es nouvelles vinrent au
comte de Flandre, qui se tenoit à
Mâle, et lui fut dit: «Sire,
vous ne savez:
votre belle maison de Andrehen, qui tant
vous a coûté à faire et que tant aimiez, est arse. — Arse!» dit
le comte, qui fut de ces nouvelles moult courroucé. «Si m'aist Dieu,
sire!
voire. — Et comment? — De feu de
meschéance, comme on dit. — Hà! dit
le comte, c'est fait! n'aura jamais paix en Flandre tant que
Jean Lyon vive; il m'a fait ardoir couvertement; mais ce lui ferai cher
comparer.» Adonc fit-il venir les bourgeois de
Gand devant lui et leur dit: «Males gens, vous
me priez de paix l'épée en la main.
Je vous avois
accordé toutes vos requêtes ainsi que vous vouliez; et vos gens
m'ont ars
l'hostel au monde que
je aimois le mieux. Ne leur sembloit-il pas que ils
m'eussent fait des dépits assez, quand ils
m'avoient occis
mon baillif faisant son office, et desciré ma bannière et foulé aux pieds? Sachez que, si ce ne fût pour mon honneur et que
je vous ai donné sauf-conduit,
je vous fisse à tous trancher les têtes. Partez de ma présence, et dites bien à vos males gens et orgueilleux de
Gand que jamais paix ils n'auront, ni à nul traité
je n'entendrai, tant que
j'en aurai desquels que
je voudrai; et tous les ferai décoler, ni nul ne sera pris à
merci.»
Ces bourgeois, qui étoient moult ébahis et moult courroucés de ces nouvelles, comme ceux qui nulle
coulpe n'y avoient, se commencèrent à eux excuser et les bonnes gens de
Gand; mais excusance ny valoit rien, car
le comte étoit si courroucé qu'il n'en vouloit nulle ouïr. On les fit partir de la présence du
comte, et montèrent à cheval, et retournèrent à
Gand, et recordèrent comment ils avoient bien exploité et fussent venus à paix et à appointement envers
le comte, si
ce diable de chastel n'eût été ars. Outre,
le comte les menaçoit grandement, et leur mandoit que jamais paix n'auroient si en auroit
le comte tant à sa volonté que bien lui suffiroit. Les bonnes gens de
la ville véoient bien que les choses alloient mal et que les blancs chaperons avoient tout honni; mais il n'y avoit si hardi qui en osât parler.
Le comte de Flandre se partit de
Mâle et s'en vint, lui et tous les gens de son hostel, à
Lille, et là se logea; et manda là tous les chevaliers de Flandre et les gentilshommes qui de lui tenoient, pour avoir conseil comment il se pourroit maintenir de ses
besognes et contrevenger de ceux de
Gand qui lui avoient fait tant de dépits. Tous les gentilshommes de Flandre lui jurèrent à être bons et loyaux, ainsi que on doit être à son souverain seigneur, sans nul moyen. De ce fut
le comte grandement réjoui: si envoya gens par tous ses chastel, à
Tenremonde, à
Riplemonde, à
Alost, à
Gavre, à
Audenarde; et partout fit grands garnisons.
Or fut trop grandement réjoui
Jean Lyon quand il vit que
le comte de Flandre vouloit
ouvrer
acertes, et qu'il étoit si enfellonni contre ceux de
Gand qu'ils ne pourroient venir à paix, et qu'il avoit par ses subtils arts
boutée
la ville de Gand si avant dans la guerre qu'il convenoit,
voulsissent ou non, qu'ils guerroyassent. Adonc dit-il tout haut: «Seigneur, vous véez et entendez comment
notre sire le comte de Flandre se
pourveoit contre nous et ne nous veut
recueillir à paix: si loue et conseille, pour le mieux, que,
ainçois que nous soyons plus grévés ni oppressés, nous sachions lesquels de Flandre demeureront
de-lez nous.
Je réponds pour ceux de
Grant-mont qu'ils ne nous feront nul contraire, mais seront volontiers
de-lez nous; aussi seront ceux de
Courtray; car c'est en nostre chastellenie, et si est
Courtray notre chambre. Mais véez là ceux de
Bruges, qui sont grands et orgueilleux, et par eux toute cette félonie est émue; si est bon que nous allons devers eux, si forts que bellement ou laidement ils soient de notre
accord.» Chacun répondit: «Il est bon.» Adonc furent ordonnés par paroisses tous ceux qui iroient en cette légation; si s'ordonnèrent et
pourvéirent, et tout par montre, ainsi que à eux appartenoit; et se partirent de
Gand entre neuf et dix mille hommes, et emmenèrent grand
charroi et grands
pourvéances; et vinrent ce premier jour gésir à
Douse. A lendemain ils approchèrent
Bruges à une petite lieue près. Adonc se rangèrent-ils tous sur les champs et se mirent en ordonnance de bataille, et leur conroi derrière eux. Là furent ordonnés, de par
Jean Lyon,
aucuns doyens des métiers, et leur dit: «Allez-vous-en à
Bruges, et leur dites que
je et ceux de
la bonne ville de Gand venons ici, non pour guerroyer ni eux gréver si ils ne veuillent, au cas que ils nous ouvriront debonnairement les portes; et nous rapporterez s'ils nous voudront être amis ou ennemis; et sur ce aurons avis.» Cils se partirent de la
route qui ordonnés y furent; et s'en vinrent aux
bailles de
Bruges, et les trouvèrent fermées et bien gardées. Ils parlèrent aux gardes et leur remontrèrent ce pourquoi ils étoient là venus. Les gardes répondirent que volontiers ils en iroient parler au brugemaistre et aux jurés qui là les avoient établis, ainsi qu'ils firent. Le brugemaistre et les jurés répondirent et dirent: «Dites-leur que nous en aurons avis et conseil!» Ils retournèrent et firent cette réponse. Adonc se départirent des
bailles les commis de
Jean Lyon, et retournèrent vers leurs gens qui toujours tout bellement approchoient
Bruges. Quand
Jean Lyon ot ouï la réponse, si dit: «Avant! allons de fait à
Bruges; si nous attendons que ils soient conseillés, nous n'y entrerons point, fors à peine; si vaut mieux que nous les assaillons avant qu'ils se conseillent, par quoi soudainement ils soient surpris.» Cil propos fut tenu; et vinrent les Gantois jusques aux barrières de
Bruges et aux fossés,
Jean Lyon tout premier, monté sur un cheval morel; et mit tantôt pied à terre, et prit sa hache en sa main. Quand cil, qui gardoient le pas, qui n'étoient pas si forts adonc, virent là les Gantois venus en
convenant pour assaillir, si furent tout effrayés; et s'en allèrent les
aucuns par les grands rues jusques au marché, en criant: «Véez-les-ci, véez-les-ci les Gantois! or tôt aux défenses! ils sont jà devant nous et devant nos portes.» Ceux de
Bruges qui s'assembloient au marché pour eux conseiller furent tout effrayés; et n'eurent les grands maîtres nul loisir de parler ensemble ni de ordonner nulles de leurs
besognes, et vouloient la
greigneur partie de la communauté que tantôt on leur allât ouvrir les portes. Il convint que ce conseil fût cru et tenu, autrement la chose eût mal allé sur les riches hommes de
la ville. Et s'en vinrent le brugemaistre et tous les échevins, et moult d'autres à la porte où les Gantois étoient, qui trop grand'apparence d'assaillir faisoient. Le brugemaistre et les seigneurs de
Bruges, qui l'avoient à gouverner pour ce jour, firent ouvrir le guichet et vinrent aux
bailles parlementer à
Jean Lyon. En ce parlement ils furent si bien d'accord que par un grand amour on leur ouvrit les
bailles et la porte, et entrèrent tous dedans. Et chevauchoit
Jean Lyon
de-lez le brugemaistre, qui bien sembloit et se montroit être hardi et courageux hom; et toutes ses gens armés au clair le suivoient par derrière. Et fut adonc très belle chose d'eux voir entrer par ordonnance en
Bruges; et s'en vinrent
ens ou marché. Ainsi comme ils venoient, ils s'ordonnoient et rangeoient sur la place, et tenoit
Jean Lyon un blanc bâton en sa main.
Entre ceux de
Gand et de
Bruges furent là faites alliences, et jurées et enconvenancées, qu'ils devoient toujours demeurer l'un
de-lez l'autre, ainsi comme bons amis et voisins; et les pouvoient ceux de
Gand semondre, mander et mener avecques eux partout où ils voudroient aller. Assez tôt après que les Gantois furent venus et rangés sur le marché,
Jean Lyon et
aucuns capitaines de ses gens montèrent haut en la halle, et là fit-on un ban de par
la bonne ville de Gand et un commandement: que chacun se trait bellement à l'hostel et doucement, et se désarmât, et ne fit
noise ni
hutin, sur la tête à perdre, et que chacun selon celle ordonnance fît son enseigne en son hostel, et que nul ne se logeât l'un sur l'autre ni ne fît
noise au loger, parquoi
tençon ni
estrif pussent mouvoir, sur peine de la tête; et que nul ne prît rien de l'autre que il ne payât tantôt et sans délai, et tout sur la tête. Ce ban fait, on en fit un autre de par
la ville de Bruges, que chacun et chacune reçut bellement et doucement en ses hôtels les bonnes gens de
Gand, et que on leur administrât vivres et
pourvéances selon le
fuer commun de la ville, ni nulle chose n'en fût renchérie, ni que nul n'émût
noise ni débat, ni émouvement quelconque; et toutes celles choses sur la tête. Adonc se retrait chacun en son hostel. Et furent en cel état ceux de
Gand en
la ville de Bruges fort aimablement deux jours; et se obligèrent et allièrent l'un à l'autre moult grandement. Ces obligations prises et faites, escriptes et scellées, au tiers jour ceux de
Gand se partirent et s'en allèrent devers la ville du
Dan, où on leur ouvrit les portes tantôt et sans délai; et y furent les Gantois
recueillis moult courtoisement, et y séjournèrent deux jours. En ce séjour moult soudainement prit à
Jean Lyon une maladie dont il fut tout enflé; et la propre nuit que la maladie le prit il avoit soupé en grand
revel avecques damoiselles de
la ville, par quoi les
aucuns veulent dire et maintenir qu'il fut empoisonné. De cela
je ne sais rien, ni
je n'en voudrois parler trop avant, mais
je sais bien que, à lendemain que la maladie le prit la nuit, il fut mis en une litière et apporté à
Ardembourch. Il ne put aller plus avant, et là mourut, dont ceux de
Gand furent moult courroucés et trop grandement desbaretés.