u commencement des guerres, et qu'on reconquit et gagna sur les Anglois ce qu'ils tenoient en Aquitaine et que
messire Olivier de Cliçon fut devenu bon François, il mena
le duc d'Anjou, si comme
vous savez, en Bretagne sur la terre de
messire Robert Canolle que il tenoit, et au siége de
Derval. Et
je crois bien que tout ce
vous avez en votre histoire, et le traité que
messire Hue Broec son cousin fit au
duc d'Anjou de rendre
le chastel, et livra ostages; si plus fort que
le duc d'Anjou qui là étoit à siége ne venoit pour lever le siége. Et quand
messire Robert Canolle se fut
bouté au
chastel de Derval, il ne voult tenir nuls des traités. — C'est vérité, dis-je, sire, tout ce ai-je bien. — Et savez-vous de l'escarmouche qui fut devant
le chastel où
messire Olivier de Cliçon fut navré? — Je ne sais, dis-je, il ne
m'en souvient pas du tout; mais dites-moi de l'escarmouche et du siége comment il en alla,
espoir le savez-vous par autre manière que
je ne sais;
vous retournerez bien à votre propos de ceux de
Lourdes et de
Mauvoisin. — C'est
voir, dit
le chevalier, j'en parole, pour tant que
messire Garsis du Chastel, un moult sage homme et vaillant chevalier de ce pays ici et bon François, étoit allé
querir
le duc d'Anjou pour amener devant
Mauvoisin, et
le duc avoit fait son mandement pour tenir sa journée duement devant
Derval, et fit
messire Garsis pour sa vaillance, maréchal de tout son
ost.
Voir est, si comme
je lui ouïs dire depuis, quand il vit que
messire Robert Canolle avoit brisé et rompu ses traités et que
le chastel de Derval il ne rendrait point, il vint devers
le duc et lui demanda: «Monseigneur, que ferons-nous de ces ostages? Ce n'est pas leur
coulpe que
le chastel n'est rendu, et ce seroit grand'pitié si
vous les faisiez mourir, car ils sont gentilshommes et n'ont point
desservi mort. — Donc, répondit
le duc, est bon qu'ils soient délivrés? — Oil, par ma foi, répondit
le chevalier qui en avoit grandement pitié. — Allez, dit
le duc, faites-en votre volonté.» A ces mots,
messire Garsis du Chastel, si comme il
me dit, s'en alloit pour délivrer les ostages de
Derval; si encontra sur son chemin
messire Olivier de Cliçon qui lui demanda dont il venoit et là où il alloit. Il lui dit:
««Je viens de devers
monseigneur d'Anjou et vais délivrer ces ostages. — Délivrer! dit
messire Olivier; attendez un petit et retournez avecques
moi devers
le duc.» Il retourna, et s'en vinrent devers
le duc qui étoit tout pensif à son logis.
Messire Olivier le salua et puis lui dit: «Monseigneur, quelle chose est votre entente? Ne mourront point cils ostages? Par ma foi, si feront, en dépit de
messire Robert Canolle et de
messire Hue Broec, qui ont menti leur foi. Et vueil bien que
vous sachiez, si ils ne meurent, dedans un an
je ne mettrai
bassinet en tête pour votre guerre. Ils auroient trop bon marché si ils étoient quittes; cil siége-ci
vous a coûté soixante mille francs, et puis
vous voulez faire grâce à vos ennemis qui ne vous tiennent nulle loyauté!» A ces mots se r'enfellonna
le duc d'Anjou, et dit:
««Messire Olivier, faites-en ce que bon
vous semble. — Je vueil qu'ils meurent, dit
messire Olivier, car il y a cause, puisque on ne nous tient nos
convenans.» Lors se partit-il du
duc et vint en la place devant
le chastel; ni
oncques
messire Garsis n'osa parler ni prier de paix pour eux; car il eût perdu sa parole, puisque
messire Olivier de Cliçon l'avoit en charge. Il fit appeler
Jausselin; cil étoit le tranche-tête; et fit là décoler deux chevaliers et deux écuyers, dont on eut grand'pitié; et en pleurèrent plus de deux cens en l'ost. Et tantôt
messire Robert Canolles fit ouvrir une poterne hors du
chastel, et sur les fossés il fit décoler, au dépit des François, tout les prisonniers que il tenoit; ni
oncques il n'en respita homme. Et puis fit ouvrir la porte du
chastel et
avaler le pont, et
issir ses gens qui
léans étoient, et assaillir outre les barrières, et venir combattre et escarmoucher aux François; et
vous dis, si comme
messire Garsis
me dit, que il y ot escarmouche très dure et très forte: et de premier y fut navré du trait
messire Olivier de Cliçon, dont il retourna à son logis; et là furent très bons hommes d'armes deux écuyers du pays de
Berne,
Bertran de Barège et
Ernauton du Pan; et y firent des
appertises d'armes assez; et tous deux y furent navrés.
«A lendemain on se délogea; et vint
le duc avec les gens d'armes que il avoit tenus devant
Derval, à
Toulouse et de là en ce pays, et tout à l'intention de détruire
Lourdes, car cils de
Toulouse s'en plaignoient trop grandement pour les dégâts et le grand dommage qu'ils leur faisoient de jour en jour. Si comme
je
vous raconte il en advint; et fut tout premièrement le siége mis du
duc d'Anjou et de ses gens devant
le chastel de Mauvoisin, que nous véons ici devant nous. Et avoit
le duc en sa compagnie bien huit mille combattants, sans les Gennevois et les communes des bonnes villes des sénéchaussées de ce pays. Du
chastel de Mauvoisin étoit capitaine pour lors un écuyer gascon qui s'appeloit
Raimonnet de l'Espée,
appert homme d'armes durement. Tous les jours y avoit aux barrières du
Chastel escarmouches et faits d'armes, et
appertises grandes, et beaux lancis de lances et poussis, et faites courses et envahies des compagnons qui se désiroient à avancer; et étoient
le duc et ses gens logés en ces beaux prés entre
Tournay et
le chastel, et sur la belle rivière de Lesse.
«Le siége étant devant
le chastel de Mauvoisin,
messire Garsis du Chastel, qui étoit maréchal de l'ost, s'en vint, atout cinq cens combattans et deux mille archers et arbalestriers et bien deux mille autres hommes de communes, mettre le siége devant
le chastel de Trigalet que nous avons ci laissé derrière nous.
Lequel chastel un écuyer gascon gardoit pour
le seigneur de la Barde, car il étoit son cousin; et s'appeloit
le Bascot de Mauléon; et avoit environ quarante compagnons, qui étoient tous maîtres et seigneurs des Landes-Bourg; ni nul ne pouvait passer ne chevaucher parmi ce pays si il n'étoit pélerin allant à
Saint-Jacques, comme fort qu'il fût, qu'il ne fût pris, mort ou rançonné, avecques un autre petit fort qui gît là outre vers
Lamesen, duquel pillards et
robeurs de tous pays assemblés avoient fait une garnison. Lequel fort on nomme
le Nentilleux; et est un chastel qui toujours a été en débat entre
le comte de Foix et
le comte d'Ermignac, et pour ce n'en faisoient compte les seigneurs quand
le duc d'Anjou vint en ce pays.
«Quand
messire Garsis du Chastel fut venu devant
le fort de Trigalet, il le fit environner d'une part, car au
lez devers la rivière on ne le peut approcher; et là eut grand assaut dur et fort, et maint homme blessé dedans et dehors du trait; et y fut
messire Garsis cinq jours, et tous les jours y avoit assauts et escarmouches, et tant que cils dedans, l'artillerie que ils avoient alouèrent si nettement que ils n'avoient mais rien que traire, et bien s'en aperçurent les François. Adonc par
droite gentillesse fit
messire Garsis venir parler à lui sur bon sauf conduit le capitaine, et quand il le vit, il lui dit: «Bascot,
je sais bien en quel parti
vous êtes:
vous n'avez point d'artillerie ni chose pour vous défendre à l'assaut, fors que de lances: si sachez que, si
vous êtes pris de force,
je ne
vous pourrai sauver, ni vos compagnons, que
vous ne soyez morts des communes de ce pays, laquelle chose
je ne verrois pas volontiers; car encore êtes-vous mon cousin. Si
vous conseille que
vous rendez
le fort,
entremente qu'on
vous prie.
Vous ne pouvez jamais avoir blâme du laisser, et aller d'autre part
querre votre mieux.
Vous avez assez tenu celle frontière. — Monseigneur, répondit
l'écuyer, je oserois bien ailleurs que ci, hors de parti d'armes, faire ce que
vous
me conseilleriez, car
voirement suis-je votre cousin, mais
je ne puis pas rendre
le fort tout seul, car autel part y ont cils qui sont dedans comme
je ai, quique ils
me tiennent à souverain et à capitaine; et
je me retrairai là dedans et leur démontrerai ce que
vous
me dites. Si ils sont d'accord de le rendre,
je ne le débattrai jà; et si ils sont d'accord du tenir, quel fin que
j'en doive prendre,
j'en attendrai l'aventure avecques eux. — C'est bien, répondit
messire Garsis, vous vous en pouvez partir quand
vous voudrez, puisque
je sais votre entente.»
«Atant s'en retourna
le Bascot de Mauléon au
chastel de Trigalet; et quand il fut là venu, il fit venir tous les compagnons en-mi la cour, et là leur démontra les paroles telles que
messire Garsis lui avoit dites, et sur ce il leur en demanda leur avis et conseil, et quelle chose en étoit bonne à faire. Ils se conseillèrent longuement. Les aucuns vouloient attendre l'aventure et disoient que ils étoient forts assez, et li autres se vouloient partir et disoient que il étoit heure, car ils n'avoient point d'artillerie et sentoient
le duc d'Anjou cruel, et les communes de
Toulouse et de
Carcassonne et des villes là environ courroucées sur eux pour les grands dommages que ils leur avoient faits et portés. Tout considéré, ils s'accordèrent à ce que ils rendroient
le fort, mais qu'ils fussent conduits sauvement, eux et le leur, jusques au
chastel Tuillier, que leurs compagnons tenoient en la frontière toulousaine.
«Sur cel état retourna en l'ost
le Bascot parler à
messire Garsis, lequel leur accorda tout ce qu'ils demandoient; car il véoit et considéroit que
le chastel n'étoit pas par assut léger à conquerre, et que trop leur pourroit coûter de gens. Adonc s'ordonnèrent-ils pour eux partir, et
troussèrent tout ce que
trousser purent. Du pillage avoient-ils assez; ils emportèrent le meilleur et le plus bel, et le demeurant ils laissèrent. Si les fit
messire Garsis du Chastel mener et conduire sans péril jusques au
chastel Tuillier.
«Ainsi eurent les François en ce temps
le chastel de Trigalet. Si le donna
messire Garsis aux communes du pays qui en sa compagnie étoient, lesquels en ordonnèrent tantôt à leur plaisance; ce fut que ils l'abattirent et désemparèrent en la manière que
vous avez vue; car il fut tellement abattu que
oncques depuis nul ne mit entente au refaire. Et de là
messire Garsis s'en voult venir au
chastel Nentilleux, qui sied sur ces landes assez près de
Lamesen, pour le délivrer des compagnons qui le tenoient; mais sur le chemin on lui vint dire: «Monseigneur,
vous n'avez que faire plus avant, car
vous ne trouverez nullui au
chastel Nentilleux. Ceux qui le tenoient s'en sont partis et fuis les uns çà et les autres là, nous ne savons quelle part.» Donc s'arrêta
messire Garsis du Chastel sur les champs, et s'avisa que en étoit bon à faire. Là étoit
le sénéchal de Nebosen, et dit: «Sire,
cil chastel est en ma sénéchaussée, et doit être
tenu du
comte de Foix; si
vous prie,
baillez-le-moi et
je le ferai bien garder à mes
coustages et dépens, ni jamais homme qui vueille mal au pays n'y entrera. — Sire, dirent ceux de
Toulouse qui là étoient, il
vous parole bien;
le sénéchal est vaillant homme et prud'homme; il vaut mieux que il l'ait que un autre. — Et
je le veuil», répondit
messire Garsis. Ainsi fut
le chastel de Nentilleux délivré au
sénéchal de Nebosen, qui tantôt chevaucha celle part et se
bouta dedans, et le trouva tout vuit et sans garde. Si fit réparer ce qui desrompu étoit, et y mit pour capitaine un écuyer du pays qui s'appeloit
Fortefiet de Saint-Paul, et puis s'en retourna au siége de
Mauvoisin, où
le duc d'anjou séoit; et jà étoit revenu
messire Garsis du Chastel et toutes ses gens, et avoit recordé au
duc sa chevauchée et comment il avoit exploité.
Environ six semaines se tint le siége devant
le chastel de Mauvoisin; et presque tous les jours aux barrières y avoit faits d'armes et escarmouches de ceux là dedans à ceux de dehors. Et
vous dis que ceux de
Mauvoisin se fussent assez tenus, car
le chastel n'est pas prenable, si ce n'est par long siége; mais il leur avint que on leur tollit d'une part l'eau d'un puits qui siéd au dehors du
chastel, et les citernes que ils avoient là dedans séchèrent; car
oncques goutte d'eau du ciel durant six semaines n'y chéy, tant fit chaud et sec. Et ceux de l'ost avoient bien leur aise de la belle rivière de Lèse, qui leur couloit claire et roide, dont ils étoient servis, eux et leurs chevaux.
«Quand les compagnons de la garnison de
Mauvoisin se trouvèrent en ce parti, si se commençèrent à esbahir, car ils ne pouvoient longuement durer: des vins avoient-ils assez, mais la douce eau leur manquoit. Si eurent conseil ensemble entr'eux, que ils traiteroient devers
le duc, ainsi que ils firent; et impétra
Raimonnet de l'Espée, leur capitaine, un sauf conduit pour venir en l'ost parler au
duc. Il l'ot assez légèrement, et vint parler au
duc, et dit: «Monseigneur, si
vous nous voulez faire bonne compagnie, à mes compagnons et à
moi,
je
vous rendrai
le chastel de Mauvoisin. — Quel compagnie, répondit
le duc, voulez-vous que
je vous fasse? Partez-vous-en et allez votre chemin chacun en son pays, sans vous
bouter en fort qui nous soit contraire; car si vous vous y
boutez et que
je vous y tienne,
je vous délivrai à
Jausselin, qui vous fera vos barbes sans rasouer. —
Monseigneur, dit
Raimonnet, si il est ainsi que nous nous partions et retraions en nos lieux, il nous en faut porter ce qui est nôtre, car nous l'avons gagné par armes en peine et en grand'aventure.»
Le duc pensa un petit, et puis répondit et dit: «Je veuil bien que vous emportez que porter en pouvez devant vous en malles et en
sommiers, et non autrement; et si vous tenez nuls prisonniers, ils nous seront rendus. — Je le vueil bien», dit
Raimonnet.
Ainsi se porta leur traité que recorder
vous
m'oyez; et se départirent tous ceux qui dedans étoient, et rendirent
le chastel au
duc d'Anjou, et emportèrent ce que devant eux en purent; et s'en r'alla chacun en son lieu, ou autre part,
querre son mieux. Mais
Raimonnet de l'Espée se tourna François, et servit
le duc d'Anjou depuis moult long-temps; et passa outre en Italie avecques lui, et mourit à une escarmouche devant
la cité de Naples, quand
le duc d'Anjou et
le comte de Savoie y firent leur voyage.»