'une chose. — De laquelle? dit
le chevalier. — Je la
vous dirai, par ma foi!
sire: c'est que de si haut et de si vaillant prince, comme
le comte de Foix est, il ne demeura nul héritier de
sa femme épousée. — M'aist Dieu! non, dit
le chevalier, car si il en y eût eu un vivant, si comme il ot une fois, ce seroit le plus joyeux seigneur du monde; et aussi seroient tous ceux de sa terre. — Et demeurera donc, dis-je, sa terre sans
hoirs? — Nennil, dit-il; le vicomte de Castelbon, son cousin germain, est son héritier. — Et aux armes, dis-je, est-il vaillant homme? — M'aist Dieu! dit-il, nennil; et pour tant ne le peut amer
le comte de Foix. Et fera, si il peut, ses deux fils bâtards, qui sont beaux chevaliers et jeunes, ses héritiers. Et a intention de les marier en haut lignage; car il a or et argent à grand'foison. Si leur trouvera femmes par quoi ils seront aidés et confortés. — Sire, dis-je,
je le vueil bien; mais ce n'est pas chose due ni raisonnable de bâtards faire
hoirs de terre. — Pourquoi? dit-il, si est en défaut de bons
hoirs. Ne véez-vous comment les Espaignols couronnèrent à roi un bâtard,
le roi Henry, et ceux de Portingal ont couronné aussi
un bâtard? On l'a bien vu avenir au monde en plusieurs royaumes et pays, que bâtards ont par force possessé. Ne fut
Guillaume le conquéreur bâtard fils d'un
duc de Normandie, et conquit toute Angleterre et la fille du roi qui pour le temps étoit, et sont tous les rois d'Angleterre descendus de lui? — Or, dis-je, sire, tout ce peut bien faire. Il n'est chose qui n'avienne. Mais cils d'Ermignac sont trop forts; et ainsi seroit donc toujours cil pays en guerre. Mais dites-moi,
cher sire,
me voudrez-vous point dire pourquoi la guerre est émue premièrement entre ceux de Foix et d'Ermignac, et lequel a la plus juste cause? — Par ma foi, dit
le chevalier, ouil; toutefois c'est une guerre merveilleuse, car chacun y a cause, si comme il dit.
«Vous devez savoir que anciennement, et à présent il peut y avoir environ cent ans, il y ot un seigneur en
Berne qui s'appeloit
Gaston, moult vaillant homme aux armes durement, et fut ensepveli en l'église des frères mineurs moult solennellement à
Ortais, et là le trouverez et verrez comme il fut grand de corps et comme puissant de membres il fut, car en son vivant en beau letton il se fit former et tailler.
«Cil Gaston, seigneur de
Berne, avoit deux filles, dont l'aînée il donna par mariage au
comte d'Ermignac qui pour le temps étoit, et la mains-née au
comte de Foix qui nepveu étoit du
roi d'Arragon; et encore en porte
le comte de Foix les armes, car il descend d'Arragon et sont pallées d'or et de gueules,
je crois que
vous le savez bien. Avint que
ce seigneur de Berne ot une dure guerre et forte au
roi d'Espaigne qui pour ce temps étoit; et vint
cil roi parmi le pays de Bisquaie à grand'gent entrer au
pays de Berne.
Messire Gaston de Berne, qui fut informé de sa venue, assembla ses gens de tous les points et côtés, là où il les pouvoit avoir, et escripsit à ses deux fils,
le comte d'Ermignac et
le comte de Foix, que ils le vinssent, à toute leur puissance, servir et aider à défendre et garder leur héritage. Ses lettres vues,
le comte de Foix, au plus tôt qu'il put, assembla ses gens et pria tous ses amis, et fit tant que il ot cinq cents chevaliers et écuyers, tout à haulmes, et deux mille
varlets, à lances et à dards et
pavais, tous de pied; et vint au
pays de Berne, ainsi accompagné, servir
son seigneur de père, lequel en ot moult grand'joie; et passèrent toutes ses gens à
Ortais la riviuère Gave, et se logèrent entre
Sauveterre et
l'Hospital; et
le roi d'Espaigne, à tout bien vingt mille hommes, étoit logé assez près de là.
«Messire Gaston de Berne et
le comte de Foix attendoient
le comte d'Ermignac et
cuidoient que il dût venir, et l'attendirent trois jours. Au quatrième jour
le comte d'Ermignac envoya ses lettres par un chevalier et un héraut à
messire Gaston de Berne; et lui mandoit que il n'y pouvoit venir, et que il ne lui en convenoit pas encore armer pour
le pays de Berne, car il n'y avoit rien.
«Quand
messire Gaston ouït ces paroles d'excusance, et il vit que il ne seroit point aidé ni conforté du
comte d'Ermignac, si fut tout ébahi et demanda conseil au
comte de Foix et aux barons de
Berne comment il se maintiendroit. «Monseigneur, dit
le comte de Foix, puisque nous sommes ci assemblés, nous irons combattre vos ennemis.»
«Ce conseil fut tenu, et
le comte de Foix cru. Tantôt ils s'armèrent et ordonnèrent leurs gens, lesquels étoient environ douze cens hommes à heaumes, et six mille hommes de pied.
Le comte de Foix prit la première bataille et s'en vint courir sur
le roi d'Espaigne et ses gens en leurs logis; et là ot grande bataille et felonesse, et morts plus de dix mille Espaignols. Et prit
le comte de Foix le fils et le frère du
roi d'Espaigne,
le comte de Médine et
le comte d'Osturem, et grand'foison d'autres barons et chevaliers d'Espaigne, et les envoya devers son seigneur,
messire Gaston de Berne, qui étoit en l'arrière-garde. Et furent là les Espaignols si déconfits que
le comte de Foix les chassa jusques au
port Saint-Andrieu en Bisquaie. Et se
bouta
le roi d'Espaigne en l'abbaye, et vêtit l'habit d'un moine, autrement il eût été pris aux poings. Et se sauvèrent par leurs vaisseaux ceux qui sauver se purent, et se
boutèrent en mer. Adonc retourna
le comte de Foix devers
monseigneur Gaston de Berne qui lui fit grand'chère et bonne; ce fut raison, car il lui avoit sauvé son honneur, et gardé
le pays de Berne qui lui eût été perdu.
«Par celle bataille et celle déconfiture que
le comte de Foix fit en ce temps sur les Espaignols, et par la prise qu'il eut du
fils et du
frère au
roi d'Espaigne, vint à paix
le sire de Berne envers les Espaignols, ainsi comme il la vouloit avoir. Quand
messire Gaston de Berne fut retourné à
Ortais, présens tous les barons de Foix qui là étoient, il prit
son fils le comte de Foix et dit ainsi: «Beau fils,
vous êtes mon fils, bon, certain et loyal, et avez gardé à toujours mais mon honneur et l'honneur de mon pays.
Le comte d'Ermignac, qui a l'ains-née de mes filles, s'est excusé à mon grand besoin, et n'est pas venu défendre ni garder l'héritage où il avoit part; pour quoi je dis que telle part qu'il attendoit de la partie ma fille, sa femme, il l'a forfaite et perdue; et vous enhérite de toute
la terre de Berne, après mon décès, vous et vos
hoirs à toujours mais, et prie et veuil et commande à tous mes habitans et subgiets que ils scellent et accordent avecques moi celle ahéritance,
Jean, fils de Foix, que
je
vous donne.» Tous répondirent: «Monseigneur, nous le ferons volontiers.»
«Ainsi ont été, et par telle vertu que
je
vous conte, anciennement les comtes de
Foix qui ont été, comtes et seigneurs du
pays de Berne; et en portent les armes, le cri, le nom et le profit. Pour ce n'en ont pas cils d'Ermignac leur droit, tel que ils disent à avoir, clamé quitté. Vez-là la cause et la querelle pour quoi la guerre est entre Ermignac,
Foix et
Berne.»
«Par ma foi,
sire, dis-je lors au
chevalier,
vous le
m'avez bien déclaré, et
oncques mais
je n'en avois ouï parler; et puisque
je le sais,
je le mettrai en mémoire perpétuelle, si Dieu donne que
je puisse retourner en notre pays. Mais encore d'une chose, si
je la
vous osois requerre,
je
vous demanderois volontiers: par quelle incidence
le fils au
comte de Foix, qui est à présent, mourut?» Lors pensa
le chevalier et puis dit: «La manière est trop piteuse, si ne
vous en vueil point parler. Quand
vous viendrez à
Ortais,
vous trouverez bien, si
vous le demandez, qui le
vous dira.»
Je m'en souffris atant et puis chevauchâmes et vînmes à
Morlens.