e, sire Jehan Froissart, fais narration de ces
besognes pour la cause de ce que, quand
je fus en la comté de
Foix et de
Berne,
je passai parmi la terre de Bigorre: si enquis et demandai de toutes les nouvelles passées, des quelles
je n'étois point informé; et
me fut dit que
le prince de Galles et d'Aquitaine séjournant à
Tharbes, il lui prinst volonté et plaisance d'aller voir
le chastel de Lourdes, qui sied à trois lieues de là entre les montagnes. Quand il fut venu jusques à
Lourdes, il ot bien avisé et imaginé
la ville, le chastel et le pays, si le recommanda moult grandement et chèrement tant pour la force du
lieu comme pour ce que
Lourdes sied sur la frontière de plusieurs pays; car ceux de
Lourdes peuvent courir moult avant dans le royaume d'Aragon et jusques en Casteloigne et
Barcelonne. Si appela tantôt
le prince un chevalier de son hôtel auquel il avoit grand'confiance et qui loyaument l'avoit servi; et ce chevalier étoit nommé
Piètre Ernault, du pays de Béarn,
appert homme d'armes durement et cousin au
comte de Foix: «Messire Piètre, dit
le prince, à ma venue en ce pays
je
vous institue et fais chastelain et capitaine de
Lourdes et
regard du pays de Bigorre. Or
regardez tellement
ce chastel que
vous en puissiez rendre bon compte à
monseigneur de père et à
moi. — Monseigneur, dit
le chevalier, volontiers.» Là lui en fit-il foi et hommage et
le prince l'en mit en possession.
Or devez-vous savoir que, quand la guerre se renouvela entre
le roi de France et
le roi d'Angleterre, si comme il est ci-dessus contenu en celle histoire, ainsi comme
le comte Guy de Saint-Pol et
messire Hue de Chastillon, maître des arbalestriers, pour le temps, de tout le royaume de France, assiégèrent et prindrent de fait
la ville d'Abbeville et tout le pays de Ponthieu, deux grands barons de Bigorre, lesquels sont ou étoient nommés
Monnant de Barbasan et
le sire d'Anchin, se tournèrent François et se saisirent aussi en celle saison de la cité, de la ville et du chastel de
Tharbes, car ils étoient foiblement gardés pour
le roi d'Angleterre. Or demeura
le chastel de Lourdes à
messire Piètre Ernault de
Berne, lequel ne l'eut rendu pour nul avoir; mais fit tantôt grande guerre et forte à l'encontre du royaume de France, et manda au
pays de Berne et en la haute Gascogne grand'foison de compagnons aventureux pour aider à faire la guerre; et se
boutèrent là dedans moult d'appertes gens aux armes; et étoient six capitaines avecques lui; et avoit bien chacun cinquante
lances dessous lui. Tout premier son frère,
Jean de Berne, un moult
appert écuyer,
Pierre d'Anchin de Bigorre, frère germain au
seigneur d'Anchin. Cils ne se voulrent
oncques tourner François:
Ernauldon de Sainte-Colombe,
Ernauldon de Rostem,
le Mongat de Saint-Basile et
le bourg de Carnillac.
Ces capitaines se firent en Bigorre, en Toulousain, en Carcassonnois et en Albigeois plusieurs courses et envahies; car sitôt comme ils étoient hors de
Lourdes, ils se trouvoient en terre d'ennemis, et se croisoient en courant et chevauchant le pays, et se mettoient, tels fois étoit, à l'aventure pour gagner, trente lieues de
leur fort. En allant ils ne prenoient rien, mais au retour rien ne leur échappoit; et ramenoient tel fois étoit si grand'foison de bétail et tant de prisonniers qu'ils ne les savoient où loger; et rançonnoient tout le pays, excepté la terre au
comte de Foix; mais en celle ils n'osassent pas prendre une poule sans payer ni sur un homme qui fût au
comte de Foix ni qui eût son sauf conduit; car s'ils l'eussent courroucé, ils n'eussent point duré.
Cils compagnons de
Lourdes avoient trop beau courir et chevaucher où il leur plasoit.
Assez près de là, si comme
je vous ai dit, sied
la ville de Tharbe que ils tenoient en grand doute, et tinrent tant que ils se mirent en
pactis à eux. En revenant de
Tharbe à
leur fort, sied un grand village et une bonne abbaye où ils firent moult de maux, que on appela
Guiors; mais ils se mirent en
pactis à eux. D'autre part, sur la rivière de Lisse, sied une grosse ville fermée que on appelle
Bagnières. Ceux d'icelle ville avoient trop fort temps, car ils étoient
hériés et guerroyés de ceux de
Lourdes et de ceux de
Mauvoisin qui leur étoient encore plus prochains.
Cil chastel de Mauvoisin sied sur une momntagne, et dessous court la rivière de Lisse, qui vient
férir à une bonne ville fermée, qui est moult près de là, que on appelle
Tournay. Les gens de
Tournay avoient tous le
tres-pas de ceux de
Lourdes et de ceux de
Mauvoisin.
A
celle ville de Tournay ne faisoient-ils nul mal ni nul dommage, pourtant que ils avoient là leur
retour et leur passage; et aussi les gens de
la ville avoient bon marché de leur pillage, et si savoient moult bien dissimuler avecques eux. Faire leur convenoit si ils vouloient vivre, car il n'étoient aidés ni confortés de nullui. Le capitaine de
Mauvoisin étoit Gascon et avoit nom
Raymonnet de l'Espée,
appert homme d'armes durement. Et vous dis que ceux de
Lourdes et de
Mauvoisin rançonnoient autant bien les marchands du royaume d'Arragon et de Catalogne, comme ils faisoient les François, si ils n'étoient à
pactis à eux, ou autrement ils n'en épargnoient nuls.
En ce temps que
je
empris à faire mon chemin et de aller devers
le comte de Foix, pourtant que
je
ressoignois la diversité du pays où
je n'avois
oncques été ni entré, quand
je me fus parti de
Carcassonne,
je laissai le chemin de
Toulouse à la bonne main, et pris le chemin à la main senestre, et vins à
Montroial et puis à
Fougens, et puis à
Bellepuic, la première ville fermée de la comté de
Foix, et de là à
Maseres, et puis au
chastel de Savredun, et puis arrivai à
la belle et bonne cité de Pammiers, laquelle est toute au
comte de Foix; et là m'arrêterai pour attendre compagnie qui allât au
pays de Berne où
le dit comte se tenoit.
Quand
j'eus séjourné en
la cité de Pammiers, trois jours,
laquelle cité est moult séduisant, car elle sied en beaux vignobles et bons et à grand'planté, et environné d'une belle rivière claire et large assez que on appelle la Liége, en ce séjour
me vint d'aventure un chevalier de l'hôtel du
comte de Foix qui retournoit d'Avignon, lequel s'appeloit
messire Espaing de Lyon, vaillant homme et sage et beau chevalier, et pouvoit lors être en l'âge de cinquante ans.
Je me mis en sa compagnie; il en ot grand'joie, pour savoir par
moi les
besognes de France; et fûmes dix jours en chemin,
ainçois que nous vinssions à
Ortais. En chevauchant,
le gentilhomme et beau chevalier, puis que il avoit dit au matin ses oraisons, jangloit le plus du jour à
moi en demandant nouvelles, et aussi quand
je lui en demandois, il
m'en donnoit aussi.
Au départir de
la cité de Pammiers, nous passâmes
le mont de Cosse, qui est moult traveilleux et malaisé à monter; et passâmes
de-lez
la ville et chastel de Ortingas, qui est
tenue du
roi de France, et point n'y entrâmes, mais venismes dîner à un chastel du
comte de Foix, qui est demi-lieue par delà, que on appelle
Carlat, et sied haut sur une montagne. Après dîner,
le chevalier me dit: «Chevauchons ensemble tout souef, nous n'avons que deux lieues de ce pays, qui valent bien trois lieues de France, jusques à notre gîte.»
Je répondis: «Je le vueil.» Or dit
le chevalier: «Messire Jean, nous avons
huy passé devant
le chastel de Ortingas qui porta, le terme de cinq ans que
Pierre d'Anchin le tint, car il l'embla et échella, dommage fut au royaume de France! soixante mille francs. — Et comment l'eut-il?», dis-je au
chevalier. «Je le
vous dirai, dit-il: le jour de la Notre-Dame en mi-août, a une foire en
celle ville où tout le pays se rescouse et y a moult de marchandises. Pour un jour
Pierre d'Anchin et sa charge de compagnons qui se tenoient à
Lourdes avoient jeté leur avis dès long-temps à prendre
celle ville et le chastel, et n'y savoient comment avenir. Toutefois ils avoient deux de leurs
varlets, simples hommes par semblance, envoyé très le may à l'aventure pour trouver service et maître en
la ville; et le trouvèrent tous deux, et furent retenus. En étoient ces deux
varlets de trop beau service pleins envers leurs maîtres; et alloient hors et
ens
besogner et marchander, ni on n'avoit nul soupçon d'eux. Avint que, ce jour de la mi-août, il y avoit grand'foison de marchands étrangers de
Foix, de
Berne, de France en
celle ville; et vous savez que marchands, quand ils se trouvent ensemble et ils ne se sont vus de grand temps, boivent par usage largement et longuement pour entre eux faire bonne compagnie. Donc il avint que ès hôtels des maîtres, où ces deux
varlets demeuroient, il y en avoit grand'foison; et là buvoient et se tenoient tout aise, et les seigneurs de l'hostel et leurs femmes avec eux. Sur le point de mie nuit,
Pierre d'Anchin et sa
route vinrent devant
Ortingas, et demeurèrent derrière en un bois, eux et leurs chevaux, où nous avons passé, et envoyèrent six
varlets et deux échelles pour assaillir et écheller
la ville. Et passèrent cils
varlets outre les fossés où on leur avoit enseigné, au moins parfond, et vinrent aux murs, et là dressèrent leurs échelles; et là étoient les deux
varlets dessus dits qui les aidoient,
endementres que leurs maîtres séoient à table, et les aidoient tous à passer; et se mirent en telle aventure que l'un des
varlets de l'hôtel amena ces six
varlets à la porte; et là avoit deux hommes qui gardoient les clefs. Cil
varlet dit à ses six compagnons: «Tenez-vous ci quoy et ne vous avancez jusques à tant que je sifflerai: je ferai à ces gardes ouvrir l'huis de leur garde. Ils ont les clefs de la porte, je le sais bien. Si tôt que je leur aurai fait ouvrir l'huis de leur garde, je sifflerai; si saillez avant et les occiez; je connois bien les clefs, car je ai aidé à garder plus de sept fois la porte avecques mon maître.» Tout ainsi comme il le devisa ils le firent et se
mucèrent et
catirent; et cil s'en vint à l'huis de la garde et ouït et trouva que cils veilloient et buvoient; il les appela par leurs noms, car bien les connoissoit, et leur dit: «Ouvrez l'huis, je vous apporte du très bon vin, meilleur que vous n'avez point, que mon maître vous envoie afin que vous fassiez meilleur guet.» Cils qui connoissoient assez le
varlet et qui
cuidoient que il dit vérité, ouvrirent l'huis de la garde, et il siffla, et les six
varlets saillirent tantôt avant et se
boutèrent en l'huis, ni
oncques les gardes n'eurent loisir de reclorre l'huis comment que ce fût. Là furent-ils attrapés et occis si coiement que on n'en sçut rien. Adonc sonnèrent un cor, un tant seulement, et cils qui étoient en l'embûche l'entendirent aussitôt. Si montèrent sur leurs chevaux, et vinrent frappant de l'éperon, et se mirent sur le pont, et entrèrent en
la ville, et prirent tous les hommes de
la ville en séant à table ou en leurs lits. Ainsi fut
Ortingas prise de
Pierre d'Anchin de Bigorre et de ses compagnons qui étoient
issus de
Lourdes.»
Adonc demandai-je au
chevalier: «Et comment eurent-ils
le chastel? — Je le
vous dirai, dit
messire Espaing de Lyon: à celle heure que
la ville de Ortingas fut prise, étoit à sa male aventure
le chastelain en
la ville et soupoit avecques marchands de
Carcassonne; si que il fut là pris; et lendemain au matin, à l'heure de
tierce,
Pierre d'Anchin le fit amener devant
le chastel où
sa femme et ses enfans étoient, et là l'épouvanta de lui faire couper la tête; et fit traiter devers
la femme du
chastelain que, si on lui vouloit rendre
le chastel, il lui rendroit quitte et délivré
son mari, et les lairoit paisiblement partir et tout le leur sans nul dommage.
La chastelaine qui se véoit, pour l'amour de ce, en mauvais état et dur parti et qui ne pouvoit pas faire une guerre à part li, pour ravoir
son mari et pour eschever plus grand dommage, rendit
le chastel. Et
le chastelain et
sa femme et leurs enfans et tout ce qui leur étoit se partirent et s'en allèrent à
Pammiers; encore y sont-ils. Et
vous dis que, à l'heure qu'il y entra, lui et ses compagnons y gagnèrent soixante mille francs, que en marchandises que ils trouvèrent, que en bons prisonniers de France; mais tous ceux qui étoient de la comté de
Foix ou de
Berne, ils délivrèrent eux et le leur, et sans dommage, et tint depuis
Pierre d'Anchin
Ortingas bien cinq ans; et couroient il et ses gens bien souvent jusques aux portes de
Carcassonne, où il y a d'illec seize grands lieues; et endommagèrent moult le pays, tant par les rançons des villes qui se rachetoient comme par le pillage qu'ils faisoient sur les champs et sur le pays.»