n celle propre semaine avint
aucques une telle
emprise en Auvergne, où les Anglois tenoient plusieurs chasteaux
marchissant à la terre du
comte Dauphin d'Auvergne et de l'évêque de
Saint-Flour et de
Clermont. Et pour ce que les compagnons qui les forteresses tenoient, savoient bien que le pays d'Auvergne étoit vuide de gens d'armes, car les chevaliers et les barons étoient tous ou en partie avec
le roi de France en ce voyage de Flandre, se mettoient-ils en peine de prendre et d'embler et d'écheller forteresses. Et avint que
Aymerigot Marcel, capitaine d'Aloise, un fort chastel à une lieue de
Saint-Flour, cueillit de ses compagnons, et se partit de
son fort à un ajournement, lui trentième tant seulement; et s'en vinrent chevaucher à la couverte devers la terre du
comte Dauphin. Et avoit
cil Aymerigot jeté sa visée à prendre et écheller
le chastel de Mercuer dont
le comte Dauphin porte les armes; et s'en vinrent par bois et par divers pays
Aymerigot et ses gens loger en un petit bosquetel, assez près du
chastel de Mercuer, et là se tinrent jusqu'au soleil esconstant, que le bétail et ceux du
chastel furent tous rentrés dedans.
Entrementes que le capitaine, que on appeloit
Girauldon Buffiel, et ses gens séoient au souper, ces Anglois, qui étoient tous pourvus de leur fait et d'échelles, dressèrent leurs échelles et entrèrent dedans tout à leur aise. Ceux même du
chastel alloient à celle heure parmi la cour; si commencèrent à crier quand ils virent ces gens entrer au
chastel par les murs: «Trahi! trahi!» Et quand
Girauldon en ouït la voix, il n'ot plus de recours pour lui sauver que par une fausse voie que il savoit, qui entroit par sa chambre en une grosse tour qui étoit garde de
tout le chastel. Tantôt il se trait celle part; et prit les clefs du
chastel et les emporta avecques lui et s'enclost là dedans,
entrementes que
Aymerigot et les siens entendoient à autre chose. Quand ils virent que
le chastelain leur étoit échappé et retrait en la grosse tour qui n'étoit pas à prendre par eux, si dirent que ils n'avoient rien fait. Si se repentoient grandement de ce que ils s'étoient là enclos, car ils ne pouvoient hors
issir par la porte. Adonc s'avisa
Aymerigot et vint à la tour parler au
chastelain, et lui dit: «Girauldon,
baille-nous les clefs de la porte du
chastel, et
je
t'ai en
convenant que nous sauldrons hors sans faire nul dommage au
chastel. — Voire, dit
Girauldon; si emmeneriez mon bétail où
je prends toute ma
chevance. — Çà mets ta main, dit
Aymerigot, et
je
te jurerai que
tu n'y auras nul dommage.»
Adonc
le fol et le mal conseillé, par une petite fenêtre qui étoit en l'huis de la tour, lui
bailla sa main pour faire jurer sa foi. Sitôt que
Aymerigot tint la main du
chastelain, il l'attira à lui et l'estraindi moult fort, et demanda sa dague, et dit et jura que il lui attacheroit la main à l'huis, si il ne lui délivroit tantôt les clefs de là dedans. Quand
Girauldon se vit ainsi attrapé, si fut tout ébahi, et à bonne cause; car si
Aymerigot n'eût tantôt eu les clefs, ne l'eût
nient deporté que il ne lui eût mis et attaché la main à l'huis. Si délivra de l'autre main les clefs; car elles étoient de côté lui. «Or
regardez, dit
Aymerigot à ses compagnons quand il tint les clefs, si
j'ai bien sçu
décevoir
ce fol;
je en prendrois bien assez de tels.» Adonc ouvrirent-ils la tour et en furent maîtres, et mirent hors
le chastelain sans autre dommage et toutes les maisnies du
chastel.
Nouvelles vinrent à
la comtesse Dauphine, qui se tenoit en une bonne ville et fort chastel à une petite lieue de là, que on appelle
Ardes, comment
le chastel de Mercuer étoit conquis des Anglois. Si en fut
la dame toute ébahie, pourtant que
son seigneur le Dauphin n'étoit point au pays; et envoya tantôt en priant aux chevaliers et écuyers qui étoient au pays que ils lui
voulsissent venir aider à reconquerre
son chastel. Les chevaliers et les écuyers, quand ils sçurent ces nouvelles, vinrent tantôt devers
la dame, et fut mis le siége devant
le chastel; mais les Anglois n'en faisoient compte et le tinrent quinze jours.
Là en dedans fit
la dame traiter à eux; si s'en partirent; mais au rendre
le chastel,
Aymerigot ot cinq mille francs tous appareillés et puis s'en ralla en
sa garnison.
D'autre part ceux de
Caluset, dont
Pierrot le Biernois étoit capitaine, faisoient moult de maux là environ en Auvergne et en Limousin; et tenoient en ce temps les Anglois en celle frontière de Rouergue, d'Auvergne, de Quersin et de Limousin plus de soixante forts chasteaux, et pouvoient bien aller et venir de fort en fort jusques à
Bordeaux; et la plus grand'garnison qui se tenoit et étoit ennemie au pays, c'étoit
Mont-Ventadour, un des plus forts chasteaux du monde; et en étois souverain capitaine un Breton qui s'appeloit
Geuffroy Tête-Noire.
Ce Geuffroy étoit très mauvais homme et crueulx, et n'avoit pitié de nullui, car aussi bien mettoit-il à mort un chevalier ou un écuyer, quand il le tenoit pris, comme il faisoit un vilain; et ne faisoit compte de nullui, et se faisoit
cremir si fort de ses gens que nuls ne l'osoient courroucer; et tenoit bien en
son chastel quatre cens compagnons à gages; et trop bien les payoit de mois en mois, et tenoit tout le pays d'autour de lui en paix; ni nul n'osoit chevaucher en sa terre, tant étoit-il
resoigné. Et dedans
Mont-Ventadour il avoit les plus belles
pourvéances et les plus grosses que nul sire pût avoir, halles de draps de
Bruxelles et de Normandie, halles de pelleterie et de mercerie et de toutes choses qui leur besognoient; et les faisoit vendre par ses gens en rabattant sur leurs gages. Et avoit ses
pourvéances de fer, d'acier, d'épiceries et de toutes autres choses nécessaires aussi plantureusement que si ce fût à
Paris; et faisoit guerre aussi bien à la fois aux Anglois comme aux François, afin qu'il fût plus
ressoigné; et étoit
le chastel de Mont-Ventadour pourvu toujours pour attendre siége sept ans tout pleins. [...]