ntre la comté de
Foix et le pays de Béarn, gît la comté de Bigorre, laquelle est tenue du
roi de France, et
marchist au pays Toulousain d'une part, et au comté de Cominges et de Béarn d'autre part. En la comté de Bigorre gît
le fort chastel de Lourdes, qui toujours s'est tenu Anglois, depuis que le pays de Bigorre fut rendu au
roi d'Angleterre et au
prince pour la rédemption du
roi Jean de France, par le traité de la paix qui fut traité à
Brétigny devant
Chartres, et confermé depuis à
Calais, si comme il est contenu ci-dessus en notre histoire.
Quand
le prince de Galles fut
issu hors d'Angleterre et que
le roi son père lui ot donné à tenir en fief et en héritage de lui toute la terre et le duché d'Aquitaine, où il y a deux archevêchés et vingt-deux évêchés, et il fut venu à
Bordeaux sur Gironde, et il ot pris la possession de toutes les terres, et il ot séjourné environ un an au pays, il et
la princesse sa femme furent priés du
comte Jean d'Ermignac que ils
voulsissent venir en la comté de Bigorre, en la belle et bonne
cité de Tharbes, pour voir et visiter celui pays que encores
oncques mais n'avoient vu. Et tendoit
le dit comte d'Ermignac à ce que, si
le prince et
la princesse étoient en Bigorre,
le comte de Foix les viendroit voir et visiter, auquel il devoit, pour cause de sa rançon, deux cents et cinquante mille francs. Si leur feroit prier pour lui que
le dit comte de Foix
voulsist quitter la dite somme, ou en partie, ou faire grâce. Tant fit
le comte d'Ermignac que
le prince et
la princesse, à leur état, qui pour ce temps étoit grand et
étoffé, vinrent en Bigorre et se logèrent en
la cité de Tharbes.
Tharbes est une belle ville et grande, étant en plain pays et en beaux vignobles; et y a ville, cité et chastel, le tout fermé de portes, de murs et de tours, et séparés l'un de l'autre; car là vient d'amont d'entre les montagnes de Béarn et de Casteloigne, la belle rivière de Lisse, qui court tout parmi
Tharbes, et qui le sépare; et est la rivière aussi claire comme fontaine. A cinq lieues de là sied
la ville de Morlens, laquelle est au
comte de Foix; et à l'entrée du pays de Béarn et dessous la montagne, à six lieues de
Tharbes,
la ville de Pau qui est aussi au
dit comte.
Pour ce temps que
le prince et
la princesse étoient venus à
Tharbes, étoit
le comte de Foix en
la ville de Pau, car il y faisoit faire et édifier un très beau chastel tenant à la ville, au dessus sur la rivière de Gave. Sitôt comme il sçut la venue du
prince et de
la princesse qui étoient à
Tharbes, il s'ordonna et les vint voir en grand état, à plus de six cens chevaux; et avoit soixante chevaliers en sa compagnie, et grand'quantité d'écuyers et de gentilshommes. De la venue du
comte de Foix furent
le prince et
la princesse grandement réjouis; et lui firent très bonne chère, et bien le valoit; et l'honoroit
la princesse très
liement et grandement. Et là étoient
le comte d'Ermignac et
le sire de la Breth; et fut
le prince prié que il
voulsist prier au
comte de Foix que il quittât au
comte d'Ermignac, tout ou en partie, la somme des florins que il lui devoit.
Le prince, qui fut sage et vaillant homme, répondit, tout considéré, que non feroit. «Car pour quoi,
comte d'Ermignac,
vous fûtes pris par armes et par belle journée de bataille, et mit
notre cousin, le comte de Foix, son corps et ses gens à l'aventure contre
vous; et si la fortune fut bonne pour lui et contraire à
vous, il n'en doit pas pis valoir. Par fait semblable,
monseigneur mon père ni
moi ne sarions gré qui nous prieroit de remettre arrière ce que nous tenons par la belle aventure et la bonne fortune que nous eûmes à
Poitiers, dont nous regracions notre seigneur.»
Quand
le comte d'Ermignac ouït ce, si fut tout confus et ébahi, car il avoit failli à ses ententes; nonobstant ce si ne cessa-t-il pas, mais en pria
la princesse, laquelle de bon cœur requit et pria au
comte de Foix que il lui
voulsist donner un don. «Madame, dit
le comte, je suis un petit homme et un povre
bachelier, si ne puis faire nuls grands dons; mais le don que
vous
me demandez, si il ne vaut plus de cinquante mille francs,
je
vous le donne.»
La princesse tiroit à ce que, outrement et pleinement, le don que elle demandoit
le comte de Foix lui donnât; et
le comte, qui sage et subtil étoit, et qui à ses
besognes assez clair véoit, et qui
espoir de la quittance du
comte d'Ermignac se doutoit, son propos tenoit et disoit: «Madame, à un povre chevalier que
je suis, qui édifie villes et chastels, le don que
je
vous accorde doit bien suffire.»
Oncques
la princesse n'en put autre chose avoir ni extraire, et quand elle vit ce: «Comte de Foix,
je
vous demande et prie que
vous fassiez grâce au
comte d'Ermignac. — Madame, répondit
le comte, à votre prière dois-je bien descendre.
Je
vous ai dit que le don que
vous
me demandez, si il n'est plus grand de cinquante mille francs,
je le
vous accorde; et
le comte d'Ermignac
me doit deux cent et cinquante mille francs; à la vôtre requête et prière
je
vous en donne les cinquante mille.» Ainsi demeura la chose en tel état; et gagna
le comte d'Ermignac, à la prière de
la princesse d'Aquitaine cinquante mille francs. Si retourna
le comte de Foix en son pays, quant il ot été trois jours
de-lez
le prince et
la princesse d'Aquitaine.