ar ma foi,
monseigneur, dis-je au
chevalier, je
vous ai volontiers ouï parler; et ce fut
voirement une dure et âpre
besogne à si petit de gens. Et quelle chose avint-il à ceux qui conduisoient la proie? — Je
vous le dirai, dit-il. Au pont à
Tournay, si comme
je
vous ai dit devant, dessous
Mauvoisin, ils venoient passer, ainsi qu'ils l'avoient ordonné; et là trouvèrent-ils l'embûche du
Bourg d'Espaigne, qui étoit forte assez pour eux combattre, qui leur saillit tout au devant. Cils de
Lourdes ne pouvoient reculer, et pour ce, aventurer les convenoit.
Je
vous dis
voirement que là y ot-il aussi dure
besogne et fort combattue, qui dura aussi longuement et plus que celle de
Marcheras. Et
vous dis que
le Bourg d'Espaigne y fit là merveille d'armes, qui tenoit une hache et ne
féroit homme qu'il ne portât à terre; car il est bien taillé de cela faire, car il est grand et long et fort et de gros membres sans être trop chargé de chair; et prit là de sa main les deux capitaines,
le Bourg de Carnillac et
Perrot Palatin de
Berne. Et là fut mort un écuyer de Navarre qui s'appeloit
Ferrando de Mirande, qui étoit moult
apert et vaillant homme d'armes. Mais les
aucuns disent, qui furent à la
besogne, que
le Bourg d'Espaigne l'occit, et les autres disent qu'il fut éteint en ses armures; finablement la proie fut
rescousse et tous ceux qui la conduisoient morts ou pris. Ils ne s'en sauvèrent pas trois, si ce ne furent
varlets qui se
mucièrent, se désarmèrent et passèrent la rivière de Lèse au noer.
«Ainsi alla de celle aventure; et ne perdirent
oncques tant cils de
Lourdes comme ils firent adonc. Si furent rançonnés courtoisement; et aussi ils les changeoient l'un pour l'autre, car ceux qui se combattirent
droit ci sur
le pas du Larre en fiancèrent plusieurs, par quoi il convenoit que ils fussent courtois et aimables à leurs compagnons. — Sainte Marie,
sire, dis-je au
chevalier, le Bourg d'Espaigne est-il si fort homme comme
vous
me contez? — Par ma foi, dit-il, oil, car en toute Gascogne on ne trouveroit point son pareil de force de membres; et pour ce le tient
le comte de Foix à compagnon. Et n'a pas trois ans que
je le vis faire au chastel à
Ortais un grand ébattement et
revel que
je
vous conterai. Il avint que au jour d'un Noël,
le comte de Foix tenoit sa fête grande et plantureuse de chevaliers et d'écuyers, si comme il a de usage, et en ce jour il faisoit moult froid.
Le comte avoit dîné en sa salle et avec lui grand'foison de seigneurs. Après dîner il partit de sa salle et s'en vint sus une galerie où il y a à monter, par une large allée, environ vingt-quatre degrés. En ces galeries a une cheminée où on fait par usage feu, quand
le comte y séjourne, et non autrement. Il y a petit feu, car il ne voit pas volontiers grand feu. Si est bien en lieu d'avoir plantureus feu de buches, car ce sont tous bois en
Berne, et y a bien de quoi chauffer quand on veut, mais le petit feu il a de coutume. Avint donc que il geloit moult fort et l'air étoit moult froid. Quand il fut venu ès galeries, il
regarda le feu, et lui sembla assez petit, et dit aux chevaliers qui là étoient: «Vez-ci petit feu selon le froid.»
Ernauton d'Espaigne entendit sa parole: si descendit tantôt les degrés, car par les fenêtres de la galerie qui regardoient sur la cour il vit là une quantité de ânes chargés de buches qui venoient du bois pour le service de l'hôtel. Il vint en la cour, et prit le plus grand de ces ânes tout chargé de buches, et le chargea sur son col moult légèrement, et l'apporta amont les degrés, et ouvrit la presse des chevaliers et écuyers qui devant la cheminée étoient, et renversa les buches et l'âne les pieds dessus en la cheminée sur les cheminaux, dont
le comte de Foix ot grand'joie et tous ceux qui là étoient; et s'émerveilloient de la force de l'écuyer, comment tout seul il avoit si grand faix chargé et monté tant de degrés. Celle
apertise vis-je faire, et aussi firent plusieurs, au
Bourg d'Espaigne.»
Moult
me tournoient à grand'plaisance et recréation les contes que
messire Espaing de Lyon
me contoit et
m'en sembloit le chemin trop plus bref. En contant telles aventures passâmes-nous
le Pas au Larre et
le chastel de Marcheras où la bataille fut, et vînmes moult près du
chastel de Barbesan qui est bel et fort, à une petite lieue de
Tharbe; nous le véions devant nous, et un trop beau chemin et plain à chevaucher, en côtoyant la rivière de Lisse qui vient d'amont des montagnes.
Adonc chevauchâmes-nous tout souef et à loisir pour rafreschir nos chevaux. Et
me montra par de-là la rivière,
le chastel et la ville de Montgaillard et le chemin qui s'en va
férir
droit sur
Lourdes. Lors
me vint en remembrance de demander au
chevalier comment
le duc d'Anjou, quand il fut au pays et que
le chastel de Mauvoisin se fut rendu à lui, s'étoit porté; et comment il étoit venu devant
Lourdes et quelle chose il y avoit fait. Trop volontiers il le
me conta, et
me dit ainsi:
«Quand
le duc d'Anjou se
départit atout son
ost de
Mauvoisin, il passa oultre la rivière de Lèse au pont de
Tournay et s'en vint loger à
Bagnières, une bonne ville séant sur celle rivière qui s'en va
férir à
Tharbes: car celle de
Tournay n'y vient pas, mais s'en va
férir en la Garonne, dessous
Montmillion; et s'en vint mettre le siége devant
Lourdes.
Messire Pierre Ernaut de
Berne, et
Jean, son frère,
Pierre d'Anchin,
Ernauton de Rostem,
Ernauton de Sainte-Colombe,
le Mongat qui adonc vivoit,
Ferrando de Mirande,
Olin Barbe,
le Bourg de Carnillac,
le bourg Camus et les compagnons qui dedans étoient avoient bien été informés de sa venue. Si s'étoient grandement fortifiés et
pourvus à l'encontre de lui, et tinrent
la ville de Lourdes contre tous les assauts que on fit et livra quinze jours durant. Et ot là plusieurs grands
appertises d'armes faites, par grands
mangonneaux et autres atournements d'assauts que
le duc d'Anjou fit faire et charpenter; et tant que
la ville fut prise et conquise. Mais les compagnons de
Lourdes n'y perdirent rien, ni homme ni femme de
la ville, car tout avoient-il retrait au chastel; et bien savoient que en la fin ils ne pourroient tenir
la ville laquelle étoit prenable, pour ce qu'elle n'est fermée que de palis. Et quand
la ville de Lourdes fut conquise, les François en eurent grand'joie; et se logèrent dedans en environnant le chastel, qui n'est pas prenable, fors que par long siége. Là fut
le duc plus de six semaines. Et plus y perdit que il n'y gagna; car ceux de dehors ne pouvoient grever ceux de dedans, car le chastel sied sur une roche ronde, faite par telle façon que on n'y peut aller ni approcher par échelles ni autrement, fors que par une entrée. Et là aux barrières y avoit souvent de belles escarmouches et de grandes
appertises d'armes faites; et y furent navrés et blessés plusieurs écuyers de France qui s'approchoient de trop près.
«Quand
le duc d'Anjou vit qu'il ne venroit point à son entente de prendre le chastel de
Lourdes, si fit traiter devers
le capitaine et lui fit promettre grand argent, mais qu'il
voulsist rendre la garnison.
Le chevalier, qui étoit plein de grand'vaillance, s'excusa et dit que la garnison n'étoit pas sienne, et que l'héritage du
roi d'Angleterre il ne pouvoit vendre, donner ni aliéner que il ne fût trahistre, laquelle chose il ne vouloit pas être, mais loyal envers son naturel seigneur; et quand on lui
bailla le fort, ce fut par condition que il jura solennellement, par sa foi, en la main du
prince de Galles, que le chastel de
Lourdes il garderoit et tiendroit contre tout homme, si du
roi d'Angleterre il n'étoit là envoyé, jusques à la mort. On n'en put
oncques avoir autre réponse, pour don ni pour promesse que on sçut ni put faire. Et quand
le duc d'Anjou et son conseil virent que ils n'en auroient autre chose et que ils perdoient leur peine, si se délogèrent de
Lourdes; mais à leur délogement
la ville dessous le chastel fut tellement arse que il n'y demoura rien à ardoir.
«Adonc se retray
le duc d'Anjou et tout son
ost, en côtoyant
Berne, vers
le Mont-de-Morsen. Et avoit bien entendu que
le comte de Foix avoit
pourvu toutes ses garnisons de gens d'armes. De ce ne lui savoit-il nul mal gré, mais de ce que ses gens de
Berne tenoient contre lui
Lourdes et n'en pouvoit avoir raison.
«Le comte de Foix, si comme
je
vous ai ci-dessus dit, se douta en celle saison grandement du
duc d'Anjou, combien que
le duc ne lui fit point de mal. Toutefois
voulsissent bien
le comte d'Ermignac et
le sire de Labreth que il lui eut fait guerre. Mais
le duc n'en avoit nulle volonté; et envoya devers lui à
Ortais,
entrementes que il logeoit entre
le Mont-de-Morsen et
la Boce de Labreth,
messire Pierre de Bueil, lequel portoit lettres de créance.
«Quand
messire Pierre de Bueil fut venu pour ce temps à
Ortais,
le comte de Foix le reçut très honorablement; et le logea au chastel d'Ortais, et lui fit toute la meilleure compagnie qu'il put; et lui donna mulles et coursiers, et à ses gens autres beaux dons; et envoya par lui au
duc d'Anjou quatre levriers et deux
alans d'Espaigne si beaux et si bons que merveilles. Et or adonc secrets traités entre
le comte de Foix et
messire Pierre de Bueil, des quels nous ne sçûmes rien de grand temps. Mais, depuis, par les incidences qui en vinrent, nous en supposâmes bien
aucune chose, et la matière
je
vous la dirai; et
entrementes venrons-nous à
Tharbe.
«Moult tôt après ce que
le duc d'Anjou ot fait son voyage et qu'il fut retrait à
Toulouse, advint que
le comte de Foix manda par ses lettres et par certains messages à
Lourdes, à son cousin
messire Pierre Arnault de
Berne, qu'il vint parler à
Ortais.
Le chevalier, quand il vit les lettres du
comte de Foix, et vit le message qui étoit notable, eut plusieurs imaginations, et ne savoit lequel faire du venir ou du laisser. Tout considéré, il dit qu'il iroit, car il n'oseroit nullement courroucer
le comte de Foix. Et quand il dut partir, il vint à
Jean de Berne son frère, et lui dit, présens les compagnons de la garnison: «Jean,
monseigneur comte de Foix
me mande.
Je ne sais pas pourquoi; mais puisque il veut que
je
voise parler à lui,
je irai. Or me douté-je grandement que
je ne sois requis de rendre la forteresse de
Lourdes, car
le duc d'Anjou, à celle saison, côtoye son
pays de Berne et point n'y est entré, et si tend
le comte de Foix, et a tendu longuement, à avoir
le chastel de Mauvoisin pour être sire des Landes-de-Bourg et des frontières de Comminges et de Bigorre. Si ne sais pas si ils ont traité entre lui et
le duc d'Anjou; mais
je
vous dis que, tant que
je vive, jà
le chastel de Lourdes
je ne rendrai, fors à mon naturel seigneur
le roi d'Angleterre. Et veuil,
Jean, beau frère, au cas que
je
vous établis ici à être mon lieutenant, que
vous
me jurez sur votre foi et votre gentillesse, que
le chastel, en la forme et manière que
je le tiens,
vous le tenrez, ni pour mort ni pour vie jà
vous jamais n'en défauldrez.»
«Jean de Berne le jura ainsi. Adonc se
départit de
Lourdes
le chevalier, messire Pierre Ernault, et vint à
Ortais, et descendit à l'hôtel à la Lune. Et quand il sentit que point et temps fut, il vint au chastel d'Ortais devers
le comte, qui le reçut
liement et le fit seoir à sa table, et lui montra tous les beaux semblans d'amour qu'il put; et après dîner il lui dit: «Pierre,
je ai à parler à
vous de plusieurs choses, si ne vueil pas que
vous partiez sans mon congé.»
Le chevalier répondit: «Monseigneur, volontiers,
je ne partirai point si l'aurez ordonné.» Avint que, le tiers jour après ce qu'il fut venu,
le comte de Foix prit la parole à lui, présens
le vicomte de Bruniquiel et
le vicomte de Cousserant son frère, et
le seigneur d'Anchin de Bigorre, et autres chevaliers et écuyers; et lui dit en haut que tous l'ouïrent: «Pierre,
je
vous ai mandé et
vous êtes venu. Sachez que
monseigneur d'Anjou
me veut grand mal pour la garnison de
Lourdes que
vous tenez, et près en a été ma terre courue, si ce n'eussent été
aucuns bons amis que j'ai eu en sa chevauchée. Et est sa parole et l'opinion de plusieurs de sa compagnie qui
me
héent, que
je
vous soutiens pour tant que
vous êtes de
Berne. Et
je n'ai que faire d'avoir la malveillance de si haut prince comme
monseigneur d'Anjou est. Si
vous commande, en tant comme
vous pouvez mesfaire encontre
moi, et par la foi et lignage que
vous
me devez, que
le chastel de Lourdes
vous
me rendez.» Et quand
le chevalier ouït celle parole, si fut tout ébahi; et pensa un petit pour savoir quelle chose il répondroit, car il véoit bien que
le comte de Foix parloit
acertes. Toutefois, tout pensé et tout considéré, il dit: «Monseigneur,
voirement
je
vous dois foi et lignage, car
je suis un povre chevalier de votre sang et de votre terre; mais
le chastel de Lourdes ne
vous rendrai-je jà.
Vous
m'avez mandé, si pouvez faire de
moi ce qu'il
vous plaira.
Je le
tiens du
roi d'Angleterre qui
m'y a mis et établi, et à personne qui soit
je ne le rendrai fors à lui.» Quand
le comte de Foix ouït celle réponse, si lui mua le sang en félonnie et en courroux, et dit en tirant hors une dague: «Ho! faux traître, as-tu dit ce mot de non faire? Par cette tête
tu ne l'as pas dit pour néant.» Adonc
férit-il de sa dague sur
le chevalier, par telle manière que il le navra moult vilainement en cinq lieux, ni il n'y avoit là baron ni chevalier qui osât aller au devant.
Le chevalier disoit bien: «Ha!
monseigneur,
vous ne faites pas gentillesse.
Vous
m'avez mandé et si
m'occiez.» Toutes voies point il n'arrêta jusques à tant qu'il lui eût donné cinq coups d'une dague; et puis après commanda
le comte qu'il fût mis dans la fosse, et il le fut, et là mourut, car il fut povrement curé de ses plaies. — Ha! sainte Marie! dis-je au
chevalier, et ne fut ce pas grand'cruauté? — Quoi que ce fût, répondit
le chevalier, ainsi en advint-il. On s'avise bien de lui courroucer, mais en son courroux n'a nul pardon. Il tint son cousin germain
le vicomte de Chastelbon, et qui est son héritier, huit mois en la tour à
Ortais en prison; puis le rançonna-t-il à quarante mille francs — Comment,
sire, dis-je au
chevalier, n'a donc
le comte de Foix nuls enfans, que
je
vous ois dire que
le vicomte de Chastelbon est son héritier? — En nom Dieu, dit-il, non de femme épousée; mais il a bien deux beaux jeunes chevaliers bâtards que
vous verrez, que il aime autant que soi-même:
messire Yvain et
messire Gratien. — Et ne fut-il
oncques marié? — Si fut, répondit-il, et est encore; mais
madame de Foix ne se tient point avecques lui. — Et où se tient-elle?» dis-je. «Elle se tient en Navarre, répondit-il, car
le roi de Navarre est son cousin, et fut fille jadis du
roi Louis de Navarre. — Et
le comte de Foix n'en ot-il
oncques nul enfant? — Si ot, dit-il,
un beau fils qui étoit tout le cœur du
père et du pays, car par lui pouvoit
la terre de Berne qui est en débat, demeurer en paix, car il avoit à femme la sœur au
comte d'Ermignac. — Et
sire, dis-je, que devint
cil enfès? Le peut-on savoir? — Oil, dit-il, mais ce ne sera pas maintenant, car la matière est trop longue et nous sommes à ville, si comme
vous véez.»
A ces mots,
je laissai
le chevalier en paix, et assez tôt après nous vînmes à
Tharbe, où nous fûmes tout aise à l'hostel à l'Étoile; et y séjournâmes tout ce jour, car c'est une ville trop bien aisée pour séjourner chevaux, de bons foins, de bonnes avoines et de belle rivière.