ntrementes que
Pierre d'Anchin se tenoit en la garnison d'Ortingas, s'aventurèrent une nuit aucuns de ses compagnons qui désiroient à gagner et si en vinrent au
chastel de Paillier, qui est à une lieue d'illec, dont
messire Raimon de Paillier, un chevalier de ce pays, françois, est seigneur; et firent si bien aller leur
emprise, combien que autrefois s'y étoient essayés mais ne l'avoient pu prendre, que à celle heure ils l'échellèrent et le prirent. Et furent pris
le chevalier, la dame et les enfans dedans leurs lits; et tinrent depuis
le chastel et laissèrent la dame et les enfans aller; mais ils gardèrent environ quatre mois
le chevalier dedans
son chastel, tant qu'il ot payé mille francs pour sa rançon; et finablement, quand ils orent assez tourmenté et guerroyé le pays, ils vendirent ces deux chasteaux,
Ortingas et
le Paillier, à ceux du pays et en eurent huit mille francs; puis retournèrent à
Lourdes, leur principale mansion.
«En tels faits et aventures se mettoient tous les jours les compagnons de
Lourdes. Si avint encore en ce temps que un Gascon,
appert homme d'armes, appelé
le Mongat de Saint-Basile, se partit de
Lourdes, lui trentième, et s'en vin chevaucher à l'aventure en Toulousain et en Albigeois. Si
cuida bien écheller un chastel appelé
Penne en Albigeois. Mais pour ce qu'il faillit il fit à la porte escarmoucher, et là ot plusieurs
appertises d'armes. A celle propre heure chevauchoit sur le pays le sénéchal de
Toulouse,
maître Hugues de Froideville, à soixante
lances, et chéy d'aventure à
Penne,
entrementes que l'escarmouche se tenoit. Tantôt il mit pied à terre et ses gens aussi, et vinrent aux barrières où on se combattoit. Adonc se fut volontiers
le Mongat parti si il eût pu, mais il ne pouvoit. Là se combattit-il moult vaillamment main à main au
chevalier, et fit plusieurs
appertises d'armes, et navra en deux ou trois lieux
le chevalier. Mais finablement il fut pris, car la force n'étoit pas sienne, et ses gens aussi morts ou pris. Petit se sauvèrent. Si fut amené
le Mongat à
Toulouse, et le vouloient lors le commun de la ville occire ès mains du
sénéchal. A grand'peine le put-il sauver et mettre au chastel, tant étoit-il fort haï à
Toulouse. Si bien lui chéy et avint que
le duc de Berry vint à
Toulouse. Il eut tant d'amis sur le chemin, que
le duc le fit délivrer, parmi mille francs que
le sénéchal en eut pour sa rançon.
«Quand
le Mongat se vit délivré et il fut retourné à
Lourdes, pour ce ne cessa-t-il pas à faire ses
emprises; et se partit une fois de
Lourdes, lui cinquième, sans armure, en habit d'abbé, et menoit trois moines. Et lui et ses moines avoient couronnes
rèses; et ne
cuidât jamais nul, si il les vît, que ce ne fussent
droits moines, car trop bien en avoient l'habit et la contenance. En cel état il vint à
Montpellier et descendit à l'hôtel de l'Ange. Et dit que c'étoit un abbé de la haute Gascogne qui s'en alloit à
Paris pour
besogner. Il
s'acointa d'un riche homme de
Montpellier, qui se nommoit
sire Berengier Oste, lequel avoit aussi à faire à
Paris pour ses
besognes.
Cil abbé dit que il le mèneroit à ses frais et dépens. Cil fut tout
lie quand il auroit ses frais quittes. Et se mit en chemin avec
le Mongat, lui seulement et un
varlet. Ils n'eurent pas éloigné
Montpellier trois lieues, quand
le Mongat le prit, et l'amena par voies torses et obliques et par chemins perdus, et fit tant que il le tint en la garnison de
Lourdes; et depuis le rançonna-t-il, et en ot cinq mille francs. — Sainte-Marie!
sire, dis-je lors au
chevalier, cil Mongat étoit-il
appert homme d'armes? — Oil
voir, dit-il, et par armes mourut-il, sur une place où nous passerons dedans trois jours,
au pas qu'on dit du Lare en Bigorre, dessous une ville que on dit
la Chiviat. — Et
je le
vous
rementeverai, dis-je au
chevalier, quand nous serons venus jusques à là.»
Ainsi chevauchâmes-nous jusques à
Montesquieu, une bonne ville fermée au
comte de Foix, que les
Herminages et les
Labrissiens prindrent et
emblèrent une fois; mais ils ne la tinrent que trois jours.
Au matin nous nous partîmes de
Montesquieu et chevauchâmes vers
Palamininch, une bonne ville fermée séant sur la Garonne, qui est au
comte de Foix. Quand nous fûmes venus moult près de là, nous cuidâmes passer au pont sur la Garonne pour entrer en la ville, mais nous ne pûmes, car le jour devant il avoit
ouniement plu ès montagnes de Casteloigne et d'Arragon, par quoi une autre rivière qui vient de celui pays, qui s'appelle le Salas, étoit tant crue, avec ce que elle court roidement, que elle avoit mené aval la Garonne et rompu une arche du pont qui est tout de bois, pourquoi il nous convint retourner à
Montesquieu et dîner, et là être tout le jour.
A lendemain
le chevalier eut conseil que il passeroit au devant de
Cassères à bâteaux la rivière. Si chevauchâmes celle part; et vînmes sur le rivage et fîmes tant que nous et nos chevaux fûmes outre; et vous dis que nous traversâmes la rivière de Garonne à grand'peine et en grand péril, car le bâteau n'étoit pas trop grand où nous passâmes, car il n'y pouvoit entrer que deux chevaux au coup et ceux qui les tenoient et les hommes qui le batel gouvernoient. Quand nous fûmes outre, nous chéimes à
Cassères et demeurâmes là tout le jour; et
entrementes que les
varlets appareilloient le souper,
messire Espaing de Lyon
me dit: «Messire Jean, allons voir
la ville. — Sire, dis-je, je le vueil.» Nous passâmes au long de
la ville et vînmes à une porte qui sied devers
Palamininch, et passâmes, et outre vînmes sur les fossés.
Le chevalier
me dit: «Véez-vous ce mur
illec? — Oil,
sire, dis-je, pourquoi le dites-vous? — Je le dis pourtant, dit
le chevalier, que
vous véez bien que il est plus neuf que les autres. — C'est vérité, répondis-je. — Or dit-il, je le
vous conterai, par quelle incidence ce fut, et quelle chose, il y a environ dix ans, il en avint. Autrefois
vous avez bien ouï parler de la guerre du
comte d'Ermignac et du
comte de Foix, et comment pour le
pays de Berne que
le comte de Foix tient,
le comte d'Ermignac l'a guerroyé et encore guerroye, combien que maintenant il se repose; mais c'est pour les trieuves qu'ils ont ensemble. Et vous dis que les
Herminages ni les
Labrissiens n'y ont rien gagné, mais perdu par trop de fois grossement; car par une nuit de Saint-Nicolas, en hiver, l'an mil trois cent soixante-deux,
le comte de Foix prit, assez près du
Mont-Marsan,
le comte d'Ermignac, le tayon de cestui,
le seigneur de la Breth son neveu, et tous les nobles qui ce jour avecques eux étoient; et les amena à
Ortais, et encore en la comté de
Foix en la tour du chastel d'Ortais; et en reçut pour dix fois cent mille francs, seulement de cette prise là. Or avint depuis que le père du
comte d'Ermignac qui à présent est, qui s'appeloit
messire Jean d'Ermignac, mit une chevauchée une fois sus de ses gens, et s'en vint prendre et écheller
cette ville de Cassères; et y furent bien deux cents hommes d'armes et montroient que ils la vouloient tenir de puissance. Les nouvelles vinrent lors au
comte de Foix qui se tenoit à
Pau, comment les
Herminages et les
Labrissiens avoient pris
sa ville de Cassères. Il, qui est sage chevalier et vaillant et conforté en toutes ses
besognes, appela tantôt deux frères bâtards qu'il a à chevaliers,
messire Ernault Guillaume et
messire Pierre de Berne, et leur dit: «Chevauchez tantôt devers
Cassères,
je vous enverrai gens de tous
lez, et dedans trois jours
je serai là avecques vous; et gardez bien que nul ne se parte de
la ville qu'il ne soit combattu, car vous serez forts assez; et vous venus devant
Cassères, à force de gens du pays, faites là apporter et
acharier buches en grand'planté et mettre contre les portes, et ficher et enter au-dehors, et puis
ouvrer et charpenter audevant bonnes grosses
bailles; car
je vueil que tous ceux qui sont là dedans y soient tellement enclos que jamais par les portes en saillent;
je leur ferai prendre autre chemin.»
«Les deux chevaliers firent son commandemant et s'en vinrent à
Palamininch; et toutes gens d'armes de Béarn les suivoient et alloient avec eux. Ils s'en vinrent devant
cette ville de Cassères et s'y logèrent. Ceux qui dedans étoient n'en firent compte. Mais ils ne se donnèrent de garde, quand ils furent tellement enclos que par les portes ils ne pouvoient
issir ni saillir. Au troisième jour,
le comte de Foix vint, accompagné de bien cinq cens hommes d'armes; et sitôt comme il y fut venu, il fit faire
bailles tout autour de
celle ville, et aussi
bailles entour son
ost, par quoi de nuit on ne leur pût porter dommage. En cel état et sans assaillir tint il ses ennemis lus de quinze jours; et eurent là dedans
Cassères très grand
deffaute de vivres; des vins avoient-ils assez; et ne pouvoient
issir ni partir fors que par la rivière de Garonne, et si ils s'y
boutoient, ils étoient perdus davantage.
«Quand
messire Jean d'Ermignac et
messire Bernard de Labreth, et les chevaliers de leur côté qui là étoient, se virent en ce parti, si ne furent pas assurés de leurs vies, car ils sentoient
le comte de Foix à trop cruel. Si eurent conseil que ils feroient traiter devers lui et que mieux leur valoit à être ses prisonniers que là mourir honteusement par famine.
Le comte de Foix entendit à ces traités, parmi ce qu'il leur fit dire que jà par porte qui fût en la ville ils ne sauldroient, mais leur feroit on faire un pertuis au mur, et un et un, en purs leurs habits, ils
istroient. Il convint que ils prissent ce parti, autrement ils ne pouvoient
finer:
ainçois que
le comte de Foix s'en fût déporté, fussent ils là dedans tous morts.
«On leur fit faire un pertuis au mur qui ne fut pas très grand, par lequel un et un ils
issoient; et là étoit sur le chemin
le comte de Foix armé, et toutes ses gens, et en ordonnance de bataille. Et ainsi que cil
issoient, ils trouvoient qui les
recueilloit et amenoit devers
le comte. Là les départit
le comte en plusieurs lieux et les envoya en plusieurs chastellenies et sénéchaussées; et ses cousins
messire Jean d'Ermignac et
messire Bernard de la Breth,
messire Manant de Barbasan,
messir Raimond de Benac,
messire Benedic de la Cornille, et environ eux vingt des plus notables, il les emmena avecques lui en
Ortais, et en ot,
ainçois qu'ils lui échappassent, cent mille francs deux fois. Par telle manière que
je
vous dis,
beau maître, fut ce mur que
vous véez dépecé pour ceux d'Ermignac et de
la Breth, et depuis fut il refait et réparé.»
A ces mots retournâmes-nous à l'hostel et trouvâmes le souper tout prêt, et passâmes la nuit; et au lendemain nous nous mîmes à cheval et chevauchâmes tout contremont la Garonne et passâmes parmi
Palamininch, et puis entrâmes en la terre
le comte de Comminges et d'Ermignac, au
lez devers nous. Et d'autre part la Garonne si est terre au
comte de Foix.
En chevauchant notre chemin me montra
le chevalier une ville qui est assez forte et bonne par semblant, qui s'appelle
Marceros le Croussac, laquelle est au
comte de Comminges. Et d'autre part la rivière, sur les montagnes, me montra il deux chastels qui sont au
comte de Foix, dont l'un s'appelle
Montmirail et l'autre
Montclar. En chevauchant entre ces villes et ces chastels selon la rivière de Garonne, en une fort belle prairie,
me dit
le chevalier: «Ha!
messire Jean,
je ai ci vu plusieurs fois de bonnes escarmouches et de durs et de bons rencontres de Foissois et de
Herminages; car il n'y avoit ville ni chastel qui ne fussent pourvus et garnis de gens d'armes; et là couroient et chassoient l'un sur l'autre, et là dessous
vous en véez les masures. Si firent les
Herminages à l'encontre de ces deux chastels une bastide, et la gardoient soixante hommes d'armes, et faisoient moult de maux par deçà la rivière en la terre du
comte de Foix; mais
je
vous dirai comment il leur en prit.
Le comte de Foix y envoya une nuit son frère,
messire Pierre de Berne, atout deux cens
lances, et amenoient en leur compagnie bien quatre cens vilains tous chargés de fagots. Si appuyèrent ces fagots contre celle bastide, et encore grand'foison de bois que ils coupèrent en ces haies et en ces buissons, et puis
boutèrent le feu dedans. Si ardirent la bastide et puis tous ceux qui dedans étoient, sans nul prendre à
merci:
oncques depuis nul ne s'y osa ramasser.»
En telles paroles et devises nous chevauchâmes tout le jour contremont la rivière de Garonne; et véy d'une et d'autre part la rivière plusieurs beaux chastels et forteresses. Tous ceux qui étoient par delà, à la main senestre, étoient pour
le comte de Foix, et cil de par çà devers nous étoient pour
le comte d'Ermignac. Et passâmes à
Mont-Pezat, un très beau chastel et très fort pour
le comte d'Ermignac, séant haut sur une roche, et dessous est le chemin et la ville. Au dehors de
la ville, le trait d'une arbalète, à un pas que on dit
a la Garde, est une tour sur le chemin, entre la roche et la rivière, et dessous celle tour, sur le passage, a une porte de fer coulisse; et pourroient six personnes garder ce passage contre tout le monde; car ils n'y peuvent que deux chevaucher de front pour les roches et la rivière. Adonc dis-je au
chevalier: «Sire, véez ci un fort passage et une forte entrée de pays. — C'est
voir, répondit
le chevalier; et combien que l'entrée soit forte, toute fois
le comte de Foix la conquit une fois; et passèrent lui et ses gens tout par ci, vinrent à
Palamininch et à
Montesquieu et jusques à
la cité de Pammiers. Si étoit le passage assez bien gardé; mais archers d'Angleterre qu'il avoit en sa compagnie lui aidèrent grandement son fait à faire, et le grand désir aussi qu'il avoit de passer tout outre pour venir en la
marche de
Pammiers. Or chevauchez
de-lez
moi et
je
vous dirai quelle chose il y fit adonc.» Lors chevauchai-je
de-lez
messire Espaing de Lyon et il
me commença à faire sa narration.
«Le comte d'Ermignac et
le sire de la Breth, ce dit
le chevalier, atout bien cinq cens hommes d'armes, s'en vinrent en la comté de
Foix et en la
marche de
Pammiers; et fut
droitement à l'entrée d'août que on doit
recueillir les biens aux champs et que les raisins mûrissent, et par celle saison il en y avoit grand'abondance au pays dessus dit.
Messire Jean d'Ermignac et ses gens se logèrent adonc devant la ville et le chastel de
Savredun, à une petite lieue de
la cité de Pammiers, et là livrèrent ils assaut; et mandèrent à ceux de
Pammiers que si ils ne rachetoient leurs blés et leurs vignes, ils arderoient et détruiroient tout. Ceux de
Pammiers se doutèrent, car
le comte, leur sire, leur étoit trop loin; il étoit en
Berne; et eurent conseil d'eux racheter et se rachetèrent à six mille francs; mais ils prindrent quinze jours de terme, lesquels on leur donna.
Le comte de Foix fut informé de toute celle affaire et comme on rançonnoit ses sujets. Si se hâta au plus qu'il put, et manda gens de tous côtés, tant que il en eut assez, et s'en vint au
férir d'éperons devers
Pammiers, et passa au
Pas de la Garde devers celle porte coulisse de fer et la conquit, et s'en vint
bouter en
la cité de Pammiers. Et gens lui venoient de tous
lez; et avoit adonc largement douze cens
lances, en fût venu sans faute combattre
messire Jean d'Ermignac et ses gens si ils l'eussent attendu; mais ils se partirent et se retrairent, et rentrèrent en la comté de Comminges, et point n'emportèrent l'argent de ceux de
Pammiers, car ils n'eurent pas loisir de l'attendre. Mais pour ce ne le quitta pas
le comte de Foix à ses gens, mais dit que il l'auroit et que il l'avoit gagné, quand il étoit venu tenir la journée et
bouter hors du pays ses ennemis. Si l'eut et en paya ses gens d'armes, et là se tint tant que les
besognes des bonnes gens furent faites, et que ils eurent
recueilli et vendangé, et le leur mis à sûr. — Par ma foi, dis-je au
chevalier, je
vous ai ouï volontiers.»
En ce moment nous passâmes
de-lez un chastel que on appelle
la Bretice, et puis un autre chastel que on dit
Bacelles, et tout en la comté de Comminges. En chevauchant
je
regardai et vis par delà la rivière un très bel chastel et grand et bonne ville par apparence.
Je demandai au
chevalier comment ce chastel étoit nommé. Il me dit que on l'appeloit
Montespain: «Et est à un cousin du
comte de Foix qui porte des vaches en armoiries, que on dit
messire Roger d'Espaigne. C'est un grand baron et grand terrien en ce pays-ci et en Toulousain, et est pour le présent sénéchal de
Carcassonne.» Lors demandois-je à
messire Espaing de Lyon: «Et
cil messire Roger d'Espaigne, quelle chose étoit-il à
messire Charles d'Espaigne qui fut connétable de France?» Donc
me répondit
le chevalier et
me dit: «Ce n'est point de ces Espaignols-là; car
cil messire Louis d'Espaigne et
ce messire Charles de qui
vous parlez vinrent du royaume d'Espaigne et de France de par leur mère, et furent cousins germains au
roi Alphonse d'Espaigne. Et servis de ma jeunesse
messire Louis d'Espaigne ès guerres de Bretagne; car il fut toujours pour la partie à Saint Charles de Blois, contre
le comte de Montfort.» Atant laissâmes nous à parler de celle matière et vînmes ce jour à
Saint-Goussens, une bonne ville du comté de
Foix, et à lendemain vînmes-nous dîner à
Mont-Roial-de-Rivière, une bonne ville et forte, laquelle est du
roi de France et de
messire Roger d'Espaigne. Après dîner nous montâmes à cheval et partîmes, et prîmes le chemin de
Lourdes et de
Mauvoisin, et chevauchâmes parmi unes landes, qui durent en allant devers
Toulouse bien quinze lieues, et apelle-t-on ces landes Landes-Bourg; et y a moult de périlleux passages pour gens qui seroient avisés.
En-mi les Landes-Bourg sied
le chastel de Lamesen, qui est au
comte de Foix, et une grosse lieue en sus
la ville de Tournay dessous
Mauvoisin,
lequel chastel
le chevalier
me montra et
me dit: «Velà
Mauvoisin! Avez-vous point en votre histoire dont
vous
m'avez parlé, comment
le duc d'Anjou, du temps qu'il fut en ce pays et qu'il alla devant
Lourdes, y mit le siége et le conquit, et
le chastel de Trigalet sur la rivière que nous véons ci-devant nous, qui est au
seigneur de la Barre?»
Je pensai un petit et puis dis-je: «Je crois que
je n'en ai rien et que
je n'en fus
oncques informé; si
vous prie que
vous
m'en recordez la matière et
je y entendrai volontiers. Mais dites-moi avant que
je n'oublie, que la rivière de Garonne est devenue, car
je ne la vois plus. — Vous dites
voir, dit
le chevalier; elle se perd entre ces montagnes, et naît et vient d'une fontaine à trois lieues de ci, ainsi que on voudroit aller en Casteloigne, dessous un chastel que on dit de
Saint-Béat, le
derrain chastel du royaume de France ès frontières de par de çà sur les bandes du royaume d'Arragon; et en est sire et chastelain pour le présent, et de toute la terre là environ, un gentil écuyer qui s'appelle
Ernanton et est Bourg d'Espaigne et cousin germain à
messire Roger d'Espaigne. Si
vous le véyez,
vous diriez bien: «Cil homme-ci a bien façon et ordonnance d'être
droit homme d'armes.» Et a
cil Bourg d'Espaigne plus porté de contraire et de dommage à ceux de
Lourdes que tous les chevaliers et écuyers de ce pays n'aient; et
vous dis que
le comte de Foix l'aime bien, car c'est son compagnon en armes.
Je
vous lairai à parler de lui;
espoir à ce Noël le verrez-vous en l'hôtel du
comte de Foix; et
vous parlerai du
duc d'Anjou comment il vint en ce pays, et quelle chose il y fit.» Adonc chevauchâmes-nous tout bellement et il commença à parler et dit:
[La suite au prochain numéro N.d.l.R.]